Rochers de lettrés 供石

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samedi 13 juin 2026

 Pierres de rêve et pierres à encre


Dans mon billet précédent je parlais des paysages en pot, ces mondes en réduction qui invariablement étaient constitués de rochers et d’arbres miniaturisés. La pierre, en général, fascine les Chinois (j’ai toute une conférence sur ce thème, si ça intéresse…)

La dernière passion en date est née aux 17e-18e siècles, elle concerne ce qu’on appelle en français les “pierres de rêve”, et en chinois 石画 shi hua, les peintures de pierre. Ce sont des marbres de la région de Dali, dans le Yunnan. On en coupe des tranches et on découvre, ô joie, des impuretés qui peuvent suggérer des paysages : montagnes escarpées, torrents tumultueux, etc. On les encadre et ça devient, là encore, des objets de méditation.









Quand elles ne trônent pas sur un bureau ou ne sont pas accrochées tel un tableau, on intègre ces pierres, ces plaques de marbre étranges, aux bâtiments :


Ou bien on en fait des dossiers de fauteuils, excellents pour la colonne vertébrale :


Ces pierres peuvent être à l’occasion retravaillées à l’aide de produits chimiques pour renforcer la suggestion de paysage, parce qu’un petit coup de pouce ne fait de mal à personne… Les rochers de lettrés (dont il fut question dans de précédents billets, par ici et par là), sont également, parfois, non seulement polis mais aussi troués, sculptés. On arrange la réalité, on l’idéalise, afin qu’elle serve au mieux l’idée, le principe. 


Arrière-boutique d’un marchand de rochers à Suzhou


À côté de ça, nous avons un autre type de pierre qui va nourrir l’inspiration, c’est la pierre à encre 砚台 yàn tái, (littéralement plate-forme à encre) qui peut être d’une extrême simplicité ou bien très décorée, abondamment sculptée. C’est l’un des quatre trésors du lettré, les trois autres étant le pinceau, le papier, et le bâtonnet d’encre. Les pierres à encre se collectionnent, les passionnés se les arrachent à coups de canne à bout ferré, les exposent ensuite sur des étagères vitrées protégées par des vigiles. En 2023, le Musée national du Palais de Taipei organisa une importante exposition sur le sujet. Le website de l’expo est par là.


Le titre en anglais de cette exposition est « Pierres à encre à travers le regard d’un aficionado ». Le titre chinois est plus explicite, puisqu’il dit :  « Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé ».

Dynastie Song, 10e-13e s.


Pierre à encre décorée d’une chauve-souris, symbole de bonheur (j’en ai déjà parlé par là)


Gros plan de la chauve-souris



Décor de dragons


Pierre à encre à l’effigie de Su Dongpo (visible au-dessous)


Su Dongpo, alias Su Shi (1036 – 1101) était un poète, écrivain, peintre et calligraphe sous la dynastie Song


Pierre à encre en jade décorée de fleurs de prunier (ladite fleur symbolise la recherche de l’inspiration)


Pierre à encre en jade sculptée


« Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé », disait le musée national du Palais de Taipei. Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi, un poète du 9e siècle, avait prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour. Douze siècles plus tard, Roger Caillois, dans la Nouvelle Revue Française de janvier 1965, raconte cette anecdote mettant en scène le poète et fou des rochers Mi Fu (dont j’ai déjà parlé par là) et sa passion pour les cailloux :

Mi Fu « était alors gouverneur de Lien-chouei, non loin de Ling-pi, endroit célèbre par les pierres qu’on y trouvait et qui, convenablement taillées et polies, avaient des vertus musicales. Mi Fu les collectionnait, les contemplait, les caressait tout le jour, leur donnait les noms qui convenaient à leur beauté et délaissait complètement l’administration de la province. Le censeur Yang Ts’eu-Kong s’en émut et vint l’admonester officiellement. L’entretien est rapporté en ces termes :

“Le Prince vous a confié la charge d’une commanderie de mille li. Se peut-il que vous jouiez tout le jour avec des pierres, sans examiner le moins du monde les affaires de la commanderie ? Mi se plaça juste devant l’enquêteur et prit une pierre dans sa manche gauche. Cette pierre était percée à jour de profondes crevasses ; cimes et cavernes s’y trouvaient au complet ; la couleur était d’une extrême beauté. Mi la fit tourner en tout sens pour la montrer à Yang et dit :

– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ? 

Yang n’eut pas un regard pour l’objet. Alors Mi fit rentrer la pierre dans sa manche et en sortit une autre. Celle-là présentait des alignements étagés de cimes escarpées, des plus extraordinaires. De nouveau Mi la fit rentrer dans sa manche et, en dernier lieu, sortit une pierre toute céleste par son dessin, toute divine par sa ciselure. Il regarda Yang et dit :

– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ?

Yang dit tout à coup : 

– Vous n’êtes pas seul, monsieur, à l’aimer ; moi aussi, je l’aime !”

Puis il arracha la pierre des mains de Mi Fu, monta en voiture et s’en alla. Ainsi dépouillé de la plus belle pièce de sa collection, Mi, tout déconcerté, chercha vainement pendant plusieurs mois à se faire rendre son bien. Il écrivit à maintes reprises pour redemander qu’on le lui renvoyât, mais jamais ne le récupéra. »

On voit par là que les Chinois sont zinzins des cailloux. Quant à moi, j’arrête quand je veux, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 2 janvier 2026

L’Atelier du Rocher blanc


Il y a quelques années, j’avais baptisé mon atelier L’Atelier de la Feuille de lotus parce que j’aime particulièrement ces feuilles - avec ou sans fleurs - que j’ai pu admirer au Palais d’Été de Pékin, au Jardin botanique de Taipei, et ailleurs encore.


Et puis, au marché aux fleurs de Taipei, je suis tombé en arrêt sur ce petit rocher de lettré, blanc :


Il trône maintenant dans mon atelier, que j’ai illico rebaptisé L’Atelier du Rocher blanc :


 ← C’est lui, à gauche


J’ai ensuite gravé des sceaux portant ce nom puisqu’il est de tradition d’imprimer, sur les peintures dont on est l’auteur, le nom de l’atelier dans lequel elles ont été réalisées. Voilà, c’est tout. Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 26 juin 2025

Mi Wanzhong, l’ami des rochers

Dans un billet précédent j’avais évoqué la folie des rochers extraordinaires, et notamment celle de l’empereur Huizong (1082-1135, dynastie des Song du Nord), qui avait peint l’un de ses cailloux fantastiques, le Rocher du dragon de bon augure :


Le poème écrit à gauche évoque ledit rocher en forme de dragon, dont la majesté dépasse celle de l’île des Immortels, sujet d’importance sur lequel je reviendrai un jour prochain. Il est rédigé dans un style inventé par l’empereur, qu’on appelle calligraphie à l’or fin. Ce style, toujours utilisé de nos jours, est l’un des plus difficiles à maîtriser.


Voici deux autres histoires de rochers qui mettent en scène le peintre, calligraphe et homme politique Mi Wanzhong 米萬鍾 (1570-1631, dynastie Ming). On le surnommait Youshi 友石, c’est-à-dire l’Ami des rochers. Voici l’une de ses peintures, un gros caillou, justement :


La première histoire le concernant met en scène une pierre de Lingbi*, un rocher de lettré d’une hauteur d’environ soixante centimètres dont Mi Wanzhong était amoureux. En 1610, il demanda au peintre Wu Bin 吳彬 (1550-1643) de le peindre sous toutes les coutures. Wu Bin observa, dit-on, le caillou pendant un mois avant de saisir son pinceau et de réaliser un rouleau horizontal sur papier d’une longueur de 11,50 m (13,87 m avec les colophons, c’est-à-dire les textes additionnels). On l’appelle traditionnellement Dix vues d’une pierre de Lingbi. Mais il possède deux autres titres éminemment poétiques : La beauté étrange des rochers et des ravins, et Fragments de nuages des cinq montagnes :
——
*Les pierres de Lingbi sont des roches noires qui proviennent de grottes de la région Lingbi, proche de Suzhou, à l’ouest de Shanghai.

Dix vues d'une pierre de Lingbi



Ce fameux caillou a malheureusement disparu, il ne nous reste que ces dix vues peintes. On possède toujours en revanche, quelques autres rochers collectionnés par Mi Wanzhong. En voici deux, un imposant qui trônait dans son Jardin de la Cuillerée d’eau à Pékin, et un autre plus petit, un rocher d’intérieur :



La deuxième histoire concernant Mi Wanzhong l’Ami des rochers raconte les déboires d’un passionné… un peu trop passionné. Or donc, l’Ami des rochers avait pour habitude de parcourir les monts environnant Pékin pour dénicher des cailloux fabuleux qu’il installait ensuite dans son Jardin de la Cuillerée d’eau. Un jour, à Fangshan (à une quarantaine de kilomètres de Pékin), il découvrit une pierre énorme, lourde de plusieurs tonnes, d’une longueur de huit mètres et d’une largeur de deux, fichée au sommet d’une colline. Il paya des ouvriers pour l’extraire puis pour ouvrir une route, parce qu’il fallait bien acheminer l’objet. Quand l’hiver arriva, Mi Wanzhong demanda aux ouvriers de creuser des puits et d’arroser la route afin de faire glisser la pierre sur cette voie gelée, espèce de curling avant l’heure. Tout ça lui coûta un pognon de dingue, à la moitié du chemin il abandonna, ruiné.

Quelques années plus tard, l’empereur Qianlong (dynastie Qing) découvrit à Liangxiang le rocher abandonné, le fit transporter jusqu’au palais d’été de Pékin aux frais du contribuable. Le voici posé sur un socle orné de vagues afin, probablement, de rappeler le mot “paysage”, shanshui 山水, composé du caractère “montagne” 山 et du caractère “eau” 水 :

Pierre de l’iris bleu


L’empereur Qianlong donna à l’objet le nom de Pierre de l’iris bleu 青芝岫. Mais en souvenir des déboires de Mi Wanzhong l’Ami des rochers, on l’appelle aussi Baijia shi 败家石, la Pierre de celui qui ruine sa famille en faisant des dépenses extravagantes. Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi avait pourtant prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour. Mi Wanzhong n’avait pas lu Bai Juyi. Ou bien il l’avait oublié. Tant pis pour lui, et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.

dimanche 1 juin 2025

Racines de nuages


Rocher dans le temple de Confucius à Shanghai

Les rochers de lettrés (gongshi 供石), que j’ai évoqués dans le billet précédent, remontent à la plus haute Antiquité et plus loin encore, puisqu’on en découvrit dans des tombes vieilles de 7 000 ans. Au VIe siècle, sous la dynastie Liang, l’empereur Xiao Wudi les surnomma “racines de nuages” dans un poème rapportant son ascension du mont Luo :

    « Les brumes rassemblées s’enroulent autour des cavernes où naissent les vents
    Les eaux accumulées submergent les racines des nuages »


Rocher grotesque au Metropolitan Museum de New York

Mais c’est sous la dynastie Tang (618-907) que l’idée de collectionner des rochers fantastiques vit le jour. On raconte qu’en 826, Bai Juyi, poète de son état, se promenait sur les rives du lac Tai près de Suzhou (non loin de l’actuelle Shanghai) lorsqu’il aperçut deux rochers aux formes étranges, criblés de perforations. Il les ramena chez lui, écrivit un poème à leur propos intitulé Deux rochers, lança ainsi l’engouement pour les cailloux grotesques. Dès lors, les lettrés et plus tard des empereurs partirent à la chasse au rocher au fond des lacs et des grottes, afin de les disposer ensuite dans leurs jardins.


Rocher à Shanghai

On raconte, à Suzhou, qu’un rocher était tellement haut que le jardin fut construit autour du gigantesque caillou ! On raconte également que de hauts rochers, transportés sur des embarcations pour l’empereur et peintre Huizong (960-1279, dynastie des Song du Nord), nécessitèrent qu’on détruisît des ponts afin que les bateaux puissent passer. Cette passion pour les rochers fabuleux était sans limites, Huizong allait jusqu’à graver en lettres d’or sur certains de ses rochers les noms qu’il leur donnait : Rocher de la transmission divine, Rocher du dragon de bon augure, etc.


Rocher du dragon de bon augure
par l’empereur Huizong (960-1279, dynastie des Song du Nord)

Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi avait pourtant prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour ! Mais l’empereur Huizong était vraiment accro ; ses fonctionnaires chargés de dénicher des rochers le savaient pertinemment, ils usèrent et abusèrent de leurs pouvoirs, créèrent le mécontentement. Huizong était un grand artiste, un protecteur des arts (j’en reparlerai), mais un piètre politique qui, par son incompétence, livra l’empire aux Jürchens, ancêtres des Mandchous.

Quand Kaifeng, capitale des Song, fut assiégée en 1127 par les Jürchens, le jardin de l’empereur fut envahi par les habitants de la ville qui détruisirent les rochers et catapultèrent les débris sur leurs assaillants. 


Rochers à Suzhou

J’avais évoqué Mi Fu dans le billet précédent, celui-là qui salua un rocher et l’appela « grand frère ». Plus tard, il rédigea un traité sur les rochers dans lequel il détermina les quatre qualités inhérentes à tout rocher fantastique qui rêve de trôner dans un jardin ou une pièce donnant sur icelui. À savoir : shou, une taille haute et élégante ; zhou, une texture ridée parcourue de sillons ; lou, des chemins et des canaux ; et enfin tou, des trous pour faire passer l’air et la lumière.


Mi Fu se prosternant devant le rocher
par Guo Xu 郭诩 (1456-1532, dyn. Ming) j 

En vérité, toutes ces caractéristiques ne se retrouvent pas forcément dans les rochers de lettrés. Ceux qui proviennent des grottes, et notamment de Lingbi, sont lisses, souvent noirs, parfois globuleux, et sont rarement dotés de trous. Mais ils possèdent d’autres qualités : ils résonnent, peuvent servir de cloche :


Rocher de Lingbi à Suzhou

Pourquoi les Chinois sont-ils aussi fous des rochers grotesques ? Pour un paquet de raisons que je détaillerai plus tard. Mais en gros, parce qu’ils représentent à la fois le macrocosme et le microcosme. Avec leurs creux, leurs rainures, leurs cavités et leur méandres, leur aspect lisse ou granuleux, ils forment un monde de montagnes et de vallées, imitent les nuages ou les flots, ils sont le monde. Et contrairement à ce que déclarait Mi Fu, ils n’ont pas forcément besoin d’avoir « une taille haute et élégante » ; qu’ils mesurent trois mètres de haut ou dix centimètres de large n’a pas vraiment d’importance, la forme prime sur la taille.

Ils sont un pont entre la Terre et le Ciel, sont chargés d’une inépuisable énergie vitale, le qi 气. C’est la raison pour laquelle on encourage les enfants à les toucher, les caresser, comme il est également recommandé de se frotter aux arbres dans les parcs et jardins. Parce qu’un peu d’énergie en sus ne peut faire de mal à personne. 

À Suzhou, toujours

(On n’est pas obligé de croire que les pierres sont chargés d’énergie, hein. Un caillou ne sera jamais une pile électrique, la lithothérapie n’existe pas, les CRS de 1968 l’avaient bien compris. Mais l’important est que les Chinois y croient, et que toute une manière de penser le monde soit rattachée à cette croyance.)

Les rochers grotesques inspirèrent les peintres qui les peignirent, ou inventèrent des paysages en les contemplant. Ce sera l’objet d’un prochain billet.

Pour ma part, je suis fana de ces cailloux, petits ou gros. Je les regarde, les photographie, les collectionne, les dessine, j’en crée même parfois de toutes pièces que je plante dans des petits pots tels des bonsai (pensai 盆栽 , en chinois), ou dans mon jardin. 


Et je les contemple, dans la position dite du Concombre masqué. 


Le Concombre masqué, Histoire sans titre, par Nikita Mandryka, 1972


Le rocher enseigne la patience. Le poète Bai Juyi, lui, y trouvait la consolation de ses vieux jours :

    Deux rochers

    « Je commence à penser que le monde des jeunes gens
    N’a rien à faire d’un homme aux longs cheveux blancs.
    Tournant la tête, je demande aux deux rochers :
    “Pouvez-vous tenir compagnie à un vieil homme comme moi ?”
    Bien que les rochers ne puissent parler,
    Ils me font la promesse que nous serons trois amis. »

Les racines de nuages ont des vertus infinies, et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.