Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 27.
Chen Shu 陈书 (1660-1735, dynastie Qing), Pin et Chrysanthèmes

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Blog d'initiation à la culture visuelle chinoise, entièrement réalisé à la main et au jus de crâne.

lundi 27 juillet 2026
lundi 27 juillet 2026, 10:39 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 27.
Chen Shu 陈书 (1660-1735, dynastie Qing), Pin et Chrysanthèmes

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 26 juillet 2026
dimanche 26 juillet 2026, 09:11 / 2 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 26.
Wu Boli 明吳伯 (fin 14e-début 15e s., dynastie Ming), Pin dragon
Le pin incarne l’homme vertueux, ainsi que la longévité.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 25 juillet 2026
samedi 25 juillet 2026, 09:52 / 3 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 25.
Zhao Yuan 赵原 (actif entre 1350 et 1375, fin de la dynastie Yuan-début de la dynastie Ming), Paysage dans les styles de Yan Wengui et Fan Kuan
Dans ce paysage totalement inventé, la montagne de gauche aux formes biscornues est très probablement inspirée par un rocher de lettré (dont j’ai parlé par ici et par là et encore par là) :




Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 24 juillet 2026
vendredi 24 juillet 2026, 06:43 / aucun commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 24.
Fang Congyi 方从义 (1302–1393, dynastie Yuan), Montagnes dans les nuages
26,4 × 144,8 cm
Chef-d’œuvre absolu. Entrez dans cette brume, ces nuages. Laissez-vous porter…
Cliquez sur l’image pour en prendre plein les yeux
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 23 juillet 2026
jeudi 23 juillet 2026, 08:07 / aucun commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 23.
Fang Congyi 方从义 (1302–1393, dynastie Yuan), Forêt et nuages
L’un de mes peintres favoris. Fang Congyi vécut il y a plus de six cents ans, mais sa peinture demeure moderne.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 22 juillet 2026
mercredi 22 juillet 2026, 08:30 / 7 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 22.
Juran 巨然 (Xe s., Cinq Dynasties et Dix Royaumes puis dynastie des Song du Nord), œuvre sans titre
Zhāng Dàqiān 張大千 (1899-1983), Peinture en imitation de Juran Qingfeng - Les pics clairs
En Chine, copier une peinture est un moyen d’apprendre, de perpétuer la tradition mais aussi de la faire évoluer. La première œuvre ci-dessous, réalisée sur soie et dépourvue de titre, a probablement été exécutée par Juran dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours. Son ton brun foncé est dû au temps, à l’origine la soie était d’un beige très clair, presque blanc.

La seconde peinture est signée Zhāng Dàqiān (1899-1983), elle est une copie de celle de Juran. Cette interprétation en couleurs sur papier de l’œuvre précédente a été réalisée dans les années 1940. L’un de ses mérites, et non des moindres, est de nous rendre un tantinet plus visible la peinture originale de Juran !

Mais une énorme différence existe entre le tableau attribué au premier et celui réalisé par le second. Quelle est-elle ? Ouvrez grand vos yeux…

Personne n’a élucidé ce mystère, voici la solution : dans sa copie, Zhang Daqian a peint la scène en été : tous les arbres sont feuillus. Dans sa peinture, Juran a peint une scène hivernale. Tous les arbres sont dénudés, de la neige recouvre le sol. En voici la preuve avec un gros plan qui nous montre un personnage protégé par un parapluie, suivi par son serviteur. Ils traversent tous deux le pont enneigé :

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 21 juillet 2026
mardi 21 juillet 2026, 01:52 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 21.
Nagasawa Rosetsu 長沢芦雪 (1754–1799), peintre japonais. Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian, 2e partie
Paravent à six panneaux faisant partie d’une paire. Voici le second, celui de droite.
La scène est plus tranquille, plus contemplative que dans le paravent précédent. On y voit un lettré et son valet à l’abri d’une cabane environnée par les saules, ainsi que deux visiteurs. Il s’agit du poète et ermite Tao Qian, plus connu sous le nom de Tao Yuanming (365-472, période des Six Dynasties), aussi connu sous le nom de Maître des cinq saules. Nous avons donc d’un côté un exil forcé, celui de Su Shi, et de l’autre un exil choisi, celui de Tao Qian alias Tao Yuanming.

Les deux paravents côte à côte :

Tao Qian alias Tao Yuanming est l’auteur d’un conte extrêmement célèbre qui a inspiré de nombreux peintres chinois, japonais et coréens à travers les siècles, La Source aux fleurs de pêcher. J’en ai longuement parlé par ici puis par là avec le texte dudit conte et force merveilleuses peinturlures pour le pur plaisir des yeux.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 20 juillet 2026
lundi 20 juillet 2026, 07:50 / 2 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 20.
Nagasawa Rosetsu 長沢芦雪 (1754–1799), peintre japonais. Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian.
Paravent à six panneaux faisant partie d’une paire, le second sera publié demain.
L’imposant précipice à gauche rappelle un site situé sur le fleuve Yangzi où le poète Su Shi (1037-1101 dynastie Song du Nord), a composé son célèbre poème en prose La Falaise rouge. Ce texte est devenu au cours des siècles à la fois un classique de la poésie et de la peinture chinoises.
Quoique. Les gens qui ont grandi pendant la Révolution culturelle (1966-1976) et ceux qui ont grandi après, qui ont trente, quarante ou cinquante ans aujourd’hui, ne connaissent pas ce poème et les peintures qui l’ont illustré.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 19 juillet 2026
dimanche 19 juillet 2026, 12:47 / aucun commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 19.
Dai Jin (1388-1462, dynastie Ming), Traversant un pont au-dessus d’un ruisseau
Une scène apparemment simple avec un torrent, des rochers, un pont traversé par des voyageurs, la montagne, un temple embrumé plus haut, et au loin une large étendue d’eau avec quelques pêcheurs. À mieux y observer, toutefois…

…on constate au moins deux choses :
1. L’image propose deux chemins.
• Le premier est d’ordre strictement narratif, et c’est la ligne rouge : on part de l’arbre tordu à gauche (1), puis le pont (2), puis l’arbre au bout de celui-ci (3), puis un premier pêcheur (4), puis deux autres bateaux de pêcheurs (5), puis le sommet d’une montagne dans le lointain (6), et enfin le ciel, près du sommet de la montagne principale (7).

• Le second chemin est d’ordre purement graphique, c’est une voie directe vers le sommet de la montagne qui suit des verticales, et c’est la ligne grise :
- les rochers au bas de la cascade (A)
- les trois arbres droits comme des i à l’entrée du pont (B) qui nous indiquent clairement le chemin
- d’autres arbres un peu plus haut, dans l’alignement (C)
- le flanc de la montagne qui mène à son sommet (D).
Avec, pour insister, deux autres chemins parallèles :
- le premier commence avec le temple au point (E), et file directement vers le sommet (F) en suivant une faille sur sa droite ;
- le second chemin parallèle part des pins au-dessus dudit temple (G) et file lui aussi vers le sommet (H) en suivant la même faille, cette fois-ci sur sa gauche.
2. L’image comporte, comme tous les paysages chinois, plusieurs points de vue successifs.
Car ici, la perspective à l’italienne à laquelle nous sommes accoutumés, qui nous offre un point de vue unique, celui d’un spectateur contemplant une scène comme s’il regardait par une fenêtre, n’existe pas. La perspective chinoise fonctionne autrement.
Or donc, plusieurs points de vue successifs, au moins trois images indépendantes, signalées par des traits gris.

• Le premier plan tout en en bas nous place un petit peu plus haut que les personnages et que le pont, dont on peut voir le tablier. La ligne d’horizon, c’est-à-dire la hauteur de notre regard, est signalée par la ligne rouge.
• Le deuxième plan, qui devrait nous être quasiment invisible si le peintre avait opté pour une perspective à l’italienne basée sur la ligne d’horizon précédemment signalée, nous place à hauteur du temple à gauche. Une nouvelle ligne d’horizon passe par la base du toit (ligne rouge idem) et c’est ainsi nous avons droit à une large vue plongeante sur l’étendue d’eau, sur le premier pêcheur.
• Le troisième plan nous offre une nouvelle ligne d’horizon encore (toujours aussi rouge) qui passe par la base de la montagne lointaine. On pourrait même parler d’une quatrième ligne d’horizon passant par les deux bateaux qui s’inscrivent à l’horizontale, alors qu’ils devraient être légèrement vus du dessus.
Enfin bref, on voit par là que la peinture chinoise de paysage nous propose à peu près systématiquement plusieurs points de vue juxtaposés, plusieurs scènes qui, réunies, en constituent une autre plus grande. Une espèce de puzzle, une manière différente d’envisager le rapport au monde du spectateur qui n’assouvit pas l’entièreté du paysage à son regard unique, à sa position prééminente. Ici, le spectateur ne possède pas, ne s’accapare pas le paysage d’un seul coup d’œil comme a coutume de le faire le spectateur occidental. Pour les Chinois, le paysage est immense et l’homme, qui n’est qu’un de ses constituants parmi tant d’autres, est tout petit. Le paysage ne peut donc pas être saisi, appréhendé à la manière occidentale. Aussi, le spectateur-voyageur se promène à l’intérieur, fait des pauses, contemple un point de vue, reprend sa route, s’arrête de nouveau… Une autre façon de considérer le monde.
***
Cela dit, on peut oublier ces considérations et accompagner plus simplement deux lettrés et leurs valets en route vers un temple à demi plongé dans la brume…

…pendant qu’un pêcheur en barque et un autre sur un ponton surveillent attentivement bouchon et carrelet.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 18 juillet 2026
samedi 18 juillet 2026, 11:14 / aucun commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 18.
Ju Ran 巨然 (actif vers 975-979, début de la dynastie Song du Nord), Affleurements de rochers et forêts denses. Cette peinture mesure 1,44 m x 55 cm.
Ju Ran était un moine bouddhiste spécialisé dans les paysages de brume et les monts ennuagés. Ici, nous avons des monts au sud du fleuve Yangtze après la pluie. Brume flottant au-dessus du sol, pics montagneux, amas de roches, pins et cyprès, l’ensemble baigne dans une atmosphère quasi impressionniste.

Tout est calme, tranquille. Aucun personnage ne vient troubler ce paysage lavé après la pluie. Les empilements rocheux des sommets, suivis par des traits qui descendent, sont une caractéristique de la peinture de Ju Ran qui sera beaucoup copiée par la suite.
Le chemin part du bas de l’image pour rejoindre le sommet de la montagne (voir ce que j’en disais par là récemment). Il forme ici un S, très facile à repérer. L’œil peut ainsi se promener lentement, faire des pauses, pratiquer une randonnée immobile.
Le ton brun de la soie qui sert de support à la peinture n’est pas un choix esthétique, mais une conséquence du passage du temps. À l’origine, c’est-à-dire il y a un peu plus de mille ans, la soie devait être de couleur crème très pâle, presque blanche.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 17 juillet 2026
vendredi 17 juillet 2026, 05:34 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 17.
Ma Yuan 马远 (1160–1225 dynastie des Song du Sud), Lettré contemplant une cascade

Zhao Ji (voir ce que j’en disais par là) déporta vers la gauche le sujet jusqu’alors centré. Ma Yuan alla un peu plus loin encore en le calant dans un coin, et en attribuant au brouillard le reste de l’image. Cette nouvelle mise en page, dans laquelle figure systématiquement un arbre au tronc torturé, remporta un vif succès. On l’appela “Le coin de Ma” 马一角 mǎ yī jiǎo (exercez-vous à la prononciation en cliquant sur chacun des caractères, veuillez respecter s’il vous plaît les tons). On remarquera l’absence de texte calligraphié afin de ne pas détourner l’attention, de laisser l’illusion du brouillard.
Voici trois autres exemples du “coin de Ma” :

Observer les cerfs au bord d’un ruisseau ombragé par des pins

Contempler les fleurs de prunier

Profiter de la lune
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 16 juillet 2026
jeudi 16 juillet 2026, 06:36 / 4 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 16.
Wu Zhen 吴镇 (1280-1354 dynastie Yuan), Le Pêcheur, 1350
« Les feuilles rouges à l’ouest du village reflètent les rayons du soir,
Les roseaux jaunes sur un banc de sable projettent les premières ombres de la lune.
Ramant doucement,
Pensant au retour à la maison,
Il range sa canne à pêche, il n’attrapera plus rien. »

Wu Zhen était un poète, peintre et calligraphe qui, rétif au pouvoir mongol — celui des Yuan —, vécut quasiment en reclus, gagna petitement sa vie en exerçant la profession de diseur de bonne aventure, d’astrologue. En peinture, son thème de prédilection était les pêcheurs. Pas parce qu’il adorait le poisson, mais parce que le pêcheur, toujours solitaire, symbolise le lettré sans emploi de la fin de la dynastie Yuan. Il mène une vie d’ermite empreinte de frugalité, retiré du monde il pratique la méditation… jouit de la tranquillité !
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 14 juillet 2026
mardi 14 juillet 2026, 17:49 / 3 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 15.
Anonyme, mais peut-être de Yan Wengui 燕文貴 (967-1044, dynastie des Song du Nord), Bateaux à voile et village de montagne
Une peinture qui rappelle un peu les gravures japonaises de Hiroshige, réalisées… huit cent cinquante ans plus tard !
À savourer lentement, silencieusement.




Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 13 juillet 2026
lundi 13 juillet 2026, 15:47 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 14.
Ni Zan, 倪瓚 (1301-1374, dynastie Yuan), Arbres et vallées du mont Yu

J’ai déjà évoqué ce sujet il y a un an, j’en remets une couche aujourd’hui. Les peintures chinoises sont souvent parsemées de sceaux qui, pour un spectateur occidental, les rendent illisibles. C’est tellement vrai que dans le catalogue d’une exposition qui se tint au Victoria & Albert Museum de Londres en 2013, cette peinture de Ni Zan fut présentée en deux versions : l’originale, et la retouchée où tous les sceaux ainsi que le texte additionnel avaient été gommés.

Parmi les victimes de cet effacement ne figure pas le sceau-signature de Ni Zan, l’artiste, pour la simple raison qu’il n’a pas, de manière tout à fait volontaire, signé son œuvre. En effet, à partir des années 1350 « il a cessé, nous dit le catalogue, d’ajouter des sceaux sur ses peintures, afin de conférer à ses œuvres un sentiment d’incomplétude et d’impermanence qui reflétait sa propre absence d’existence bien établie. » Incomplétude parce que depuis deux cents ans environ, il est considéré qu’une œuvre n’est pas achevée tant que son auteur ne l’a pas signée en y apposant son sceau.
Mais alors, pourquoi n’avoir pas respecté les vœux de l’artiste et tamponné à l’envi ses Arbres et vallées du mont Yu censés nous faire appréhender la vacuité du monde, de l’existence ? Parce que les sceaux sur les peintures remplissent plusieurs fonctions, bien précises. Il y a d’abord (sauf dans ce cas-ci) :
1. le sceau-signature de l’artiste, dont on vient de parler, qui se trouve traditionnellement sous le titre ou le poème figurant au sommet de la peinture ;
2. le sceau de son atelier, c’est-à-dire le nom de l’endroit où il travaille ; il est parfois en bas à gauche ;
3. ensuite on peut trouver un sceau reflétant l’état d’esprit de l’artiste, c’est en général un vers de poème célèbre ou un proverbe en quatre caractères, souvent en haut à droite ;
4. puis viennent les sceaux des différents propriétaires de l’œuvre, propriétaires privés ou empereurs, qui tamponnent à qui mieux mieux la peinture dans tous les sens. Et là, c’est le drame. Car lesdits propriétaires peuvent apposer un sceau à chaque fois qu’ils déroulent l’œuvre pour la contempler, ou bien quand ils y calligraphient un poème de leur cru. Parfois même, ils invitent leurs amis à ajouter un petit blabla et chacun y imprime également son sceau personnel.
Les peintures se retrouvent donc souvent constellées de sceaux, de poèmes plus ou moins inspirés. Il en est ainsi d’une célébrissime œuvre de Han Gan (vers 706-783, dynastie Tang), qui s’intitule Clarté, traversant la nuit.
Cette peinture de canasson mesure, au départ, 31x34 centimètres. Au cours des siècles, chacun a voulu y apposer son sceau, y mettre son grain de sel. À un moment, l’espace autour de l’animal est devenu saturé. Aussi a-t-on ajouté un rectangle de papier pour que d’aucuns puissent s’exprimer ; puis un autre rectangle de papier, et un autre encore, et un autre encore… Cette œuvre mesure maintenant six mètres de longueur, totalise une vingtaine de textes et environ 170 sceaux, certains étant apposés à plusieurs reprises. Mais j’en ai peut-être oublié, vous pouvez tenter de les recompter si par hasard, insomniaques, vous croisez ce cheval blanc traversant la nuit.
On pourrait penser que tout ce tamponnage, tous ces gribouillages défigurent la peinture. Certes. Mais ce n’est pas de cette manière qu’il faut aborder la chose. La peinture doit être considérée comme une matière vivante qui évolue, se transforme sans cesse. D’un propriétaire privé à l’autre (on en hérite, on la vend, ou bien on se la fait voler), d’un palais impérial à l’autre, d’une dynastie à l’autre on la déroule avec cérémonie, on la contemple, on y ajoute un texte, on y imprime son sceau, on l’enroule, on la range, et à ce moment elle a évolué, elle n’est plus tout à fait la même puisque riche d’un ou plusieurs sceaux supplémentaires, parce qu’un ou deux textes ont été calligraphiés. Traces d’un instant évaporé dont on tente de fixer l’ombre, le souvenir.
Dans la culture chinoise, le changement, le mouvement, les transformations sont des manifestations de la vie, tout ce qui est fixe est mort. C’est ainsi que chaque sceau de propriétaire, chaque commentaire atteste de l’existence parfois mouvementée de l’œuvre, signifie son voyage à travers l’espace et le temps.

Eaux et bambous par Ni Zan, XIVe siècle
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 13 juillet 2026, 08:17 / 3 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 13.
Yan Wengui 燕文貴 (967-1044, dynastie des Song du Nord), Pics étranges et multitude d’arbres
Il s’agit là d’une page d’album regroupant des peintures sur soie ; celle-ci prend la forme d’un éventail avec une peinture au recto, et une calligraphie au verso. Non signée, cette œuvre traditionnellement attribuée à Yan Wengui daterait en fait des Song du Sud.
Les peintures anonymes chinoises ne sont pas rares. Et cela permet, dans les milieux autorisés, toutes les attributions, toutes les spéculations, même les plus improbables ; c’est le cas ici, le style de cette œuvre n’a rien à voir à celui de Yan Wengui mais plutôt avec celui de Li Tang (1049-1130). Enfin bref, les milieux autorisés ne sont plus ce qu’ils étaient, et ça ne date pas d’hier. À noter que les sceaux sont ceux de l’empereur Qianlong (1711-1799, dynastie Qing). Certaines peintures chinoises sont constellées de sceaux, à tel point que pour un Occidental elles deviennent illisibles. Il en est autrement pour un Chinois, j’en causerai demain.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 12 juillet 2026
dimanche 12 juillet 2026, 08:24 / aucun commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 12.
Zhao Ji 赵佶 (1082-1135, dynastie Song du Nord), Couleurs d’automne parmi les ruisseaux et les montagnes
Sous le nom de Huizong, Zhao Ji fut le dernier empereur de la dynastie Song du Nord. Peu intéressé par la politique (et c’est ce qui causera la chute de sa dynastie), il était surtout poète, peintre, calligraphe et musicien. Il inventa le style de calligraphie “Or fin”, qu’on emploie toujours aujourd’hui, et rédigea un célèbre Traité du Thé.
Couleurs d’automne parmi les ruisseaux et les montagnes est l’une de ses plus célèbres peintures. Sa composition particulière, qui déporte le sujet vers la gauche alors qu’il était de coutume de le centrer, marque la transition entre le style des Song du Nord et celui des Song du Sud. Si le premier était assez hiératique, solennel, le second sera marqué par l’intime, l’introspection.
(C’est beau, non ? On dirait une notice de l’Encyclopædia Universalis.)


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 11 juillet 2026
samedi 11 juillet 2026, 06:23 / 3 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 11.
Mi Fu 米芾 (1051-1107, dynastie Song du Nord), Pins de bon augure dans les montagnes au printemps

J’avais évoqué Mi Fu hier, et son style fait de petits traits horizontaux. Une espèce de Seurat, avec quelques siècles d’avance. En vérité, on ne possède plus aucune œuvre peinte de cet artiste. Ces Pins de bon augure dans les montagnes au printemps, qui ne sont pas signés, sont peut-être de Mi Fu. Pas sûr. Les sceaux apposés dessus sont ceux des différents propriétaires de l’œuvre, voire ceux de personnes à qui l’on a montré la peinture une fois, comme ça, pour faire plaisir. Alors, Mi Fu ou pas Mi Fu ? L’on se perd en conjectures, en suppositions, on présume, on hypothèse.

D’autres peintures, prétendument de lui, on été impitoyablement écartées au fil des années. On possède, en revanche, des calligraphies dont la paternité est certaine. Mais ceci est une autre histoire, comme disait Rudyard.
Alors, pourquoi parle-t-on de style de Mi Fu ? Parce que son fils, Mi Youren, a repris le style de papa et l’a dit. Et fort heureusement, on possède de nombreuses peintures du fiston, dont celle-ci, par exemple, où l’on retrouve les petits traits horizontaux d’encre plus ou moins délayée qui constituent l’essentiel de l’image :

N’est-ce pas merveilleux ?
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 10 juillet 2026
vendredi 10 juillet 2026, 11:19 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 10.
Buson Yosa 蕪村与謝 (1716-1783), artiste japonais, Paysage dans le style de Mi. Paravent à six panneaux
Le « style de Mi » fait référence à celui de Mi Fu 米芾 (1051-1107), repris par son fils Mi Youren 米友仁 (1086-1165). Il se caractérise par de petits traits horizontaux d’intensités variables, qui modèlent collines et montagnes. Ce procédé minimaliste remporta un vif succès tout au long des siècles, et notamment au Japon.
De Mi Fu j’avais déjà parlé dans Mi Fu, le fou des rochers, et dans Le scandale des copies chinoises.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 9 juillet 2026
jeudi 9 juillet 2026, 07:13 / 3 commentaires
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 9.
Dai Jin 戴进 (1388-1462, dynastie Ming), Voyage dans les monts Guan

À gauche, une colonne d’ânes transportant des marchandises traverse un pont, se dirige vers un bouquet de pins tordus…

…derrière lequel apparaît un village. Quelques maisons, un voyageur qui décharge son fardeau, un commerçant qui reçoit un client, un enfant qui joue, un chien…

Plus loin une autre colonne d’ânes traverse le col, se dirige vers la grande ville.

Cela dit, cette méthode de lecture n’est pas tout à fait exacte. Il faudrait, pour être au plus près de la tradition, partir du bas de l’image et trouver le chemin menant au faîte de la montagne. Suivons les flèches rouges ci-dessous. Du centre en bas jusqu’au pont, la place du village, les arbres dans le fond, la colonne de marchands, c’est ce que nous avons fait tout à l’heure. Mais il ne faut pas s’arrêter là, il faut continuer vers l’entrée fortifiée de la ville, puis suivre le flanc droit de la montagne, grimper jusqu’au bouquet d’arbres à son faîte. Ce parcours, qui semble être une errance, est en réalité bien balisé et n’a qu’un but, le sommet de la montagne.
Une autre méthode, plus radicale, consiste à suivre la flèche verte. Du centre en bas de l’image on attaque le bouquet de pins, puis l’on gravit en trace directe la montagne jusqu’à son faîte sans s’égarer en chemin, on n’est pas là pour musarder.
Ainsi va la vie, chacun sa route, chacun son chemin.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 7 juillet 2026
mardi 7 juillet 2026, 15:48 / un commentaire
Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 8.
Kim Hong-do 김홍도, alias Danwon 단원 (1745-1806 ?), artiste coréen.
Page extraite de l’Album de l’année Byeongjin (1796), qui en contient vingt.

Comme hier, il s’agit d’une vue des Pics Oksunbong. On a du mal à croire qu’il s’agit du même lieu, tant son aspect est différent :

Voici maintenant deux autres vues du même endroit réalisées en 1844 par un autre peintre, Yin Jae-hong :

Ici la masse rocheuse est réduite à deux ou trois colonnes de pierre, beaucoup plus petites que dans les œuvres de Kim Hong-do. Comparons avec cette photo du véritable site, où lesdites colonnes décrites par Yin Jae-hong apparaissent à gauche de l’image :

On voit par là que les artistes coréens prennent pas mal de liberté avec les paysages. Observons maintenant un autre lieu également dépeint par Kim Hong-do dans son Album de l’année Byeongjin, les pics de Dodamsambong :

Les voici maintenant sous les pinceaux de Choe Buk (1749) et de Yin Deo-khui (vers 1763) :


Comparons avec une photo de l’endroit :

Les peintres coréens, qui s’inscrivent dans la tradition chinoise, ont en vérité assez peu d’intérêt pour la réalité géologique. Leurs représentations d’endroits existants s’éloignent un peu, beaucoup, passionnément de la fidélité topographique ; car en vérité les lieux dépeints ne sont que des prétextes, des points de départ servant à exprimer leur subjectivité. C’est ainsi qu’ils réalisent un portrait de leur intériorité, une pure peinture de l’esprit.
« Le paysage, tout en ayant substance, tend vers l’esprit. »
Introduction à la peinture de paysage, Zong Bing, 5e siècle.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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