jeudi 2 avril 2026

Tel un buffle se délectant d’une fleur


Il y a a quelques jours, j’assistais pour la première fois à une vente aux enchères. Des acheteurs dans la salle, au téléphone et sur internet, apparemment tous brocanteurs et antiquaires, enchérissaient à tout va pour acheter des objets d’art asiatiques dont les prix allaient de trente euros à plusieurs milliers d’euros. Vases, paravents, vaisselle, statues et statuettes, katanas et tsubas (c’est-à-dire des gardes de katana), pipes à opium, estampes et peintures, masques de théâtre nô, boîtes en émaux cloisonnés ou non, coffres, chaises, bureaux, armoires, lits…



Une acheteuse par téléphone acquit pour deux ou trois mille euros je ne sais combien d’assiettes, soupières et autres aiguières bleues de Chine produites pour l’exportation et commercialisées par la Compagnie des Indes que pour ma part, j’aurais bien offertes à la ressourcerie voisine…. Un vieil acheteur en salle, sourd comme un pot qui ne cessait de fourrager dans un grand sac en plastique siglé Leclerc et dont le téléphone extrêmement bruyant sonnait sans cesse, acheta lui aussi de nombreuses assiettes blanches et bleues. 

Je rêvais de statuettes de servantes Han et Tang dont les mise à prix n’étaient pas toutes énormes, mais qui très vite s’envolèrent à des prix faramineux. Hélas hélas.

Je me fis souffler un lot de superbes sceaux chinois par un couple de pros en salle qui avait la technique, l’habitude. Les salauds. Je les hais. Qu’une renarde à neuf queues vienne nuitamment leur croquer les orteils ! 

Mais je parvins à rafler un énorme sceau sculpté représentant un buffle qui déguste une fleur.


Sur la paroi verticale est gravée la phrase suivante : « Fenêtre lumineuse, table immaculée, pinceau, pierre à encre, papier et encre d’une qualité exquise : l’un des plaisirs de la vie du lettré ».


Ce texte est la traduction en caractères contemporains de la phrase gravée sur la partie “sceau” en caractères sigillaires, que très peu de personnes sont capables de lire. Cet objet n’est pas très vieux, il date du XXe siècle, sans plus de précision.

 



La base mesure 5 cm x 12 cm. C’est gros, pour un sceau. C’est énorme. Pas facile de trouver une peinture assez grande pour l’accueillir. Il va falloir que je barbouille des arbres encore plus imposants ! Et puis, si l’on considère l’objet à l’aune des critères occidentaux, il est un tantinet kitsch, ce buffle. Certes. Si on le considère à l’aune des critères occidentaux. 

C’était ma première vente aux enchères, et sûrement pas la dernière. J’ai bien enregistré toutes les astuces des acheteurs, je suis maintenant prêt, placide tel un buffle se délectant d’une fleur. 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 1 avril 2026

Tremblement de terre et boulettes de porc braisées


Jane Doe et moi avons terminé l’écriture d’un gros roman de 650 pages (nom de code : ZB) qui se passe aux États-Unis pré-trumpiens et dont les sujets principaux sont le cinéma, la photographie et la peinture. Quel rapport avec la culture chinoise, qui est le thème obsessionnel de ces lieux ? Aucun. Et pourtant, telle une nouvelle Route de la Soie, la Chine traverse le roman de part en part. 

• On y rencontre un serveur de restaurant à Lawrence, Kansas, ci-devant peintre et faussaire qui dut quitter précipitamment sa Chine natale.

• On y raconte les mésaventures à Shanghaï d’une mormone de Salt Lake City qui faillit mourir, empoisonnée de manière subtile par une fidèle taoïste.

• On narre l’histoire d’un Chinois nommé Wang Didi qui entreprit d’acheter tous les commerces d’une rue de Chicago. Il y ouvrit un restaurant, un salon de thé, un modeste étal de brioches vapeur, une échoppe de tailleur et une herboristerie, qui tous partirent malencontreusement en fumée. 

• On n’oubliera pas cette Japonaise nommée Nanami qui mange, à Missoula dans le Montana, des têtes de lion, c’est-à-dire des boulettes de porc braisées en sauce 红烧狮子头.

• On se promène dans le Chinatown de New York où un certain Joe Kaplan va perdre une partie de morpion contre une poule.

• On y apprend la déplorable histoire de deux urnes funéraires en forme de vases Ming, et celle de leurs occupants réduits en cendres.

• On croise une jeune Chinoise nommée Xixin qui, sortant de son cours du soir de gravure sur bois, rencontre un vieil alcoolique japonais brandissant un gros revolver dans le but de refroidir son épouse.

• On fait la connaissance d’une certaine famille Li, dont l’une des héroïnes de ce roman épousera le fils aîné. Ils auront plusieurs aventures, l’une d’elles les mettant aux prises avec la redoutable triade de la Montagne Froide, célèbre pour sa promptitude à faire des trous dans la peau des récalcitrants.

• On découvre un marionnettiste chinois qui raconte, avec ses poupées articulées, l’histoire d’une chanteuse d’opéra nommée Shou Pei Pei qui était en réalité un travesti travaillant pour les services secrets.

• Et bien d’autres histoires encore !

Dont celle-ci : le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin un énorme tremblement de terre ravagea San Francisco. Les secousses furent ressenties jusqu’au Nevada. Les incendies qui s’ensuivirent détruisirent totalement la ville, dont il ne resta rien.


14 000 personnes environ vivaient dans le Chinatown de San Francisco. 3 000 seraient mortes, principalement dans les incendies. Bien avant cette catastrophe, des investisseurs immobiliers avaient des vues sur ce quartier situé sur une parcelle très enviée où l’on aurait bien construit quelques immeubles de luxe. On disait donc que Chinatown n’abritait que des taudis, des bordels et des bouges où l’on consommait de l’opium nuit et jour. Il fallait raser tout ça, nettoyer par le vide et rebâtir Chinatown au bas de la ville sur des terrains plats envahis par la vase, les marécages. Les Chinois y furent, évidemment, fermement opposés.

Article de 1905 suggérant la “relocalisation” du Chinatown de San Francisco sur une rive boueuse
 

Chinatown avant le tremblement de terre

Chinatown après le tremblement de terre
 

La catastrophe relança ce projet de déménagement autoritaire, qui de nouveau fâcha les intéressés. Le premier secrétaire de la légation chinoise et le consul général de Chine informèrent les autorités de la ville que Cixi, l’impératrice douairière, était fort mécontente et comptait bien faire reconstruire le consulat de Chine à l’endroit précis où il s’élevait précédemment, et non dans une banlieue vaseuse. À défaut, les commerces chinois iraient s’installer dans une autre cité portuaire et dès lors, adieu les taxes perçues par la ville de San Francisco !

« Si les citoyens de San Francisco instrumentalisent les Chinois et les chassent, ces derniers fuiront vers d’autres villes et s’empareront du commerce oriental qui échappera à San Francisco… La Chine est actuellement l’un des plus grands marchés au monde pour les produits américains et son importance ne fera que croître ; toutes les nations seront ravies de commercer avec elle… Isoler les Chinois ne serait pas dans l’intérêt de San Francisco. Cela se retournera contre elle à terme…»

Extrait d’une protestation chinoise parue dans le Oakland Tribune, 10 mai 1906

La ville finit par céder, Chinatown fut entièrement reconstruit à l’endroit où il se dressait auparavant, un an seulement après sa disparition. Les nouveaux immeubles modernes qui se dressèrent prirent à l’extérieur une allure exagérément chinoise avec des toits recourbés couverts de tuiles vernissées surmontés par des espèces de pagodes, les lampadaires publics devinrent des pseudo-lanternes traditionnelles soutenues par une paire de dragons. C’est ainsi que le nouveau Chinatown, Chine de pacotille proposant restaurants et boutiques de souvenirs, devint l’un des hauts lieux du tourisme san-francisquain, Disneyland asiatique avant l’heure. Ni hao ! Ni hao ! Xie xie ! Xie xie !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Projets de reconstruction, 1906
(ces bâtiments ont été construits, ils existent toujours)

Reconstruction, 1906

1906

Années 1930


Années 1970
 

mercredi 25 mars 2026

Les Mao de Warhol

Affiche de l’exposition Mao au musée Galliéra à Paris, 1974


J’ai toujours été fasciné par Andy Warhol. Il y eut, en 1970, une exposition rétrospective au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Je ne crois pas l’avoir vue (j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien), mais à coup sûr je connaissais déjà ses boîtes de soupe Campbell, son merveilleux diptyque consacré à Marilyn, ses bouteilles de Coca vertes, ses boîtes de Brillo, etc.

Ce dont je me souviens parfaitement, en revanche, c’est d’avoir vu en 1974 son exposition Mao au musée Galliéra à Paris, qui se tint du 23 février au 18 mars de cette année-là. Deux cents portraits du Grand Timonier, tous réalisés à partir de la même photo officielle, certains mesurant quelques dizaines de centimètres de haut et d’autres d’une hauteur d’environ 3,50 m. 


Un reportage télévisé, assez amusant, en rendit compte et c’est par là.

En 1972, Richard Nixon s’était rendu en Chine où il avait rencontré Mao Zedong. Les deux hommes s’étaient médiatiquement serré la louche, mettant fin ainsi à des années d’isolement politique et commercial.  


Peut-être est-ce à l’issue de cette rencontre qu’Andy Warhol décida de sérigraphier le portrait de Mao. Pour cela il utilisa une photographie officielle largement répandue, que voici :


Et voilà maintenant une version peinte et en couleurs de cette même photo, qui fut tirée en affiches à des millions d’exemplaires :


Des étudiants tiennent des portraits de Mao Zedong
lors de la commémoration du 120e anniversaire de sa naissance,
le 21 décembre 2013, à Taiyuan, province chinoise du Shaanxi.
Photo publiée dans Le Monde le 17 septembre 2024 


Quand j’ai vu ces portraits peints par Warhol, j’ai été saisi. D’abord par l’absolue beauté de l’ensemble. Puis, très vite, par l’incongruité et l’absurdité de la chose. Warhol était jusqu’alors connu pour son utilisation des produits de consommation courante Made in USA : Coca, soupes Campbell, boîtes de lessive Brillo, mais aussi les icônes Marilyn, Elvis, Jackie Kennedy et Liz Taylor, ravalées au niveau des rayons de supermarché. Le tout, dupliqué à des centaines d’exemplaires. OK. On a compris le message. 

Mais Mao ? Ou plutôt l’image de Mao, considérée tel un simple produit de consommation ? Il y avait là, me semblait-il (et j’ai toujours la même opinion), un inexcusable détournement de sens. Car si son image a été diffusée en Chine à des millions d’exemplaires, si aucun bâtiment public ou privé n’en était dépourvu, ce n’était pas forcément par choix, par envie, comme on a envie de boire un Coca ou d’acheter une affiche Elvis. Il y avait une obligation, certes non écrite, d’afficher partout en Chine ce portrait du Grand Timonier. Refuser pouvait coûter cher. D’ailleurs, personne n’y aurait songé. Alors que ne pas boire un Coca, voire engloutir un Pepsi, n’a jamais entraîné la moindre répression.

En réduisant Mao à une image de consommation courante à la mode américaine – ce qu’elle n’était pas – Warhol nous le rendait presque sympathique à l’instar d’Elvis, Marilyn ou Liz Taylor. Et l’on oubliait ainsi le Grand Bond en avant qui, de 1958 à 1960, entraîna la mort de millions de personnes victimes de la famine ; on effaçait d’un coup de pinceau ses Gardes rouges assassins au service de la sanglante Révolution culturelle, qui dura de 1966 à 1976. Mao devenait un produit de consommation courante tel la Joconde ou le fer à repasser. C’est là, me semble-t-il, la grande faute de Warhol qui, à n’en pas douter, était bien conscient de ce que je viens de dire. Mais qui s’en foutait royalement. Son obsession était de faire du fric, un point c’est tout. Si Staline avait été encore vivant dans les années 70, il l’aurait également sérigraphié en des images de 3,50 m de haut pourvu que ça lui rapporte quelques milliers de dollars. Le cynisme de Warhol n’avait pas de limites, en cela il était lui-même la parfaite illustration de son époque.

dimanche 22 mars 2026

Oh zut ! j’ai fait une tache ! ou La technique de l’encre éclaboussée


Zhang Daqian (1899-1983) est l’inventeur de la technique dite de « l’encre éclaboussée ». Cette manière de peindre, inédite, est née d’un accident. Dans les années 50, Zhang Daqian se rend aux États-Unis où il découvre l’expressionnisme abstrait, et plus particulièrement l’action painting dont les principaux représentants sont Jackson Pollock et Robert Motherwell.


Jackson Pollock


Robert Motherwell
 

Il se dit qu’il y a là quelque chose à faire, une manière d’entrer en compétition avec les artistes occidentaux. Et puis il oublie, continue de travailler dans son style très précis (*). Jusqu’en 1957 où sa vue, fortement atteinte à cause d’un diabète, le rend incapable de peindre pendant six mois. Quand il reprend ses pinceaux, il constate qu’il ne peut plus travailler comme avant, dans les différents styles très détaillés qu’il affectionnait. Alors il repense à l’action painting Made in USA, et invente le style pomo 泼墨 « encre éclaboussée ». Il dira plus tard s’être inspiré de Wang Xia 王洽 alias Wang Mo 王墨 (734-805), actif sous la dynastie Tang. Sauf qu’on ne sait rien de ce peintre, dont aucune œuvre ne nous est parvenue.

La seule connexion qui peut être faite vers le passé est avec le japonais Sesshū Tōyō (1420-1506), qui peignait dans le style haboku 破墨 « encre brisée », à grands effets de taches et d’encres diluées, aux limites de l’abstraction.


Or donc, comment procédait Zhang Daqian ? 



Comme ceci : il mouillait sa feuille de papier, préalablement tendue pour ne pas qu’elle gondole. Il appliquait ensuite de l’encre noire, au pinceau ou en la versant directement sur le papier. Il inclinait parfois la feuille pour diriger les coulures. Il séchait le tout au sèche-cheveux, puis peignait au pinceau fin des roches abruptes, des villages, des arbres, qu’il colorait ensuite. Enfin, il mouillait à nouveau le papier et, sur les zones noires et/ou délavées créées au début, il versait de la peinture bleue et de la peinture verte fabriquées à base de pigments purs, revenait au pinceau pour ajouter des arbres, des effets de brume, etc. Une vidéo de 45 minutes le montre en train de réaliser une peinture dans ce style (document très intéressant d’un point de vue sociologique si l’on accorde de l’importance au commentaire off et au ballet des assistants inutiles…)


Capture d’écran de la vidéo
 

Parfois, il inversait l’ordre des étapes : encre noire sur papier humide - pigments bleus et verts avec parfois des ajouts de blanc - détails réalistes.

Il y a un piège, dans la méthode de l’encre éclaboussée, c’est celui qui consiste à en faire trop, à saturer l’image de taches, de couleurs, et de perdre ainsi l’éclat, la spontanéité. C’est un risque qu’on peut prendre. On peut aussi rester dans son canapé à scroller sur son téléphone…

Voici maintenant, en images rapidement bricolées (c’est pas très prop’…), un « Fais-le-toi-même-tout-seul ». 



On peut tricher, en pratiquant l’encre éclaboussée. On peut avoir, avant même de commencer, une idée assez précise de ce qu’on veut faire, du paysage qu’on veut représenter. En faisant même un croquis préliminaire, parfois. Mais le plus intéressant, le plus sportif, est de se lancer sans idée préconçue, de commencer par la ou les taches, sans intention, puis d’y “voir” ensuite un paysage, qui apparaîtra comme par magie. Mais pour cela, il faut maîtriser un tant soit peu les classiques du paysage chinois : montagnes, cascades, arbres, villages, pêcheurs solitaires, etc. Il conviendra d’observer les grands maîtres, pricipalement ceux des dynasties Song (nord et sud).

Parlons matériel. Dans l’idéal, il faut utiliser du papier chinois de type Xuan. Il existe en trois sortes : absorbant, mi-absorbant ou non absorbant. Pour ce genre de travail, le papier Xuan mi-absorbant est le plus adapté. Il est préférable de le prendre le plus épais possible. À défaut, on peut utiliser le papier aquarelle Grain fin en bloc de chez Canson, qui est le meilleur dans son genre. C’est un papier qui s’utilise principalement en le mouillant préalablement. Les autres papiers aquarelle à grain plus gros sont à proscrire. L’encre de Chine doit être d’excellente qualité, elle peut être japonaise parce qu’on a l’esprit large. Les pigments, bleu outremer, bleu céruleum, vert Veronese et terre de Sienne brûlée de chez Sennelier sont parfaits. À utiliser avec le liant de broyage de la même marque. Le blanc peut être du blanc de titane acrylique en tube. Les pinceaux seront idéalement chinois, bien sûr. Le sèche-cheveux de marque Calor sera doté de deux vitesses.

Ça y est, vous avez de l’encre ? Vous avez du papier ? Faites une encre éclaboussée !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu sera grand.

 

* Zhand Daqian, consacré comme le plus grand peintre classique chinois du XXe siècle, battit tous les records de vente en 2012, devançant Qi Baishi (autre peintre chinois du XXe siècle) et Picasso. Il était aussi un redoutable faussaire. J’en parlerai peut-être un jour. Les faussaires me fascinent.

mardi 10 mars 2026

Interlude

Bientôt un mois que je n’ai rien publié ici. Mais des peintures à faire, des ateliers de gravure de sceaux à mener, un gigantesque roman à terminer… En attendant mon prochain billet qui traitera du style “encre éclaboussée” 泼墨, voici une peinture réalisée dans cette manière (photo approximative).

samedi 14 février 2026

La Malédiction des sculptures sur liège


Il y a quelques années, j’achetais dans une brocante une boîte à bijoux chinoise dont les portes sont décorées de paysages réalisés en liège. Cette boîte, pensais-je, allait me servir de rangement pour mes sceaux-signature. Hélas, sans le savoir, je venais d’être victime de…

La Malédiction des sculptures sur liège

软木雕塑的诅咒

Quelque temps plus tard, une autre brocante, un autre paysage en liège pour une bouchée de pain.


Et plus tard encore, autre brocante, autre paysage en liège.


Le retour en arrière n’était plus possible. Dès lors, j’arpentais, fiévreux, toutes les brocantes de la région à la recherche de paysages en liège. En vain. J’étais en manque. Il ne me restait plus qu’à me pencher, en guise de consolation, sur l’histoire de ces étranges objets.

Tout commença avec une carte postale de vœux (ou de Noël) allemande, envoyée en 1914 à un dignitaire chinois résidant à Fuzhou, capitale de la province du Fujian. Un graveur sur bois observa la carte teutonne, décida d’utiliser le même support pour réaliser des paysages traditionnels inspirés des shanshui 山水 (voir les billets que j’ai pondus à ce sujet). La chose fut intitulée ruanmu hua 软木画, littéralement : peinture - ou image - en liège. Il se procura donc de cette matière qu’il fit venir principalement du Portugal, et lança cette nouvelle pratique qui remporta rapidement un vif succès.


« Au cours des années 1980, nous dit le site Chinanews, la sculpture sur liège est devenue un produit d’exportation important pour Fuzhou, employant des dizaines de milliers d’artisans. Les recettes d’exportation ont atteint un pic de cinquante millions de dollars américains, et même les artisans ordinaires gagnaient plusieurs centaines de yuans par mois. À la fin de l’année, presque tous les artisans avaient rejoint les rangs des “ménages à dix mille yuans”, un revenu extraordinaire pour l’époque. »

Les familles offraient des ruanmu hua 软木画 à l’occasion de la nouvelle année, les ambassades en achetaient pour faire des  cadeaux diplomatiques, les touristes en mal de souvenirs en acquéraient dans les innombrables boutiques de Fuzhou. On parlait de “poésie silencieuse”, de “peinture en trois dimensions”.

Et puis, dans les années 90, le marché s’effondra. Les sculpteurs, âgés, trouvaient peu de successeurs, les paysages en liège étaient dépassés, de mauvais goût, les voyageurs les trouvaient, tout de même, un peu trop kitsch. Cette activité était en état de mort cérébrale.

Il fallut attendre 2021 pour que la municipalité de Fuzhou, qui voulait attirer plus de touristes en ses rues, se décide à réserver certains quartiers de la ville pour la vente de paysages en liège, à monter des expositions, à allouer des fonds annuels à la formation, l’innovation, la promotion, etc., de ce noble art qui ainsi ressuscita tel le phénix.


Avec la sculpture de sceaux et le travail du laque, la sculpture sur liège est désormais, de manière officielle, considérée comme l’un des trois trésors artistiques de Fuzhou. Des brochures gratuites sont à disposition des visiteurs à l’office du tourisme, les tours opérateurs proposent des visites guidées, Fuzhou attend ma visite, j’en tremble.


Oh ! Un banian !


Bon, sinon, la contemplation, la recherche effrénée et l’amour inconditionnel des paysages sculptés en liège, j’arrête quand je veux, hein !

Et c’est ainsi, comme disait Louise Michel, que Lao Tseu est grand.

mercredi 4 février 2026

Atelier d’initiation à la gravure de sceaux

Le dimanche 1er février, j’ai mené en banlieue parisienne un atelier d’initiation à la gravure de sceaux chinois.  
Vous trouverez ci-dessous des liens vers des recensions de cette mémorable journée.

SCRITCH ! SCRITCH ! SCRITCH ! AAARRG !
(Bruit des burins attaquant la pierre, cri d’énervement quand l’une d’elles ne se laisse pas faire.)


Les images ci-dessus sont extraites des blogs mentionnés.

mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

jeudi 22 janvier 2026

Les banians de Daan, King Size Bonus

J’avais publié précédemment cinq banians de format 70x70 cm, et un plus petit de 34x48 cm. En voici maintenant un autre, beaucoup plus grand, de format 140x140 cm. En plusieurs étapes, avec à la fin ma méthode de travail (brevetée au nord-est des États-Unis et dans la République autonome du Karakalpakstan ©), expliquée pas à pas. Souvent imitée jamais égalée, méfiez-vous des contrefaçons :

 


Le texte calligraphié ci-dessus dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le premier sceau, rectangulaire, est ma signature : Lao Shi. Le sceau ovale dit : Amour des banians. Le sceau carré au-dessous dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le sceau en bas à gauche (ci-dessous) dit : Atelier du Rocher blanc


Ma méthode de travail :
1. des photos que j’ai faites à Taipei dans le Daan Park, avec dès le départ l’idée de peindre ces arbres ;  
2. deux grandes feuilles punaisées au mur ; quatre ou cinq vagues traits de construction au crayon ;
3. j’attaque directement au pinceau, n’en utilise qu’un pour ne pas me perdre dans les détails, les effets, etc.
4. je démarre par le haut à droite, parce que je suis gaucher ;
5. j’improvise pas mal, il est sans intérêt de reproduire fidèlement la photo qui se suffit à elle-même.

Le mot d’ordre derrière tout ça :
accepter l’imperfection, l’imprécision (ce qui va contre ma nature), détourner à mon profit les erreurs, les ratés, boire un café en écoutant du blues, épicétou.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 14 janvier 2026

La longévité gravée dans la pierre

Suite à mon précédent billet consacré au caractère Longévité shòu 壽, j’ai gravé trois sceaux l’affichant, dans trois styles différents. 


L’observateur affûté aura remarqué que le deuxième sceau comporte un caractère supplémentaire, à droite du caractère Longévité 壽. Il s’agit du caractère Éternel yǒng 永. Les sceaux se lisent de droite à gauche ; d’autre part, en chinois, l’adjectif se place, comme en anglais, avant le nom. Il est donc écrit Éternelle longévité yǒngshòu 永壽. Ou plutôt, si l’on veut sonner français, Longévité éternelle. J’ai écrit ici le caractère Longévité 壽 dans sa forme traditionnelle, celle utilisée à Taiwan ou à Hong Kong. En Chine continentale et à Singapour on utilise le chinois simplifié. Longévité s’y écrit donc ainsi : 寿.

Et pendant que j’y suis, le caractère Éternel yǒng 永 est très étudié en calligraphie parce qu’il réunit les huit traits que tout calligraphe se doit de maîtriser, lesquels permettent de calligraphier tous les caractères, quels qu’ils soient. Voici l’ordre dans lequel il faut tracer ces huit traits :


Mais revenons à notre sujet. Ces sceaux-ci sont ovales (ces saucissons ovales, ah ah ah…) et mesurent respectivement 1 x 1,8 cm - 1,4 x 2,6 cm - 1,2 x 2,1 cm. C’est pas grand. Mais c’est ainsi que Lao-Tseu, lui, l’est. Grand.

samedi 10 janvier 2026

De la longévité


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qin puis République)

 

J’avais parlé par là du caractère le plus employé en Chine, le plus souvent reproduit, celui du bonheur fú 福. Le deuxième caractère le plus reproduit est probablement celui de l’immortalité, shòu 壽 (寿 en simplifié). Fú 福 et shòu 壽 font partie d’une triplette nommée fú-lù-shòu, c’est-à-dire bonheur-prospérité-longévité 福祿壽 (福禄寿 en simplifié). On les représente habituellement par trois vieillards, les « Trois Étoiles » sānxīng 三星. Le bonheur est à droite, la prospérité au centre, et la longévité à gauche.


Les “Trois Étoiles” au sommet du temple Magong Beiji à Magong (Taiwan)
Photo Wikipedia

Comme pour les saints dans l’iconographie chrétienne, chaque dieu a des attributs permettant de le distinguer de ses copains. Celui de la longévité a un gros crâne ; il tient dans une main une grosse pêche, et dans l’autre un long bâton de marche auquel sont attachés une courge évidée servant de gourde, et, souvent, un petit rouleau de texte. 


Petit  shòu 壽 personnel, auquel il manque le rouleau
 

Le caractère shòu 壽 a maintes fois été gravé, calligraphié, les variations sont infinies, en voici quelques-unes parmi tant d’autres. Attention, trop de shòu 壽 tue le shòu 壽 (proverbe pékinois).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.
 

GRAVURES RUPESTRES



Dynastie Zhou


Dynastie Zhou
 

SCEAUX


Huang Yi (1744-1801, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Anonyme
Le caractère shòu 壽 est à droite


Shen Feng (1685-1755, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Wu Rangzhi (1799-1870, dynastie Qing)


Lin Shanzhi (1898-1989, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Zhao Shuru (1874-1945, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Wu Changshuo (1844-1927, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est à droite

Pan Tianshou (1897-1971, dynastie Qing puis République)


Anonyme


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est en bas


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est à gauche

 

CALLIGRAPHIES


Mi Fu (1051-1107, dynastie Song)


Yi Bingshou (1754-1815, dynastie Qing)


Zhao Zhiqian (1829–1884, dynastie Qing puis République)


He Shaoji (1799-1873, dynastie Qing puis République)


Fu Shan (1607-1684, dynastie Qing)


Wang Chong (1494-1533, dynastie Ming)


Anonyme


Ma Shaopo (1918-2009)

dimanche 4 janvier 2026

Bonsoir, la rose

Le premier roman que j’avais conseillé dans cette série, Quatre générations sous un même toit de Lao She, comportait 1 800 pages. Le suivant est bien plus court, 213 pages seulement. Il s’agit de 

Bonsoir, la rose
de Chi Zijian 


L’histoire se déroule de nos jours à Harbin, dans le Heilongjiang, c’est-à-dire dans le Grand Nord, l’ex-Mandchourie, à quatre cents kilomètres environ de la frontière russe. Harbin n’a vraiment rien à voir avec Pékin, dont il était question dans Quatre générations sous un même toit de Lao She. C’est une ville moderne, certes, chinoise, certes, quoique. On y compte des églises orthodoxes et  des synagogues à bulbes, d’antiques hôtels russes, et même une vieille logeuse juive, Léna, qui s’est réfugiée en Mandchourie après la révolution d’Octobre et chez qui l’héroïne, Xiao’e, va habiter. « Nous découvrons avec elle, nous dit la traductrice, le Harbin du siècle dernier, refuge des Juifs exilés, puis occupé par les Japonais avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

Xiao’e, elle, va évoquer la campagne, le Grand Nord si souvent enneigé, ses longues soirées d’hiver, ses esprits, ses fantômes. Xiao’e, d’ailleurs, se croit fille de fantôme. Pour une bonne raison liée à cette chose dont elle mettra du temps à parler, et qui est le cœur du roman. Je n’en dirai pas plus, sauf deux mots à propos du titre. Que signifie ce Bonsoir, la rose, dont le titre original est Bien l’bonsoir, la rose ? « La femme est une rose, l’homme est l’abeille, dit l’un des personnages. Quand il a fini de butiner son pollen, qu’elle n’a plus d’attraits pour lui, il s’envole vers une autre rose. »

Voici les premiers mots de ce roman :

« Léna Ji fut ma troisième logeuse à Harbin. Elle avait plus de quatre-vingts ans lorsque j’ai fait sa connaissance. 
Sa maison se trouve dans le quartier Daoli, tout près de la grand-rue. C’est un petit immeuble de briques et de bois de couleur crème, dans le style des maisons russes traditionnelles. Elle doit dater d’il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Avec son toit pentu plein de charme, sa terrasse ouverte, ses hautes fenêtres étroites et ses petites marches, elle tranche sur la forêt de béton environnante. Elle fait penser à un faon naïf et gauche, vif et espiègle, venu s’abreuver au fleuve en cachette. »

Chi Zijian, l’auteure, est née à Mohe, un village au bord du Cercle arctique. Et si tous les romans qu’elle écrit se passent dans sa région, ils sont tous très différents. Tantôt c’est la ville, Harbin, qu’elle a appris à aimer, tantôt c’est l’hiver dans le Grand Nord, la vie des gens de ce coin, mi-russes mi-chinois, nomades souvent, éleveurs de rennes. Chi Zijian a écrit une quarantaine de nouvelles et romans. Bien peu ont été traduits, malheureusement, en voici la liste intégrale : Le courage des oiseaux migrateurs, Neige et corbeaux, À la cime des montagnes, Le dernier quartier de lune, Toutes les nuits du monde et Bonsoir, la rose. Six romans absolument magnifiques, tous parus aux éditions Picquier. Chi Zijian est l’un de mes auteurs préférés.

 

vendredi 2 janvier 2026

L’Atelier du Rocher blanc


Il y a quelques années, j’avais baptisé mon atelier L’Atelier de la Feuille de lotus parce que j’aime particulièrement ces feuilles - avec ou sans fleurs - que j’ai pu admirer au Palais d’Été de Pékin, au Jardin botanique de Taipei, et ailleurs encore.


Et puis, au marché aux fleurs de Taipei, je suis tombé en arrêt sur ce petit rocher de lettré, blanc :


Il trône maintenant dans mon atelier, que j’ai illico rebaptisé L’Atelier du Rocher blanc :


 ← C’est lui, à gauche


J’ai ensuite gravé des sceaux portant ce nom puisqu’il est de tradition d’imprimer, sur les peintures dont on est l’auteur, le nom de l’atelier dans lequel elles ont été réalisées. Voilà, c’est tout. Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 29 décembre 2025

Quatre générations sous un même toit

Je vais entamer ici une chronique des romans chinois que j’aime, en espérant fortement que vous les lirez. On va commencer par 

Quatre générations sous un même toit
de Lao She



Conçu en trois tomes, Quatre générations a paru en Chine de 1949 à 1951. La trame de ce roman est simple et peut être comprise par tout un chacun, sans qu’il soit nécessaire de connaître l’histoire de la Chine, sa langue, sa culture et ses traditions. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans une maison traditionnelle sise au sein d’un hutong, c’est-à-dire une quartier de rues et de ruelles parfois très étroites. Ces maisons comportent une ou deux cours intérieures, dont voici un plan typique :

Pour plus d’explications (en anglais) sur l’architecture de ces maisons traditionnelles pékinoises,
il convient de lire cette page très détaillée, dotée d’animations.


Là, vit la famille Qi. Il y a le patriarche, son fils, la femme de son fils, leurs enfants, qui sont mariés, etc. En tout, dix personnes. Il faut également compter deux familles entières de voisins, dix personnes également, et enfin une troisième dizaine de personnages isolés : le barbier, le tireur de pousse-pousse, un couple de chanteurs d’opéra… Tout ce petit monde peuple la ruelle du Petit-Bercail, où va se situer l’essentiel de l’action. (Pour ne pas se perdre, une liste des personnages est fournie en début de chaque tome.)

Le 13 août 1937, les Japonais envahissent Pékin. Les personnages vont subir huit années d’occupation, qui se termineront en 1945 avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Nous aurons des héros - parfois très discrets - des salauds tonitruants, des éternels hésitants qui se demanderont pendant tout ce temps s’il faut s’engager dans la Résistance ou pas alors que d’autres, sans se poser de questions, collaboreront allègrement avec l’ennemi.

Quatre générations sous un même toit est un roman fleuve d’environ 1 800 pages réparties en trois tomes qui se lisent d’une traite parce qu’écrites d’une plume légère et captivante ; les deux premiers tomes parurent sous forme de feuilleton dans la presse. Lao She y décrit des personnages, les conflits qui naissent entre eux, mais aussi la ruelle, le quartier, et au delà, la ville. Intrigues, fidélités éternelles, petites et grandes trahisons, grandeurs et bassesses de l’âme humaine, amour, haine, folie et mort, tout y est, chacun y reconnaîtra son beau-frère, sa voisine ou ses grands-parents. Malgré sa longueur qui peut de prime abord effrayer, Quatre générations sous un même toit est le roman parfait pour entrer dans la littérature chinoise.

Il a paru dans la collection Folio de Gallimard :

mardi 23 décembre 2025

Les banians de Daan - le retour

J’avais peint cinq banians observés dans le parc de Daan à Taipei, Taiwan (voir ce billet). En voici un sixième, plus petit que les précédents (34x48 au lieu de 70x70 cm), qui est une commande. On voit par là que j’accepte les commandes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 20 décembre 2025

Préparer un atelier de gravure de sceaux


En février et mars prochains j’animerai deux ateliers d’initiation à la création de sceaux. Le premier aura lieu en région parisienne, il réunira neuf inscrits, pas un de plus. Configuration inédite : je connais depuis une vingtaine d’années sept des neuf participants. Ça risque d’être bien ! L’atelier se déroulera sur une journée entière. Le matin, après quelques mots quant à l’histoire des sceaux, on entrera dans le vif du sujet en gravant, en caractères blancs sur fond rouge, le mot Bonheur, fú 福. Trois styles seront proposés (je n’entre pas ici dans les détails). L’après-midi, chacun concevra un sceau personnel à deux caractères, ce seront des sceaux-signatures (et là encore je n’entre pas dans les détails).


Le second atelier sera fort différent puisqu’il aura lieu à l’occasion du Nouvel An chinois (la Fête du Printemps) à Brest, les 7 et 8 mars prochains aux Ateliers des Capucins. Trois à quatre sessions d’une durée d’une heure et demie chacune, soit une cinquantaine de personnes sur les deux jours, si j’en crois mon expérience. Deux salles, deux ambiances… Là encore il s’agira de graver le caractère fú 福.


Je commence déjà à préparer mon matériel pour l’atelier de février. Les pierres d’abord, que j’ai commandées en Chine. Elles mesurent 2x2 cm pour la surface à graver, et 5 cm de long.


Les burins, ensuite. Je les ai aiguisés, ai changé les sparadraps qui permettent une meilleure prise en main. Ce sont des burins très fins, qui me semblent plus appropriés pour des débutants.


L’encre, ou plus précisément la pâte à sceaux. J’ai une boîte d’un très beau rouge à la pâte un tantinet desséchée, je l’ai achetée à Shanghai il y a longtemps, il va falloir que je la réhydrate. Et puis j’en ai commandé un boîte neuve de très bonne qualité, ainsi qu’une dizaine de petites boîtes de pâte synthétique de qualité très relative que j’offrirai aux participants.


Les étaux. J’en ai neuf, le compte est bon mais certains sont en mauvais état, j’en ai commandé deux de plus. 


Des crayons noirs, des stylos-feutre indélébiles noirs (il faut que j’en rachète), une gros feutre indélébile rouge, des brosses à dents, du papier de verre en deux densités, un rouleau d’essuie-tout, des feuilles de papier chinois, etc.


Une dizaine de petits sacs en soie que j’offrirai aux participants afin qu’ils y rangent leurs sceaux.


Et puis j’amènerai quelques-uns des sceaux qui me plaisent bien, ceux en forme de rochers de lettrés, la Cascade dorée, Regarder la mer et écouter les vagues, tout en courbes, et un sceau-signature gravé dans le cuivre :


Voilà, tout est prêt. Une commande d’autres burins a été passée, parce qu’on ne sait jamais. J’ai hâte.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 18 décembre 2025

Chercher des prunes dans la neige

Deux sceaux récents, paire indissociable, le premier en caractères rouges sur fond blanc, très anguleux :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent

Le second, en caractères blancs sur fond rouge, tout en courbes :


Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


Ces deux sceaux trouvent leur origine dans un sceau – dont je ne connais ni les dimensions ni le nom de l’auteur – qui réunit ces quatre vers :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent
Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


雨后栽松
风中听竹
雪裡寻梅
霜千赏菊


Le sens de ces mots, hélas, me demeure obscur. Cela dit, la prune, le prunier et la fleur de prunier, associés parfois à la neige, reviennent souvent dans la poésie, dans des expressions en quatre caractères qu’on appelle chengyu, et donc dans les sceaux. En voici trois autres gravés par mes soins, dont la signification m’est connue :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

Le même dans un style différent :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

 


Demander des nouvelles du prunier 問梅消息
(copie d’un sceau de Chen Hong Shou 陈洪绶, 1598-1652,
Demander des nouvelles de chez soi)


Et maintenant trois autres exemples d’expressions à haute teneur en acides chlorogéniques, parmi beaucoup d’autres :

Étancher sa soif en regardant les prunes ou Penser aux prunes pour étancher sa soif 犹望梅止渴
Se consoler de désirs non réalisés avec des fantasmes vains. 

Prune désaltérante 止渴之梅
Son acidité provoquant la salivation, ce fruit soulage la soif. Prune désaltérante peut donc se traduire par Offrir un certain soulagement.

L’âge des prunes qui tombent 摽梅之年
Les prunes mûres à terre désignent une jeune fille en âge de se marier.

 

Cadeau bonus

Recette pour réaliser un baldaquin en papier à fleurs de prunier issue des Réflexions sur la vie à la montagne de Lin Hongshan 林洪山 (dynastie Song) : quatre piliers laqués de noir étaient érigés aux coins du lit, soutenant un dais. Du papier blanc fin était tendu sur le dais, ainsi que sur les parois verticales de la tête et du pied de lit, des rideaux étaient suspendus de chaque côté de l’entrée du lit. À l’intérieur de ce baldaquin en papier, un vase en étain était suspendu à chacun des quatre piliers, chaque vase contenant une branche de prunier fraîchement coupée. C’est ainsi qu’était réalisé le baldaquin en papier à fleurs de prunier.


Notice moderne, genre magasin suédois



Ici les branches de prunier en fleur sont fixées au plafond du baldaquin


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 14 décembre 2025

Le petit pan de mur blanc

Dans mon atelier il y a un petit pan de mur blanc sur lequel sont accrochées deux calligraphies :


L’expert attentif remarquera, dans le coin inférieur gauche, un interrupteur de marque Legrand datant des années 1980. Mais nous nous éloignons du sujet. Le première calligraphie est très célèbre. Il s’agit d’un extrait du Livre des Rites datant de la dynastie Yüan (13e-14e s.), rédigé par un anonyme en style « herbe » caoshu 草书.


Le texte dit :

« L’arrogance ne doit pas se développer ;
les désirs ne doivent pas être assouvis ;
l’ambition ne doit pas être débridée ;
les plaisirs ne doivent pas aller jusqu’à l’extrême. »

Pas super rigolo, comme ligne de vie, mais cette page est considérée comme le nec plus ultra en matière de calligraphie chinoise.

Juste au-dessous, parce que le ridicule ne tue pas, une calligraphie dont je suis l’auteur.


Elle est toute bancale, penche du mauvais côté parce que je suis gaucher, mais je l’aime bien (il faudrait quand même que je la refasse…) Elle dit, en écriture Petit Sigillaire, « Peindre la poésie » 绘画诗歌. Le sceau en haut à droite dit la même chose dans une typographie toujours sigillaire mais légèrement différente ; le texte en haut encore plus à droite dit encore la même chose en caractères courants ; le sceau en bas à gauche est l’un de mes sceaux signature, Lao Shi 老石, Vieux Rocher. Le cadre a été acheté chez Auchan. 

Et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.

samedi 13 décembre 2025

Rêver des monts Fuchun

J’ai des carnets de dessins chinois en accordéon, deux d’entre eux mesurent 15 centimètres de haut sur 2,50 mètres de long.

J’envisage de peindre sur l’un d’eux un long paysage horizontal, la chose s’appellerait Rêver des monts Fuchun, en hommage à Huang Gongwang et Wang Ximeng 夢富春山圖-敬致黃公望和王希孟. J’ai fait un croquis au stylo-feutre, dont voici une vidéo. Arriverai-je à transformer cet essai ? On verra bien…

 

mercredi 10 décembre 2025

Les banians de Daan

Le parc forestier de Daan est situé dans le centre de Taipei, àTaÏwan. Son nom, 大安, signifie Grande Paix. Un parc ordinaire, un peu morne, quoique doté d’un très populaire espace de jeux pour les enfants. Il a également l’immense qualité d’abriter une belle collection de banians que je me suis à plusieurs reprises promis de dessiner ou de peindre. Voilà qui est fait, avec ces cinq peintures à l’encre de 70x70 cm. 

Il faut que je réfléchisse maintenant à une autre manière de peindre ces ficus géants, que j’invente une forme sortant de l’ordinaire. À moins que je laisse tomber les pinceaux et me reconvertisse dans la contemplation des vagues de l’Atlantique…


 

J’ai créé plusieurs sceaux à cette occasion, qui disent tous, sous quatre formes différentes, “Les Banians de Daan” :



Petit Supplément : En 1991 j’avais peint, pour les Éditions du Seuil, la couverture des Feux du Bengale d’Amitav Gosh (sublime roman) qui mettait en scène un banian assez naïf, trop lisse, trop peigné :

 

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