Arbres et vallées du mont Yu

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 14.

Ni Zan, 倪瓚 (1301-1374, dynastie Yuan), Arbres et vallées du mont Yu


J’ai déjà évoqué ce sujet il y a un an, j’en remets une couche aujourd’hui. Les peintures chinoises sont souvent parsemées de sceaux qui, pour un spectateur occidental, les rendent illisibles. C’est tellement vrai que dans le catalogue d’une exposition qui se tint au Victoria & Albert Museum de Londres en 2013, cette peinture de Ni Zan fut présentée en deux versions : l’originale, et la retouchée où tous les sceaux ainsi que le texte additionnel avaient été gommés. 


Parmi les victimes de cet effacement ne figure pas le sceau-signature de Ni Zan, l’artiste, pour la simple raison qu’il n’a pas, de manière tout à fait volontaire, signé son œuvre. En effet, à partir des années 1350 « il a cessé, nous dit le catalogue, d’ajouter des sceaux sur ses peintures, afin de conférer à ses œuvres un sentiment d’incomplétude et d’impermanence qui reflétait sa propre absence d’existence bien établie. » Incomplétude parce que depuis deux cents ans environ, il est considéré qu’une œuvre n’est pas achevée tant que son auteur ne l’a pas signée en y apposant son sceau.

Mais alors, pourquoi n’avoir pas respecté les vœux de l’artiste et tamponné à l’envi ses Arbres et vallées du mont Yu censés nous faire appréhender la vacuité du monde, de l’existence ? Parce que les sceaux sur les peintures remplissent plusieurs fonctions, bien précises. Il y a d’abord (sauf dans ce cas-ci) :

1. le sceau-signature de l’artiste, dont on vient de parler, qui se trouve traditionnellement sous le titre ou le poème figurant au sommet de la peinture ; 

2. le sceau de son atelier, c’est-à-dire le nom de l’endroit où il travaille ; il est parfois en bas à gauche ; 

3. ensuite on peut trouver un sceau reflétant l’état d’esprit de l’artiste, c’est en général un vers de poème célèbre ou un proverbe en quatre caractères, souvent en haut à droite ;

4. puis viennent les sceaux des différents propriétaires de l’œuvre, propriétaires privés ou empereurs, qui tamponnent à qui mieux mieux la peinture dans tous les sens. Et là, c’est le drame. Car lesdits propriétaires peuvent apposer un sceau à chaque fois qu’ils déroulent l’œuvre pour la contempler, ou bien quand ils y calligraphient un poème de leur cru. Parfois même, ils invitent leurs amis à ajouter un petit blabla et chacun y imprime également son sceau personnel.

Les peintures se retrouvent donc souvent constellées de sceaux, de poèmes plus ou moins inspirés. Il en est ainsi d’une célébrissime œuvre de Han Gan (vers 706-783, dynastie Tang), qui s’intitule Clarté, traversant la nuit.

 


Cette peinture de canasson mesure, au départ, 31x34 centimètres. Au cours des siècles, chacun a voulu y apposer son sceau, y mettre son grain de sel. À un moment, l’espace autour de l’animal est devenu saturé. Aussi a-t-on ajouté un rectangle de papier pour que d’aucuns puissent s’exprimer ; puis un autre rectangle de papier, et un autre encore, et un autre encore… Cette œuvre mesure maintenant six mètres de longueur, totalise une vingtaine de textes et environ 170 sceaux, certains étant apposés à plusieurs reprises. Mais j’en ai peut-être oublié, vous pouvez tenter de les recompter si par hasard, insomniaques, vous croisez ce cheval blanc traversant la nuit.

Blanc, traversant la nuit par Han Gan, vers 750 (dynastie Tang)


On pourrait penser que tout ce tamponnage, tous ces gribouillages défigurent la peinture. Certes. Mais ce n’est pas de cette manière qu’il faut aborder la chose. La peinture doit être considérée comme une matière vivante qui évolue, se transforme sans cesse. D’un propriétaire privé à l’autre (on en hérite, on la vend, ou bien on se la fait voler), d’un palais impérial à l’autre, d’une dynastie à l’autre on la déroule avec cérémonie, on la contemple, on y ajoute un texte, on y imprime son sceau, on l’enroule, on la range, et à ce moment elle a évolué, elle n’est plus tout à fait la même puisque riche d’un ou plusieurs sceaux supplémentaires, parce qu’un ou deux textes ont été calligraphiés. Traces d’un instant évaporé dont on tente de fixer l’ombre, le souvenir.

Dans la culture chinoise, le changement, le mouvement, les transformations sont des manifestations de la vie, tout ce qui est fixe est mort. C’est ainsi que chaque sceau de propriétaire, chaque commentaire atteste de l’existence parfois mouvementée de l’œuvre, signifie son voyage à travers l’espace et le temps.


Eaux et bambous par Ni Zan, XIVe siècle
 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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