Un double bonheur
dimanche 4 octobre 2026, 14:07 Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜 Lien permanent

Trouvé récemment dans une ressourcerie, ces deux petits vases identiques :

Seraient-ce des caractère chinois dessinés sur l’un de leurs côtés ? À première vue, non. Mais à mieux y regarder, en imaginant des traits rouges s’inscrivant dans les espaces noirs…

… on découvre, dissimulé, le caractère du double bonheur :

Le revoici, un peu mieux dessiné, dans un style plus libre :

Ce caractère est basé sur l’idéogramme xǐ 禧 qui signifie également bonheur.

Amputé de sa première partie (à gauche), le bonheur devient le verbe aimer et se prononce toujours xǐ 喜.

Doublé, il devient le double bonheur et, petit détail rigolo, il ne se prononce pas xǐxǐ, mais toujours xǐ.

C’est lui qu’on retrouve donc sur cette paire de vases :

Ce double bonheur n’est pas vraiment un caractère, il n’existe pas dans le dictionnaire chinois, c’est juste un caractère doublé, un signe, un symbole. Le voici, tel qu’on le rencontre souvent :

Mais pourquoi ce double bonheur ?, se demandent certains. Un simple bonheur n’est-il pas suffisant ? Eh bien ça dépend. En Chine, le double bonheur est le signe qu’on affiche un peu partout lors d’un mariage, ici dans une salle de réception :

On pourrait penser qu’il s’agit donc du bonheur de l’homme et de celui de la femme, 1+1=2. Sauf que pas tout à fait, si l’on en croit la légende (un peu longuette, désolé, mais nous vous plaignez pas car je vous épargne les multiples variantes) :
Alors qu’il avait vingt-trois ans, Wang Anshi (homme politique de la dynastie des Song du nord qui vécut de 1021 à 1086) se rendit à la capitale, Bianliang (aujourd’hui Kaifeng), pour passer les examens impériaux. Faisant halte à Majiazhen, dans le Sichuan, il aperçut une “lanterne tournante” accrochée à l’extérieur d’une riche demeure [l’histoire se passe lors de la fête des Lanternes, dernier célébration du Nouvel An chinois]. Il s’approcha et vit inscrite sur la lanterne la première moitié d’un distique : « Lanterne tournante, la lanterne tourne, le cheval avance, quand la lanterne s’éteint, le cheval s’arrête. »
— Quel joli début de poème, auquel il manque malheureusement le second vers ! s’écria-t-il.
L’intendant, qui se trouvait derrière la porte, avait tout entendu.
Le lendemain matin, Wang Anshi passa l’examen et rendit sa copie en premier. L’examinateur principal le convoqua pour un entretien, désigna le drapeau du tigre volant planté devant le hall, sur lequel était écrit : « Drapeau du tigre volant, le drapeau flotte, le tigre vole, quand le drapeau s’enroule, le corps du tigre se cache. » Immédiatement, Wang Anshi répondit : « Lanterne tournante, la lanterne tourne, le cheval avance, quand la lanterne s’éteint, le cheval s’arrête. » Sa réponse, rapide et excellente, remplit l’examinateur principal d’admiration.
L’examen terminé, Wang Anshi repassa par Majiazhen, s’arrêta à nouveau devant la maison à la lanterne tournante. L’intendant le reconnut comme le jeune lettré qui avait loué le distique quelques jours auparavant, et insista pour le faire entrer. Après lui avoir servi du thé, le maître des lieux, qui s’appelait Ma Yuanywai, pressa Wang Anshi de compléter le distique de la lanterne tournante. Celui-ci utilisa à nouveau la même astuce, et écrivit sans hésiter : « Drapeau du tigre volant, le drapeau flotte, le tigre vole, quand le drapeau s’enroule, le corps du tigre se cache. » Voyant que sa réponse était à la fois ingénieuse et parfaitement symétrique, Ma Yuanywai lui promit immédiatement la main de sa fille. Car la première partie du distique avait été composé par la demoiselle Ma, dans le but de choisir un époux.
Vint le jour du mariage. Alors que le couple s’apprêtait à se prosterner devant le Ciel et la Terre, un messager arriva et annonça :
— Maître Wang a réussi les examens impériaux !
Ce fut une nouvelle joie, qui venait s’ajouter à la précédente. Puis on passa au banquet à la fin duquel, Wang Anshi, légèrement éméché, traça un grand symbole du double bonheur sur du papier rouge. Il le fit coller sur la porte et improvisa ces vers : « Le distique habile forme le chant du double bonheur, la lanterne tournante et le tigre volant nouent les liens du mariage. »
On voit par là que le double bonheur n’est pas celui des deux époux, mais seulement celui de Wang Anshi qui réussit les examens - promesse d’un emploi dans l’administration impériale - et trouva femme. En s’appropriant, à deux reprises, des vers dont il n’était pas l’auteur. Un pur escroc, donc.
Aujourd’hui, toutefois, l’on considère que le double bonheur est bien celui des deux époux.
Ce signe est partout quand il s’agit de l’union de l’homme et de la femme. Ci-dessous le double bonheur et la pie, symbole du mariage et de la fertilité. La fleur de prunier exprime la longévité, évoque la femme pure et innocente. Quand elle est associée au bambou (ce qui n’est pas le cas ici) elle symbolise également le double bonheur. La fleur de prunier + le bambou : je vous laisse méditer là-dessus…

Le double bonheur, le phénix et le dragon, symboles de l’harmonie conjugale, ici en papier découpé :

Le double bonheur encore et toujours, le double bonheur partout. Jusque sur les produits de grande consommation : paquets de cigarettes, boîtes d’allumettes, boîtes de bière, potiches et vaisselle en tous genres, paquets de nouilles, etc. Le double bonheur est depuis longtemps récupéré par le commerce :


En cela, les vendeurs s’inspirent de la propagande maoïste qui détourna le double bonheur à son profit pendant la Révolution culturelle (1966-1976). Ce symbole du bonheur matrimonial devint celui de la révolution politique, liée au respect des quotas de production socialiste. Plusieurs affiches de cette époque montrent donc des paysans ou des ouvriers brandissant fièrement ce symbole. Pour exemple, celle-ci puisée dans ma collection personnelle :

Le texte au-dessous, 自力更生造大机 se traduit par “Construire de grandes machines par nos propres moyens”. On est loin du petit bonheur à deux…
Rien ne se crée, tout se transforme, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Commentaires
Comme quoi le bonheur, c’est politique.