Le vieux Yu déplace les montagnes


Le vieux Yu déplace les montagnes, 1940, par Xu Beihong 徐悲鴻 (1895-1953)


J’avais, il y a sept ou huit ans de ça, gravé un sceau qui disait : Le vieux Yu déplace les montagnes 愚公移山.


Je l’ai effacé et l’ai gravé à nouveau. Le résultat ne correspond pas vraiment à ce que j’aurais voulu, mais j’avais oublié combien cette pierre était difficile :


Le vieux Yu déplace les montagnes est un célèbre conte vantant le travail en commun et la détermination. Xu Beihing en fit une mémorable peinture, placée ci-dessus en tête de ce billet (on la reproduisit même sur des timbres postaux). C’est aussi le titre du discours de clôture du VIIe Congrès du Parti communiste chinois prononcé par Mao Zedong le 11 juin 1945. Mao se servit du conte pour encourager l’édification du socialisme. Voici le texte du conte en question :

Le vieux Yu déplace les montagnes

Deux énormes montagnes, Taihang et Wangwu, se trouvaient autrefois au sud de Jizhou et au nord de Heyang. Face à ces montagnes vivait un vieil homme de près de quatre-vingt-dix ans appelé Yugong (en français « le Vieux Yu », sachant que Yu veut également dire «stupide, niais»). Yugong se désolait face à la grande difficulté du passage menant vers le sud de Yuzhou. 

Il rassembla donc sa famille et proposa : « Travaillons tous ensemble pour tenter d’aplanir ces montagnes et de créer un chemin jusqu’aux rives du fleuve Han. Qu’en pensez-vous ? » Tout le monde était d’accord, mais sa femme exprima quelques doutes : « Tu n’as même pas la force de déplacer la petite butte de Kuifu. Comment comptes-tu venir à bout des monts Taihang et Wangwu ? Et d’ailleurs, où iras-tu déverser la terre et les rochers ?
— On peut les jeter dans la mer de Bohai, ou les déverser dans la région de Yintu », s’écrièrent-ils tous.

Yugong partit avec trois de ses fils et ses petit-fils. Ils cassèrent les rochers, creusèrent la terre, transportèrent le tout grâce à des palanches jusqu’au bord de la mer de Bohai. Yugong avait un voisin nommé Jingcheng, qui était mort en laissant une veuve et un petit garçon qui venait juste d’atteindre l’âge où poussent les dents définitives, et qui se précipita pour les aider. Tous ensemble ils travaillèrent été comme hiver, ne rentrant chez eux qu’une seule fois. Or, au détour d’un méandre de la rivière vivait un certain Zhisou (en français « Le Vieil Homme sage »), qui se moqua de leurs efforts et leur conseilla d’arrêter : « Comment pouvez-vous être aussi stupides !? Vous n’arriverez pas à entamer ces montagnes d’un poil ! »
— Tu as l’esprit borné, tu es incapable de raisonner logiquement, tu n’arrives même pas à la cheville de la veuve et de son petit garçon chétif, répondit Yugong dans un soupir. Alors écoute bien : même si je dois mourir, il me reste mes fils et mes petit-fils. Eux-mêmes auront des fils. Ces fils auront à leur tour des fils et des petits-fils. Les fils et les petits-fils se succéderont sans fin ; quant aux montagnes, elles resteront inchangées. Alors pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ne pas les aplatir ? » 

Zhisou resta bouche bée. Entendant cela, le dieu de la montagne craignit toutefois qu’ils ne viennent à bout de leur tâche et en fit part à l’empereur céleste. Celui-ci, touché par la détermination de Yugong et de sa descendance, ordonna aux deux fils du dieu Kua’eshi de porter les montagnes sur leur dos, d’en déposer l’une à l’est de Shuozhou et l’autre au sud de Yongzhou. Depuis, de Jizhou aux rives du fleuve Han, plus aucune montagne ne barre la route.

Extrait du Lie Zi, le Classique du vide parfait, de Lie Yukou (450 av. J.-C.-375 av. J.-C.)
Traduction par ma pomme, via l’anglais.


Moving Mountains
, un film de Yang Fudong, 2016

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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