lundi 3 août 2026

Tenez la rampe !

En Chine, à Taiwan et dans toute la sphère chinoise (Hong Kong, Singapour, Macao l’enfer du jeu) ainsi qu’au Japon, le texte est prédominant. Dans les livres, dans la presse et à la télévision, of course, mais aussi dans l’environnement urbain. Il est même envahissant. Enseignes, logos, publicités, listes d’articles affichés, etc. Pas un espace qui ne soit occupé par du texte. (C’est pas pour rien que Roland Barthes a écrit un bouquin sur le Japon qui s’intitule L’Empire des signes.)







(Photos prises à Taiwan)


Et ce n’est pas dû à l’invention de l’éclairage électrique, voici une photographie de Canton datant des années 1880 :


L’écriture chinoise remonte à 7 000 ans. Elle comporte 52 000 idéogrammes ; 7 000 sont nécessaires pour s’exprimer de manière courante, et il suffit d’en connaître 1 500 pour lire le journal. C’est grâce à l’écriture que les Chinois ont pu mettre au point des administrations très complexes ; c’est grâce à elle encore qu’ils peuvent tout classer de manière compulsive en rangeant chaque chose dans des cases qui elles-mêmes se subdivisent en d’autres cases lesquelles parfois débordent de leur tiroir pour empiéter sur d’autres tiroirs et c’est ainsi que ce qui devait être simple et clair devient soudain compliqué et obscur.

Or donc, le texte est omniprésent dans l’environnement urbain. Le métro de Taipei est une illustration un peu particulière de cette folie textuelle : tout y est indiqué en chinois et en anglais. Conseils, recommandations et ordres divers surgissent de partout :

No Eating/Drinking Beyond the Yellow Line
Ne pas manger/boire au-delà de la ligne jaune

Safe Waiting Zone
Zone d’attente de sécurité

Do not cross yellow line
Ne franchissez pas la ligne jaune
Waiting line
Ligne d’attente

Mind the platform gap
Attention à l’espace au-delà du quai
Please stay clear of closing doors
Prière de vous éloigner lors de la fermeture des portes

Give way to others
Cédez le passage
Do not lean on doors
Ne vous appuyez pas sur les portes

Prendre le métro revient à suivre des ordres incessants, auxquels tout le monde se plie. Ainsi, les gens, plongés dans leur téléphone portable, font-ils sagement la queue sur le quai en attendant l’arrivée du métro sans se ruer quand les portes s’ouvrent.


Mais le pire concerne les escaliers mécaniques. À lire tous les avertissements, il semblerait qu’emprunter un tel engin soit une entreprise à haut risque, c’est tout juste si un employé ne vous fait pas signer un formulaire en trois exemplaires déchargeant l’administration des transports urbains de toute responsabilité en cas d’accident :

To avoid injury, please use the escalator in the proper way
Pour éviter de vous blesser, prière d’utiliser l’escalier mécanique de manière appropriée
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)
Danger! To avoid injury, do not wear rubber shoes on the escalator
Danger ! Pour éviter de vous blesser, ne portez pas de chaussures en caoutchouc sur l’escalier mécanique

Do not lean against the side of the escalator
Ne vous appuyez pas sur la paroi de l’escalier mécanique
The escalator moves fast (30-39 meters par minute).
The elderly, infirm passengers with children are advised to use elevators instead.

Cet escalier mécanique avance vite (30 à 39 mètres par minute).
Il est conseillé aux personnes âgées, aux infirmes,
aux passagers accompagnés d’enfants d’emprunter plutôt les ascenseurs.
Escalator safety guideline 
Instructions de sécurité des escaliers mécaniques
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)

Seulement voilà, si vous prenez le temps de lire toutes ces instructions, vous vous cassez la binette !

Stop button
Bouton d’arrêt
Caution
Attention
(suivent diverses instructions) 

Hold handrail and luggage stand firm
Tenez fermement la rampe et vos bagages
Mind your long skirts & shoelaces
Attention à vos jupes longues et à vos lacets


Hold handrail
Tenez la rampe

Et si par hasard vous décidez de vous éloigner un peu de cette profusion de signes métropolitains, de rejoindre Kaohsiung par le TGV, vous aurez encore des informations, recommandations et avertissements de toute sorte sur le dos du siège face à vous ! Vous ne serez jamais seul…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 1 août 2026

Poser un regard capitaliste sur le monde

J’ai toujours détesté ces vidéos dans lesquelles des chefs-d’œuvre de la peinture occidentale sont “animés”. Comme s’ils avaient besoin de ça pour être vivants ! Par cette pratique, relevant du racolage, on prend les spectateurs pour des abrutis qui par définition ne sauraient contempler une image fixe.

Cela dit, je suis longtemps resté circonspect devant les animations de peintures de paysages chinois qui sont toujours très réussies. Alors quoi ? Ce qui n’est pas bon pour la peinture occidentale le serait pour la peinture asiatique ? 

Que nenni ! Car en vérité je vous le dis, ces paysages chinois animés relèvent d’une arnaque encore pire que les animations d’œuvres occidentales. Ci-dessous, une mise en scène de la Lecture dans la forêt en automne par Xiang Shengmo (1623) ; l’œuvre originale, qui mesure 106 cm x 34 cm, est conservée au British Museum.

 

 

Il suffit de regarder ces vidéos avec un peu de recul pour se rendre compte du procédé, toujours identique : les peintures de paysages chinois nous offrent des images plongeantes avec plusieurs points de vue qui s’empilent l’un après l’autre, comme les étages d’un immeuble (j’en ai parlé par là, notamment). Ces animations, elles, oublient cette particularité et nous plongent dans une vision occidentale à point de vue unique, soumis aux lois de la perspective arithmétique inventée par la Renaissance italienne. Ainsi, au lieu d’avoir une image complexe dans laquelle l’homme n’est qu’un tout petit élément parmi les arbres, les ruisseaux, les rochers et les pics, nous nous retrouvons avec le point de vue d’un être humain qui par sa vision unique et simpliste embrasse le monde, se l’approprie du regard. C’est toute la logique d’un art subtil, toute la philosophie d’un peuple imprégné de taoïsme (l’union de l’homme avec la nature) qui se trouve ainsi balayée par la vision occidentale, capitalistique, qui s’approprie le vivant, le détourne pour le soumettre à sa philosophie.

Elles sont très joliment faites, ces vidéos, mais ne vous laissez pas abuser. Voir un chef-d’œuvre de cette manière, c’est s’illusionner : croire qu’on le comprend parce que grâce à l’animation on a repéré tel ou tel détail bien caché, mais en fait ne rien saisir de l’esprit de l’œuvre, la consommer en 2 mn 30 et passer à la suivante, allez, hop ! hop ! hop ! plus vite que ça !

Petit détail énervant, de nombreux oiseaux assez gros, assez détaillés sur cette Lecture dans la forêt en automne de Xiang Shengmo, ont été ajoutés au début de la vidéo. D’autres encore volent au-dessus de la montagne à la fin de la séquence. Chez Xiang Shengmo ils sont tout petits, quasiment invisibles (jeu : 11 oiseaux se cachent dans cette image, sauras-tu les retrouver ?). Oublions donc cette détestable animation, et prenons notre temps pour contempler la peinture originale. Désespérément fixe. 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 31 juillet 2026

Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 31.

Zhao Yuan 趙原 (actif entre 1350 et 1375, dynasties Yuan et Ming), Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair


 

Quand on regarde des peintures chinoises de paysages, on a l’impression qu’elles se ressemblent toutes : montagnes, cascades, brouillard, toujours la même chose. S’il est vrai que ces éléments reviennent inlassablement (ils sont la clé de voûte du shanshui hua 山水画, c’est-à-dire du paysage chinois peint), il est aussi vrai que les thèmes sont assez variés : lettrés en contemplation devant une cascade, ou bien en excursion, ou encore se rendant chez un ami ermite, ou en barque au pied de la célèbre Falaise rouge, ou traversant les gorges du Yangtze, sans parler des pêcheurs, des pins dans la brume, etc. Le registre n’est pas si étroit qu’il y paraît. 

De la même manière, il existe une multitude de styles. Dans ces Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair, Zhao Yuan a pratiqué une touche quasiment pointilliste rappelant la manière de Wang Meng, dont il était l’ami : les rares lignes utilisées servent à délimiter les personnages, la barque et les troncs des arbres, le reste n’est que taches. 


Chez Zhong Li, dont il fut question avant-hier, point de taches, point de points, mais beaucoup de lignes et surtout, pour traiter les rochers, des coups de pinceau qu’on appelle “coups de hache”, obtenus en utilisant le côté du pinceau au lieu de la pointe. Cette technique, inventée par Li Tang (1050–1130, dynastie Song), a atteint des sommets avec Ma Yuan, dont j’ai déjà parlé ici à plusieurs reprises.


À  part ça, la vie de Zhao Yuan, auteur de ces Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair, n’a pas été un long fleuve tranquille. Fin lettré faisant partie de l’intelligentsia de Suzhou (à l’ouest de l’actuelle Shanghai), il avait grandi et vécu le principal de sa vie sous la dynastie Yuan. Et voilà que patatras ! en 1368 les Ming renversent les Yuan et prennent le pouvoir. L’empereur Hongwu, premier de cette dynastie, ordonne bientôt à Zhao Yuan de rejoindre sa cour à Nanjing afin de devenir peintre officiel. Ce dernier accepte, c’était ça ou s’enfuir dans la montagne pour devenir ermite bouddhiste et bouffer des herbes. Mais l’empereur, qui se méfie des lettrés de Suzhou ayant servi sous les Yuan, le fait assez vite décapiter sous un prétexte futile, d’un coup de hache plus tranchant qu’un coup de pinceau. Tchak. Fin de l’histoire, fin de cette série de billets juilletistes.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 30 juillet 2026

Pins et genévriers

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 30.

Wen Zhengming 文徵明 (1470-1559, dynastie Ming), Vieux pin


Wen Zhengming a souvent peint des pins, celui-ci est sans doute le plus beau. Il est aussi l’auteur de ces Sept genévriers :

 
Voici ce rouleau des Sept genévriers découpé… en six parties :







Pins et genévriers de Wen Zhengming ont probablement inspiré Puru 溥儒 (1896-1963) quand il a réalisé ses Vieux pins de la Montagne de l’Ouest :


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 29 juillet 2026

Montagne de la Grue blanche

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 29.

Ye Xin 葉欣 (dynasties Ming et Qing), Montagne de la Grue blanche, page d’album appartenant à Zhou Lianggong, vers 1654-1655

Il existe plusieurs types de formats pour les peintures chinoises de paysages : le rouleau vertical (qui peut mesurer d’une trentaine de centimètres à deux ou trois mètres de haut), le rouleau horizontal (qui peut atteindre quinze mètres de long voire plus), les peintures sur éventail, et les albums. Les albums sont des espèces de livres composés de peintures originales qui mesurent environ 25x30 cm, 30x40 cm, ou d’autres tailles approchantes. Ils peuvent être l’œuvre d’un unique artiste, ou le résultat d’un travail collectif. 


En ce qui concerne la Montagne de la Grue blanche de Ye Xin, le mieux est de laisser la parole au Metropolitan Museum de New York qui possède cette œuvre : 

« Cette peinture et la calligraphie qui l’accompagne faisaient partie d’un album réalisé pour le célèbre collectionneur et haut fonctionnaire de Nanjing, Zhou Lianggong (1612-1672). Grand mécène des artistes de son temps, Zhou a rassemblé un certain nombre de ces albums au cours des vingt-cinq dernières années de sa vie, à une époque où sa carrière l’obligeait à voyager beaucoup. De telles collaborations ont longtemps été un moyen pour un groupe d’artistes de commémorer des occasions spéciales ; mais les albums de Zhou, qui comprenaient parfois des centaines de contributions, remplissaient une fonction différente : ils incluaient des œuvres de professionnels et d’amateurs, de fidèles de la dynastie Ming et de fonctionnaires de la dynastie Qing, de peintres orthodoxes traditionalistes et d’individualistes novateurs. En invitant un large éventail d’artistes à consulter ces albums et à y contribuer, Zhou a créé un lieu unique permettant aux artistes d’apprendre du travail des autres et d’évaluer leurs propres productions. »


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 28 juillet 2026

 Li Bai contemplant une cascade du mont Lu

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 28.

Zhong Li 鍾禮 (actif vers 1480-1500, dynastie Ming), Li Bai contemplant une cascade du mont Lu

Ce rouleau vertical de 178 x 103 cm illustre un célèbre poème de Li Bai 李白 (701-762, dynastie Tang), qui est un thème classique de la peinture de paysages chinois. Il s’intitule (comme par hasard) Contemplant une cascade du mont Lu

« La lumière du soleil illumine le pic du Brûle-Parfum, enflamme une fumée violette 
La cascade, au loin, plonge dans la rivière
L’eau tombe tout droit sur trois mille pieds
La Voie Lactée a-t-elle plongé du plus haut des cieux ?
 »

La version originale pour les sinisants (il y en a qui passent ici, je le sais !) :

望庐山瀑布

日照香爐生紫煙
遙看瀑布掛前川
飛流直下三千尺
疑是銀河落九天


Les plus observateurs remarqueront, dans cette peinture, l’influence de Ma Yuan et de son “coin”, dont j’avais parlé dans un billet nommé Lettré contemplant une cascade.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 27 juillet 2026

Pin et Chrysanthèmes

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 27.

Chen Shu 陈书 (1660-1735, dynastie Qing), Pin et Chrysanthèmes


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 26 juillet 2026

Pin dragon 

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 26.

Wu Boli 明吳伯 (fin 14e-début 15e s., dynastie Ming), Pin dragon 

Le pin incarne l’homme vertueux, ainsi que la longévité.



Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 25 juillet 2026

Paysage dans les styles de Yan Wengui et Fan Kuan

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 25.

Zhao Yuan 赵原 (actif entre 1350 et 1375, fin de la dynastie Yuan-début de la dynastie Ming), Paysage dans les styles de Yan Wengui et Fan Kuan

Dans ce paysage totalement inventé, la montagne de gauche aux formes biscornues est très probablement inspirée par un rocher de lettré (dont j’ai parlé par ici et par là et encore par là) :





Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

vendredi 24 juillet 2026

Montagnes dans les nuages

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 24.

Fang Congyi 方从义 (1302–1393, dynastie Yuan), Montagnes dans les nuages
26,4 × 144,8 cm

Chef-d’œuvre absolu. Entrez dans cette brume, ces nuages. Laissez-vous porter…
 

Cliquez sur l’image pour en prendre plein les yeux

Montagnes dans les nuages


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

jeudi 23 juillet 2026

Forêt et nuages

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 23.

Fang Congyi 方从义 (1302–1393, dynastie Yuan), Forêt et nuages

L’un de mes peintres favoris. Fang Congyi vécut il y a plus de six cents ans, mais sa peinture demeure moderne.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 22 juillet 2026

Les pics clairs

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 22.

Juran 巨然 (Xe s., Cinq Dynasties et Dix Royaumes puis dynastie des Song du Nord), œuvre sans titre
Zhāng Dàqiān 張大千 (1899-1983), Peinture en imitation de Juran Qingfeng - Les pics clairs

En Chine, copier une peinture est un moyen d’apprendre, de perpétuer la tradition mais aussi de la faire évoluer. La première œuvre ci-dessous, réalisée sur soie et dépourvue de titre, a probablement été exécutée par Juran dont j’ai déjà parlé il y a quelques jours. Son ton brun foncé est dû au temps, à l’origine la soie était d’un beige très clair, presque blanc.


La seconde peinture est signée Zhāng Dàqiān (1899-1983), elle est une copie de celle de Juran. Cette interprétation en couleurs sur papier de l’œuvre précédente a été réalisée dans les années 1940. L’un de ses mérites, et non des moindres, est de nous rendre un tantinet plus visible la peinture originale de Juran !


Mais une énorme différence existe entre le tableau attribué au premier et celui réalisé par le second. Quelle est-elle ? Ouvrez grand vos yeux…


Personne n’a élucidé ce mystère, voici la solution : dans sa copie, Zhang Daqian a peint la scène en été : tous les arbres sont feuillus. Dans sa peinture, Juran a peint une scène hivernale. Tous les arbres sont dénudés, de la neige recouvre le sol. En voici la preuve avec un gros plan qui nous montre un personnage protégé par un parapluie, suivi par son serviteur. Ils traversent tous deux le pont enneigé :



Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 21 juillet 2026

Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian, 2e partie

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 21.

Nagasawa Rosetsu 長沢芦雪 (1754–1799), peintre japonais. Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian, 2e partie

Paravent à six panneaux faisant partie d’une paire. Voici le second, celui de droite.

La scène est plus tranquille, plus contemplative que dans le paravent précédent. On y voit un lettré et son valet à l’abri d’une cabane environnée par les saules, ainsi que deux visiteurs. Il s’agit du poète et ermite Tao Qian, plus connu sous le nom de Tao Yuanming (365-472, période des Six Dynasties), aussi connu sous le nom de Maître des cinq saules. Nous avons donc d’un côté un exil forcé, celui de Su Shi, et de l’autre un exil choisi, celui de Tao Qian alias Tao Yuanming.

Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian 1


Les deux paravents côte à côte :


Tao Qian alias Tao Yuanming est l’auteur d’un conte extrêmement célèbre qui a inspiré de nombreux peintres chinois, japonais et coréens à travers les siècles, La Source aux fleurs de pêcher. J’en ai longuement parlé par ici puis par là avec le texte dudit conte et force merveilleuses peinturlures pour le pur plaisir des yeux.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 20 juillet 2026

Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian, 1e partie

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 20.

Nagasawa Rosetsu 長沢芦雪 (1754–1799), peintre japonais. Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian. 
Paravent à six panneaux faisant partie d’une paire, le second sera publié demain.

L’imposant précipice à gauche rappelle un site situé sur le fleuve Yangzi où le poète Su Shi (1037-1101 dynastie Song du Nord), a composé son célèbre poème en prose La Falaise rouge. Ce texte est devenu au cours des siècles à la fois un classique de la poésie et de la peinture chinoises.

Quoique. Les gens qui ont grandi pendant la Révolution culturelle (1966-1976) et ceux qui ont grandi après, qui ont trente, quarante ou cinquante ans aujourd’hui, ne connaissent pas ce poème et les peintures qui l’ont illustré. 

Paysages avec les deux lettrés Su Shi et Tao Qian-1



Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 19 juillet 2026

Traversant un pont au-dessus d’un ruisseau

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 19.

Dai Jin (1388-1462, dynastie Ming), Traversant un pont au-dessus d’un ruisseau

Une scène apparemment simple avec un torrent, des rochers, un pont traversé par des voyageurs, la montagne, un temple embrumé plus haut, et au loin une large étendue d’eau avec quelques pêcheurs. À mieux y observer, toutefois…


…on constate au moins deux choses :

1. L’image propose deux chemins. 

• Le premier est d’ordre strictement narratif, et c’est la ligne rouge : on part de l’arbre tordu à gauche (1), puis le pont (2), puis l’arbre au bout de celui-ci (3), puis un premier pêcheur (4), puis deux autres bateaux de pêcheurs (5), puis le sommet d’une montagne dans le lointain (6), et enfin le ciel, près du sommet de la montagne principale (7). 


• Le second chemin est d’ordre purement graphique, c’est une voie directe vers le sommet de la montagne qui suit des verticales, et c’est la ligne grise : 

- les rochers au bas de la cascade (A)

- les trois arbres droits comme des i à l’entrée du pont (B) qui nous indiquent clairement le chemin

- d’autres arbres un peu plus haut, dans l’alignement (C)

- le flanc de la montagne qui mène à son sommet (D). 

Avec, pour insister, deux autres chemins parallèles :

- le premier commence avec le temple au point (E), et file directement vers le sommet (F) en suivant une faille sur sa droite ;

- le second chemin parallèle part des pins au-dessus dudit temple (G) et file lui aussi vers le sommet (H) en suivant la même faille, cette fois-ci sur sa gauche.

2. L’image comporte, comme tous les paysages chinois, plusieurs points de vue successifs. 

Car ici, la perspective à l’italienne à laquelle nous sommes accoutumés, qui nous offre un point de vue unique, celui d’un spectateur contemplant une scène comme s’il regardait par une fenêtre, n’existe pas. La perspective chinoise fonctionne autrement.

Or donc, plusieurs points de vue successifs, au moins trois images indépendantes, signalées par des traits gris.


• Le premier plan tout en en bas nous place un petit peu plus haut que les personnages et que le pont, dont on peut voir le tablier. La ligne d’horizon, c’est-à-dire la hauteur de notre regard, est signalée par la ligne rouge.

• Le deuxième plan, qui devrait nous être quasiment invisible si le peintre avait opté pour une perspective à l’italienne basée sur la ligne d’horizon précédemment signalée, nous place à hauteur du temple à gauche. Une nouvelle ligne d’horizon passe par la base du toit (ligne rouge idem) et c’est ainsi nous avons droit à une large vue plongeante sur l’étendue d’eau, sur le premier pêcheur.

• Le troisième plan nous offre une nouvelle ligne d’horizon encore (toujours aussi rouge) qui passe par la base de la montagne lointaine. On pourrait même parler d’une quatrième ligne d’horizon passant par les deux bateaux qui s’inscrivent à l’horizontale, alors qu’ils devraient être légèrement vus du dessus. 

Enfin bref, on voit par là que la peinture chinoise de paysage nous propose à peu près systématiquement plusieurs points de vue juxtaposés, plusieurs scènes qui, réunies, en constituent une autre plus grande. Une espèce de puzzle, une manière différente d’envisager le rapport au monde du spectateur qui n’assouvit pas l’entièreté du paysage à son regard unique, à sa position prééminente. Ici, le spectateur ne possède pas, ne s’accapare pas le paysage d’un seul coup d’œil comme a coutume de le faire le spectateur occidental. Pour les Chinois, le paysage est immense et l’homme, qui n’est qu’un de ses constituants parmi tant d’autres, est tout petit. Le paysage ne peut donc pas être saisi, appréhendé à la manière occidentale. Aussi, le spectateur-voyageur se promène à l’intérieur, fait des pauses, contemple un point de vue, reprend sa route, s’arrête de nouveau… Une autre façon de considérer le monde.

***

Cela dit, on peut oublier ces considérations et accompagner plus simplement deux lettrés et leurs valets en route vers un temple à demi plongé dans la brume…


…pendant qu’un pêcheur en barque et un autre sur un ponton surveillent attentivement bouchon et carrelet.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 18 juillet 2026

Affleurements de rochers et forêts denses

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 18.

Ju Ran 巨然 (actif vers 975-979, début de la dynastie Song du Nord), Affleurements de rochers et forêts denses. Cette peinture mesure 1,44 m x 55 cm.

Ju Ran était un moine bouddhiste spécialisé dans les paysages de brume et les monts ennuagés. Ici, nous avons des monts au sud du fleuve Yangtze après la pluie. Brume flottant au-dessus du sol, pics montagneux, amas de roches, pins et cyprès, l’ensemble baigne dans une atmosphère quasi impressionniste.


Tout est calme, tranquille. Aucun personnage ne vient troubler ce paysage lavé après la pluie. Les empilements rocheux des sommets, suivis par des traits qui descendent, sont une caractéristique de la peinture de Ju Ran qui sera beaucoup copiée par la suite.

Le chemin part du bas de l’image pour rejoindre le sommet de la montagne (voir ce que j’en disais par là récemment). Il forme ici un S, très facile à repérer. L’œil peut ainsi se promener lentement, faire des pauses, pratiquer une randonnée immobile.

Le ton brun de la soie qui sert de support à la peinture n’est pas un choix esthétique, mais une conséquence du passage du temps. À l’origine, c’est-à-dire il y a un peu plus de mille ans, la soie devait être de couleur crème très pâle, presque blanche.

 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 17 juillet 2026

Lettré contemplant une cascade 

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 17.

Ma Yuan 马远 (1160–1225 dynastie des Song du Sud), Lettré contemplant une cascade 


Zhao Ji (voir ce que j’en disais par là) déporta vers la gauche le sujet jusqu’alors centré. Ma Yuan alla un peu plus loin encore en le calant dans un coin, et en attribuant au brouillard le reste de l’image. Cette nouvelle mise en page, dans laquelle figure systématiquement un arbre au tronc torturé, remporta un vif succès. On l’appela “Le coin de Ma”   mǎ yī jiǎo (exercez-vous à la prononciation en cliquant sur chacun des caractères, veuillez respecter s’il vous plaît les tons). On remarquera l’absence de texte calligraphié afin de ne pas détourner l’attention, de laisser l’illusion du brouillard. 

Voici trois autres exemples du “coin de Ma” :

Observer les cerfs au bord d’un ruisseau ombragé par des pins


Contempler les fleurs de prunier


Profiter de la lune

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 16 juillet 2026

Le Pêcheur

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 16.

Wu Zhen 吴镇 (1280-1354 dynastie Yuan), Le Pêcheur, 1350

« Les feuilles rouges à l’ouest du village reflètent les rayons du soir,
Les roseaux jaunes sur un banc de sable projettent les premières ombres de la lune.
Ramant doucement,
Pensant au retour à la maison,
Il range sa canne à pêche, il n’attrapera plus rien. »


Wu Zhen était un poète, peintre et calligraphe qui, rétif au pouvoir mongol — celui des Yuan —, vécut quasiment en reclus, gagna petitement sa vie en exerçant la profession de diseur de bonne aventure, d’astrologue. En peinture, son thème de prédilection était les pêcheurs. Pas parce qu’il adorait le poisson, mais parce que le pêcheur, toujours solitaire, symbolise le lettré sans emploi de la fin de la dynastie Yuan. Il mène une vie d’ermite empreinte de frugalité, retiré du monde il pratique la méditation… jouit de la tranquillité !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

 

mardi 14 juillet 2026

Bateaux à voile et village de montagne

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 15.

Anonyme, mais peut-être de Yan Wengui 燕文貴 (967-1044, dynastie des Song du Nord), Bateaux à voile et village de montagne
Une peinture qui rappelle un peu les gravures japonaises de Hiroshige, réalisées… huit cent cinquante ans plus tard !

À savourer lentement, silencieusement.

Bateaux à voile et village de montagne



Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 13 juillet 2026

Arbres et vallées du mont Yu

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 14.

Ni Zan, 倪瓚 (1301-1374, dynastie Yuan), Arbres et vallées du mont Yu


J’ai déjà évoqué ce sujet il y a un an, j’en remets une couche aujourd’hui. Les peintures chinoises sont souvent parsemées de sceaux qui, pour un spectateur occidental, les rendent illisibles. C’est tellement vrai que dans le catalogue d’une exposition qui se tint au Victoria & Albert Museum de Londres en 2013, cette peinture de Ni Zan fut présentée en deux versions : l’originale, et la retouchée où tous les sceaux ainsi que le texte additionnel avaient été gommés. 


Parmi les victimes de cet effacement ne figure pas le sceau-signature de Ni Zan, l’artiste, pour la simple raison qu’il n’a pas, de manière tout à fait volontaire, signé son œuvre. En effet, à partir des années 1350 « il a cessé, nous dit le catalogue, d’ajouter des sceaux sur ses peintures, afin de conférer à ses œuvres un sentiment d’incomplétude et d’impermanence qui reflétait sa propre absence d’existence bien établie. » Incomplétude parce que depuis deux cents ans environ, il est considéré qu’une œuvre n’est pas achevée tant que son auteur ne l’a pas signée en y apposant son sceau.

Mais alors, pourquoi n’avoir pas respecté les vœux de l’artiste et tamponné à l’envi ses Arbres et vallées du mont Yu censés nous faire appréhender la vacuité du monde, de l’existence ? Parce que les sceaux sur les peintures remplissent plusieurs fonctions, bien précises. Il y a d’abord (sauf dans ce cas-ci) :

1. le sceau-signature de l’artiste, dont on vient de parler, qui se trouve traditionnellement sous le titre ou le poème figurant au sommet de la peinture ; 

2. le sceau de son atelier, c’est-à-dire le nom de l’endroit où il travaille ; il est parfois en bas à gauche ; 

3. ensuite on peut trouver un sceau reflétant l’état d’esprit de l’artiste, c’est en général un vers de poème célèbre ou un proverbe en quatre caractères, souvent en haut à droite ;

4. puis viennent les sceaux des différents propriétaires de l’œuvre, propriétaires privés ou empereurs, qui tamponnent à qui mieux mieux la peinture dans tous les sens. Et là, c’est le drame. Car lesdits propriétaires peuvent apposer un sceau à chaque fois qu’ils déroulent l’œuvre pour la contempler, ou bien quand ils y calligraphient un poème de leur cru. Parfois même, ils invitent leurs amis à ajouter un petit blabla et chacun y imprime également son sceau personnel.

Les peintures se retrouvent donc souvent constellées de sceaux, de poèmes plus ou moins inspirés. Il en est ainsi d’une célébrissime œuvre de Han Gan (vers 706-783, dynastie Tang), qui s’intitule Clarté, traversant la nuit.

 


Cette peinture de canasson mesure, au départ, 31x34 centimètres. Au cours des siècles, chacun a voulu y apposer son sceau, y mettre son grain de sel. À un moment, l’espace autour de l’animal est devenu saturé. Aussi a-t-on ajouté un rectangle de papier pour que d’aucuns puissent s’exprimer ; puis un autre rectangle de papier, et un autre encore, et un autre encore… Cette œuvre mesure maintenant six mètres de longueur, totalise une vingtaine de textes et environ 170 sceaux, certains étant apposés à plusieurs reprises. Mais j’en ai peut-être oublié, vous pouvez tenter de les recompter si par hasard, insomniaques, vous croisez ce cheval blanc traversant la nuit.

Blanc, traversant la nuit par Han Gan, vers 750 (dynastie Tang)


On pourrait penser que tout ce tamponnage, tous ces gribouillages défigurent la peinture. Certes. Mais ce n’est pas de cette manière qu’il faut aborder la chose. La peinture doit être considérée comme une matière vivante qui évolue, se transforme sans cesse. D’un propriétaire privé à l’autre (on en hérite, on la vend, ou bien on se la fait voler), d’un palais impérial à l’autre, d’une dynastie à l’autre on la déroule avec cérémonie, on la contemple, on y ajoute un texte, on y imprime son sceau, on l’enroule, on la range, et à ce moment elle a évolué, elle n’est plus tout à fait la même puisque riche d’un ou plusieurs sceaux supplémentaires, parce qu’un ou deux textes ont été calligraphiés. Traces d’un instant évaporé dont on tente de fixer l’ombre, le souvenir.

Dans la culture chinoise, le changement, le mouvement, les transformations sont des manifestations de la vie, tout ce qui est fixe est mort. C’est ainsi que chaque sceau de propriétaire, chaque commentaire atteste de l’existence parfois mouvementée de l’œuvre, signifie son voyage à travers l’espace et le temps.


Eaux et bambous par Ni Zan, XIVe siècle
 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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