Traversant un pont au-dessus d’un ruisseau

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 19.

Dai Jin (1388-1462, dynastie Ming), Traversant un pont au-dessus d’un ruisseau

Une scène apparemment simple avec un torrent, des rochers, un pont traversé par des voyageurs, la montagne, un temple embrumé plus haut, et au loin une large étendue d’eau avec quelques pêcheurs. À mieux y observer, toutefois…


…on constate au moins deux choses :

1. L’image propose deux chemins. 

• Le premier est d’ordre strictement narratif, et c’est la ligne rouge : on part de l’arbre tordu à gauche (1), puis le pont (2), puis l’arbre au bout de celui-ci (3), puis un premier pêcheur (4), puis deux autres bateaux de pêcheurs (5), puis le sommet d’une montagne dans le lointain (6), et enfin le ciel, près du sommet de la montagne principale (7). 


• Le second chemin est d’ordre purement graphique, c’est une voie directe vers le sommet de la montagne qui suit des verticales, et c’est la ligne grise : 

- les rochers au bas de la cascade (A)

- les trois arbres droits comme des i à l’entrée du pont (B) qui nous indiquent clairement le chemin

- d’autres arbres un peu plus haut, dans l’alignement (C)

- le flanc de la montagne qui mène à son sommet (D). 

Avec, pour insister, deux autres chemins parallèles :

- le premier commence avec le temple au point (E), et file directement vers le sommet (F) en suivant une faille sur sa droite ;

- le second chemin parallèle part des pins au-dessus dudit temple (G) et file lui aussi vers le sommet (H) en suivant la même faille, cette fois-ci sur sa gauche.

2. L’image comporte, comme tous les paysages chinois, plusieurs points de vue successifs. 

Car ici, la perspective à l’italienne à laquelle nous sommes accoutumés, qui nous offre un point de vue unique, celui d’un spectateur contemplant une scène comme s’il regardait par une fenêtre, n’existe pas. La perspective chinoise fonctionne autrement.

Or donc, plusieurs points de vue successifs, au moins trois images indépendantes, signalées par des traits gris.


• Le premier plan tout en en bas nous place un petit peu plus haut que les personnages et que le pont, dont on peut voir le tablier. La ligne d’horizon, c’est-à-dire la hauteur de notre regard, est signalée par la ligne rouge.

• Le deuxième plan, qui devrait nous être quasiment invisible si le peintre avait opté pour une perspective à l’italienne basée sur la ligne d’horizon précédemment signalée, nous place à hauteur du temple à gauche. Une nouvelle ligne d’horizon passe par la base du toit (ligne rouge idem) et c’est ainsi nous avons droit à une large vue plongeante sur l’étendue d’eau, sur le premier pêcheur.

• Le troisième plan nous offre une nouvelle ligne d’horizon encore (toujours aussi rouge) qui passe par la base de la montagne lointaine. On pourrait même parler d’une quatrième ligne d’horizon passant par les deux bateaux qui s’inscrivent à l’horizontale, alors qu’ils devraient être légèrement vus du dessus. 

Enfin bref, on voit par là que la peinture chinoise de paysage nous propose à peu près systématiquement plusieurs points de vue juxtaposés, plusieurs scènes qui, réunies, en constituent une autre plus grande. Une espèce de puzzle, une manière différente d’envisager le rapport au monde du spectateur qui n’assouvit pas l’entièreté du paysage à son regard unique, à sa position prééminente. Ici, le spectateur ne possède pas, ne s’accapare pas le paysage d’un seul coup d’œil comme a coutume de le faire le spectateur occidental. Pour les Chinois, le paysage est immense et l’homme, qui n’est qu’un de ses constituants parmi tant d’autres, est tout petit. Le paysage ne peut donc pas être saisi, appréhendé à la manière occidentale. Aussi, le spectateur-voyageur se promène à l’intérieur, fait des pauses, contemple un point de vue, reprend sa route, s’arrête de nouveau… Une autre façon de considérer le monde.

***

Cela dit, on peut oublier ces considérations et accompagner plus simplement deux lettrés et leurs valets en route vers un temple à demi plongé dans la brume…


…pendant qu’un pêcheur en barque et un autre sur un ponton surveillent attentivement bouchon et carrelet.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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