dimanche 22 mars 2026

Oh zut ! j’ai fait une tache ! ou La technique de l’encre éclaboussée


Zhang Daqian (1899-1983) est l’inventeur de la technique dite de « l’encre éclaboussée ». Cette manière de peindre, inédite, est née d’un accident. Dans les années 50, Zhang Daqian se rend aux États-Unis où il découvre l’expressionnisme abstrait, et plus particulièrement l’action painting dont les principaux représentants sont Jackson Pollock et Robert Motherwell.


Jackson Pollock


Robert Motherwell
 

Il se dit qu’il y a là quelque chose à faire, une manière d’entrer en compétition avec les artistes occidentaux. Et puis il oublie, continue de travailler dans son style très précis (*). Jusqu’en 1957 où sa vue, fortement atteinte à cause d’un diabète, le rend incapable de peindre pendant six mois. Quand il reprend ses pinceaux, il constate qu’il ne peut plus travailler comme avant, dans les différents styles très détaillés qu’il affectionnait. Alors il repense à l’action painting Made in USA, et invente le style pomo 泼墨 « encre éclaboussée ». Il dira plus tard s’être inspiré de Wang Xia 王洽 alias Wang Mo 王墨 (734-805), actif sous la dynastie Tang. Sauf qu’on ne sait rien de ce peintre, dont aucune œuvre ne nous est parvenue.

La seule connexion qui peut être faite vers le passé est avec le japonais Sesshū Tōyō (1420-1506), qui peignait dans le style haboku 破墨 « encre brisée », à grands effets de taches et d’encres diluées, aux limites de l’abstraction.


Or donc, comment procédait Zhang Daqian ? 



Comme ceci : il mouillait sa feuille de papier, préalablement tendue pour ne pas qu’elle gondole. Il appliquait ensuite de l’encre noire, au pinceau ou en la versant directement sur le papier. Il inclinait parfois la feuille pour diriger les coulures. Il séchait le tout au sèche-cheveux, puis peignait au pinceau fin des roches abruptes, des villages, des arbres, qu’il colorait ensuite. Enfin, il mouillait à nouveau le papier et, sur les zones noires et/ou délavées créées au début, il versait de la peinture bleue et de la peinture verte fabriquées à base de pigments purs, revenait au pinceau pour ajouter des arbres, des effets de brume, etc. Une vidéo de 45 minutes le montre en train de réaliser une peinture dans ce style (document très intéressant d’un point de vue sociologique si l’on accorde de l’importance au commentaire off et au ballet des assistants inutiles…)


Capture d’écran de la vidéo
 

Parfois, il inversait l’ordre des étapes : encre noire sur papier humide - pigments bleus et verts avec parfois des ajouts de blanc - détails réalistes.

Il y a un piège, dans la méthode de l’encre éclaboussée, c’est celui qui consiste à en faire trop, à saturer l’image de taches, de couleurs, et de perdre ainsi l’éclat, la spontanéité. C’est un risque qu’on peut prendre. On peut aussi rester dans son canapé à scroller sur son téléphone…

Voici maintenant, en images rapidement bricolées (c’est pas très prop’…), un « Fais-le-toi-même-tout-seul ». 

(La photo est  très moche, j’en mettrai une meilleure demain.)


On peut tricher, en pratiquant l’encre éclaboussée. On peut avoir, avant même de commencer, une idée assez précise de ce qu’on veut faire, du paysage qu’on veut représenter. En faisant même un croquis préliminaire, parfois. Mais le plus intéressant, le plus sportif, est de se lancer sans idée préconçue, de commencer par la ou les taches, sans intention, puis d’y “voir” ensuite un paysage, qui apparaîtra comme par magie. Mais pour cela, il faut maîtriser un tant soit peu les classiques du paysage chinois : montagnes, cascades, arbres, villages, pêcheurs solitaires, etc. Il conviendra d’observer les grands maîtres, pricipalement ceux des dynasties Song (nord et sud).

Parlons matériel. Dans l’idéal, il faut utiliser du papier chinois de type Xuan. Il existe en trois sortes : absorbant, mi-absorbant ou non absorbant. Pour ce genre de travail, le papier Xuan mi-absorbant est le plus adapté. Il est préférable de le prendre le plus épais possible. À défaut, on peut utiliser le papier aquarelle Grain fin en bloc de chez Canson, qui est le meilleur dans son genre. C’est un papier qui s’utilise principalement en le mouillant préalablement. Les autres papiers aquarelle à grain plus gros sont à proscrire. L’encre de Chine doit être d’excellente qualité, elle peut être japonaise parce qu’on a l’esprit large. Les pigments, bleu outremer, bleu céruleum, vert Veronese et terre de Sienne brûlée de chez Sennelier sont parfaits. À utiliser avec le liant de broyage de la même marque. Le blanc peut être du blanc de titane acrylique en tube. Les pinceaux seront idéalement chinois, bien sûr. Le sèche-cheveux de marque Calor sera doté de deux vitesses.

Ça y est, vous avez de l’encre ? Vous avez du papier ? Faites une encre éclaboussée !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu sera grand.

 

* Zhand Daqian, consacré comme le plus grand peintre classique chinois du XXe siècle, battit tous les records de vente en 2012, devançant Qi Baishi (autre peintre chinois du XXe siècle) et Picasso. Il était aussi un redoutable faussaire. J’en parlerai peut-être un jour. Les faussaires me fascinent.

mardi 10 mars 2026

Interlude

Bientôt un mois que je n’ai rien publié ici. Mais des peintures à faire, des ateliers de gravure de sceaux à mener, un gigantesque roman à terminer… En attendant mon prochain billet qui traitera du style “encre éclaboussée” 泼墨, voici une peinture réalisée dans cette manière (photo approximative).

samedi 14 février 2026

La Malédiction des sculptures sur liège


Il y a quelques années, j’achetais dans une brocante une boîte à bijoux chinoise dont les portes sont décorées de paysages réalisés en liège. Cette boîte, pensais-je, allait me servir de rangement pour mes sceaux-signature. Hélas, sans le savoir, je venais d’être victime de…

La Malédiction des sculptures sur liège

软木雕塑的诅咒

Quelque temps plus tard, une autre brocante, un autre paysage en liège pour une bouchée de pain.


Et plus tard encore, autre brocante, autre paysage en liège.


Le retour en arrière n’était plus possible. Dès lors, j’arpentais, fiévreux, toutes les brocantes de la région à la recherche de paysages en liège. En vain. J’étais en manque. Il ne me restait plus qu’à me pencher, en guise de consolation, sur l’histoire de ces étranges objets.

Tout commença avec une carte postale de vœux (ou de Noël) allemande, envoyée en 1914 à un dignitaire chinois résidant à Fuzhou, capitale de la province du Fujian. Un graveur sur bois observa la carte teutonne, décida d’utiliser le même support pour réaliser des paysages traditionnels inspirés des shanshui 山水 (voir les billets que j’ai pondus à ce sujet). La chose fut intitulée ruanmu hua 软木画, littéralement : peinture - ou image - en liège. Il se procura donc de cette matière qu’il fit venir principalement du Portugal, et lança cette nouvelle pratique qui remporta rapidement un vif succès.


« Au cours des années 1980, nous dit le site Chinanews, la sculpture sur liège est devenue un produit d’exportation important pour Fuzhou, employant des dizaines de milliers d’artisans. Les recettes d’exportation ont atteint un pic de cinquante millions de dollars américains, et même les artisans ordinaires gagnaient plusieurs centaines de yuans par mois. À la fin de l’année, presque tous les artisans avaient rejoint les rangs des “ménages à dix mille yuans”, un revenu extraordinaire pour l’époque. »

Les familles offraient des ruanmu hua 软木画 à l’occasion de la nouvelle année, les ambassades en achetaient pour faire des  cadeaux diplomatiques, les touristes en mal de souvenirs en acquéraient dans les innombrables boutiques de Fuzhou. On parlait de “poésie silencieuse”, de “peinture en trois dimensions”.

Et puis, dans les années 90, le marché s’effondra. Les sculpteurs, âgés, trouvaient peu de successeurs, les paysages en liège étaient dépassés, de mauvais goût, les voyageurs les trouvaient, tout de même, un peu trop kitsch. Cette activité était en état de mort cérébrale.

Il fallut attendre 2021 pour que la municipalité de Fuzhou, qui voulait attirer plus de touristes en ses rues, se décide à réserver certains quartiers de la ville pour la vente de paysages en liège, à monter des expositions, à allouer des fonds annuels à la formation, l’innovation, la promotion, etc., de ce noble art qui ainsi ressuscita tel le phénix.


Avec la sculpture de sceaux et le travail du laque, la sculpture sur liège est désormais, de manière officielle, considérée comme l’un des trois trésors artistiques de Fuzhou. Des brochures gratuites sont à disposition des visiteurs à l’office du tourisme, les tours opérateurs proposent des visites guidées, Fuzhou attend ma visite, j’en tremble.


Oh ! Un banian !


Bon, sinon, la contemplation, la recherche effrénée et l’amour inconditionnel des paysages sculptés en liège, j’arrête quand je veux, hein !

Et c’est ainsi, comme disait Louise Michel, que Lao Tseu est grand.

mercredi 4 février 2026

Atelier d’initiation à la gravure de sceaux

Le dimanche 1er février, j’ai mené en banlieue parisienne un atelier d’initiation à la gravure de sceaux chinois.  
Vous trouverez ci-dessous des liens vers des recensions de cette mémorable journée.

SCRITCH ! SCRITCH ! SCRITCH ! AAARRG !
(Bruit des burins attaquant la pierre, cri d’énervement quand l’une d’elles ne se laisse pas faire.)


Les images ci-dessus sont extraites des blogs mentionnés.

mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

jeudi 22 janvier 2026

Les banians de Daan, King Size Bonus

J’avais publié précédemment cinq banians de format 70x70 cm, et un plus petit de 34x48 cm. En voici maintenant un autre, beaucoup plus grand, de format 140x140 cm. En plusieurs étapes, avec à la fin ma méthode de travail (brevetée au nord-est des États-Unis et dans la République autonome du Karakalpakstan ©), expliquée pas à pas. Souvent imitée jamais égalée, méfiez-vous des contrefaçons :

 


Le texte calligraphié ci-dessus dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le premier sceau, rectangulaire, est ma signature : Lao Shi. Le sceau ovale dit : Amour des banians. Le sceau carré au-dessous dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le sceau en bas à gauche (ci-dessous) dit : Atelier du Rocher blanc


Ma méthode de travail :
1. des photos que j’ai faites à Taipei dans le Daan Park, avec dès le départ l’idée de peindre ces arbres ;  
2. deux grandes feuilles punaisées au mur ; quatre ou cinq vagues traits de construction au crayon ;
3. j’attaque directement au pinceau, n’en utilise qu’un pour ne pas me perdre dans les détails, les effets, etc.
4. je démarre par le haut à droite, parce que je suis gaucher ;
5. j’improvise pas mal, il est sans intérêt de reproduire fidèlement la photo qui se suffit à elle-même.

Le mot d’ordre derrière tout ça :
accepter l’imperfection, l’imprécision (ce qui va contre ma nature), détourner à mon profit les erreurs, les ratés, boire un café en écoutant du blues, épicétou.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 14 janvier 2026

La longévité gravée dans la pierre

Suite à mon précédent billet consacré au caractère Longévité shòu 壽, j’ai gravé trois sceaux l’affichant, dans trois styles différents. 


L’observateur affûté aura remarqué que le deuxième sceau comporte un caractère supplémentaire, à droite du caractère Longévité 壽. Il s’agit du caractère Éternel yǒng 永. Les sceaux se lisent de droite à gauche ; d’autre part, en chinois, l’adjectif se place, comme en anglais, avant le nom. Il est donc écrit Éternelle longévité yǒngshòu 永壽. Ou plutôt, si l’on veut sonner français, Longévité éternelle. J’ai écrit ici le caractère Longévité 壽 dans sa forme traditionnelle, celle utilisée à Taiwan ou à Hong Kong. En Chine continentale et à Singapour on utilise le chinois simplifié. Longévité s’y écrit donc ainsi : 寿.

Et pendant que j’y suis, le caractère Éternel yǒng 永 est très étudié en calligraphie parce qu’il réunit les huit traits que tout calligraphe se doit de maîtriser, lesquels permettent de calligraphier tous les caractères, quels qu’ils soient. Voici l’ordre dans lequel il faut tracer ces huit traits :


Mais revenons à notre sujet. Ces sceaux-ci sont ovales (ces saucissons ovales, ah ah ah…) et mesurent respectivement 1 x 1,8 cm - 1,4 x 2,6 cm - 1,2 x 2,1 cm. C’est pas grand. Mais c’est ainsi que Lao-Tseu, lui, l’est. Grand.

samedi 10 janvier 2026

De la longévité


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qin puis République)

 

J’avais parlé par là du caractère le plus employé en Chine, le plus souvent reproduit, celui du bonheur fú 福. Le deuxième caractère le plus reproduit est probablement celui de l’immortalité, shòu 壽 (寿 en simplifié). Fú 福 et shòu 壽 font partie d’une triplette nommée fú-lù-shòu, c’est-à-dire bonheur-prospérité-longévité 福祿壽 (福禄寿 en simplifié). On les représente habituellement par trois vieillards, les « Trois Étoiles » sānxīng 三星. Le bonheur est à droite, la prospérité au centre, et la longévité à gauche.


Les “Trois Étoiles” au sommet du temple Magong Beiji à Magong (Taiwan)
Photo Wikipedia

Comme pour les saints dans l’iconographie chrétienne, chaque dieu a des attributs permettant de le distinguer de ses copains. Celui de la longévité a un gros crâne ; il tient dans une main une grosse pêche, et dans l’autre un long bâton de marche auquel sont attachés une courge évidée servant de gourde, et, souvent, un petit rouleau de texte. 


Petit  shòu 壽 personnel, auquel il manque le rouleau
 

Le caractère shòu 壽 a maintes fois été gravé, calligraphié, les variations sont infinies, en voici quelques-unes parmi tant d’autres. Attention, trop de shòu 壽 tue le shòu 壽 (proverbe pékinois).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.
 

GRAVURES RUPESTRES



Dynastie Zhou


Dynastie Zhou
 

SCEAUX


Huang Yi (1744-1801, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Anonyme
Le caractère shòu 壽 est à droite


Shen Feng (1685-1755, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Wu Rangzhi (1799-1870, dynastie Qing)


Lin Shanzhi (1898-1989, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Zhao Shuru (1874-1945, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Wu Changshuo (1844-1927, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est à droite

Pan Tianshou (1897-1971, dynastie Qing puis République)


Anonyme


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est en bas


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est à gauche

 

CALLIGRAPHIES


Mi Fu (1051-1107, dynastie Song)


Yi Bingshou (1754-1815, dynastie Qing)


Zhao Zhiqian (1829–1884, dynastie Qing puis République)


He Shaoji (1799-1873, dynastie Qing puis République)


Fu Shan (1607-1684, dynastie Qing)


Wang Chong (1494-1533, dynastie Ming)


Anonyme


Ma Shaopo (1918-2009)

dimanche 4 janvier 2026

Bonsoir, la rose

Le premier roman que j’avais conseillé dans cette série, Quatre générations sous un même toit de Lao She, comportait 1 800 pages. Le suivant est bien plus court, 213 pages seulement. Il s’agit de 

Bonsoir, la rose
de Chi Zijian 


L’histoire se déroule de nos jours à Harbin, dans le Heilongjiang, c’est-à-dire dans le Grand Nord, l’ex-Mandchourie, à quatre cents kilomètres environ de la frontière russe. Harbin n’a vraiment rien à voir avec Pékin, dont il était question dans Quatre générations sous un même toit de Lao She. C’est une ville moderne, certes, chinoise, certes, quoique. On y compte des églises orthodoxes et  des synagogues à bulbes, d’antiques hôtels russes, et même une vieille logeuse juive, Léna, qui s’est réfugiée en Mandchourie après la révolution d’Octobre et chez qui l’héroïne, Xiao’e, va habiter. « Nous découvrons avec elle, nous dit la traductrice, le Harbin du siècle dernier, refuge des Juifs exilés, puis occupé par les Japonais avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

Xiao’e, elle, va évoquer la campagne, le Grand Nord si souvent enneigé, ses longues soirées d’hiver, ses esprits, ses fantômes. Xiao’e, d’ailleurs, se croit fille de fantôme. Pour une bonne raison liée à cette chose dont elle mettra du temps à parler, et qui est le cœur du roman. Je n’en dirai pas plus, sauf deux mots à propos du titre. Que signifie ce Bonsoir, la rose, dont le titre original est Bien l’bonsoir, la rose ? « La femme est une rose, l’homme est l’abeille, dit l’un des personnages. Quand il a fini de butiner son pollen, qu’elle n’a plus d’attraits pour lui, il s’envole vers une autre rose. »

Voici les premiers mots de ce roman :

« Léna Ji fut ma troisième logeuse à Harbin. Elle avait plus de quatre-vingts ans lorsque j’ai fait sa connaissance. 
Sa maison se trouve dans le quartier Daoli, tout près de la grand-rue. C’est un petit immeuble de briques et de bois de couleur crème, dans le style des maisons russes traditionnelles. Elle doit dater d’il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Avec son toit pentu plein de charme, sa terrasse ouverte, ses hautes fenêtres étroites et ses petites marches, elle tranche sur la forêt de béton environnante. Elle fait penser à un faon naïf et gauche, vif et espiègle, venu s’abreuver au fleuve en cachette. »

Chi Zijian, l’auteure, est née à Mohe, un village au bord du Cercle arctique. Et si tous les romans qu’elle écrit se passent dans sa région, ils sont tous très différents. Tantôt c’est la ville, Harbin, qu’elle a appris à aimer, tantôt c’est l’hiver dans le Grand Nord, la vie des gens de ce coin, mi-russes mi-chinois, nomades souvent, éleveurs de rennes. Chi Zijian a écrit une quarantaine de nouvelles et romans. Bien peu ont été traduits, malheureusement, en voici la liste intégrale : Le courage des oiseaux migrateurs, Neige et corbeaux, À la cime des montagnes, Le dernier quartier de lune, Toutes les nuits du monde et Bonsoir, la rose. Six romans absolument magnifiques, tous parus aux éditions Picquier. Chi Zijian est l’un de mes auteurs préférés.

 

vendredi 2 janvier 2026

L’Atelier du Rocher blanc


Il y a quelques années, j’avais baptisé mon atelier L’Atelier de la Feuille de lotus parce que j’aime particulièrement ces feuilles - avec ou sans fleurs - que j’ai pu admirer au Palais d’Été de Pékin, au Jardin botanique de Taipei, et ailleurs encore.


Et puis, au marché aux fleurs de Taipei, je suis tombé en arrêt sur ce petit rocher de lettré, blanc :


Il trône maintenant dans mon atelier, que j’ai illico rebaptisé L’Atelier du Rocher blanc :


 ← C’est lui, à gauche


J’ai ensuite gravé des sceaux portant ce nom puisqu’il est de tradition d’imprimer, sur les peintures dont on est l’auteur, le nom de l’atelier dans lequel elles ont été réalisées. Voilà, c’est tout. Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 29 décembre 2025

Quatre générations sous un même toit

Je vais entamer ici une chronique des romans chinois que j’aime, en espérant fortement que vous les lirez. On va commencer par 

Quatre générations sous un même toit
de Lao She



Conçu en trois tomes, Quatre générations a paru en Chine de 1949 à 1951. La trame de ce roman est simple et peut être comprise par tout un chacun, sans qu’il soit nécessaire de connaître l’histoire de la Chine, sa langue, sa culture et ses traditions. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans une maison traditionnelle sise au sein d’un hutong, c’est-à-dire une quartier de rues et de ruelles parfois très étroites. Ces maisons comportent une ou deux cours intérieures, dont voici un plan typique :

Pour plus d’explications (en anglais) sur l’architecture de ces maisons traditionnelles pékinoises,
il convient de lire cette page très détaillée, dotée d’animations.


Là, vit la famille Qi. Il y a le patriarche, son fils, la femme de son fils, leurs enfants, qui sont mariés, etc. En tout, dix personnes. Il faut également compter deux familles entières de voisins, dix personnes également, et enfin une troisième dizaine de personnages isolés : le barbier, le tireur de pousse-pousse, un couple de chanteurs d’opéra… Tout ce petit monde peuple la ruelle du Petit-Bercail, où va se situer l’essentiel de l’action. (Pour ne pas se perdre, une liste des personnages est fournie en début de chaque tome.)

Le 13 août 1937, les Japonais envahissent Pékin. Les personnages vont subir huit années d’occupation, qui se termineront en 1945 avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Nous aurons des héros - parfois très discrets - des salauds tonitruants, des éternels hésitants qui se demanderont pendant tout ce temps s’il faut s’engager dans la Résistance ou pas alors que d’autres, sans se poser de questions, collaboreront allègrement avec l’ennemi.

Quatre générations sous un même toit est un roman fleuve d’environ 1 800 pages réparties en trois tomes qui se lisent d’une traite parce qu’écrites d’une plume légère et captivante ; les deux premiers tomes parurent sous forme de feuilleton dans la presse. Lao She y décrit des personnages, les conflits qui naissent entre eux, mais aussi la ruelle, le quartier, et au delà, la ville. Intrigues, fidélités éternelles, petites et grandes trahisons, grandeurs et bassesses de l’âme humaine, amour, haine, folie et mort, tout y est, chacun y reconnaîtra son beau-frère, sa voisine ou ses grands-parents. Malgré sa longueur qui peut de prime abord effrayer, Quatre générations sous un même toit est le roman parfait pour entrer dans la littérature chinoise.

Il a paru dans la collection Folio de Gallimard :

mardi 23 décembre 2025

Les banians de Daan - le retour

J’avais peint cinq banians observés dans le parc de Daan à Taipei, Taiwan (voir ce billet). En voici un sixième, plus petit que les précédents (34x48 au lieu de 70x70 cm), qui est une commande. On voit par là que j’accepte les commandes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 20 décembre 2025

Préparer un atelier de gravure de sceaux


En février et mars prochains j’animerai deux ateliers d’initiation à la création de sceaux. Le premier aura lieu en région parisienne, il réunira neuf inscrits, pas un de plus. Configuration inédite : je connais depuis une vingtaine d’années sept des neuf participants. Ça risque d’être bien ! L’atelier se déroulera sur une journée entière. Le matin, après quelques mots quant à l’histoire des sceaux, on entrera dans le vif du sujet en gravant, en caractères blancs sur fond rouge, le mot Bonheur, fú 福. Trois styles seront proposés (je n’entre pas ici dans les détails). L’après-midi, chacun concevra un sceau personnel à deux caractères, ce seront des sceaux-signatures (et là encore je n’entre pas dans les détails).


Le second atelier sera fort différent puisqu’il aura lieu à l’occasion du Nouvel An chinois (la Fête du Printemps) à Brest, les 7 et 8 mars prochains aux Ateliers des Capucins. Trois à quatre sessions d’une durée d’une heure et demie chacune, soit une cinquantaine de personnes sur les deux jours, si j’en crois mon expérience. Deux salles, deux ambiances… Là encore il s’agira de graver le caractère fú 福.


Je commence déjà à préparer mon matériel pour l’atelier de février. Les pierres d’abord, que j’ai commandées en Chine. Elles mesurent 2x2 cm pour la surface à graver, et 5 cm de long.


Les burins, ensuite. Je les ai aiguisés, ai changé les sparadraps qui permettent une meilleure prise en main. Ce sont des burins très fins, qui me semblent plus appropriés pour des débutants.


L’encre, ou plus précisément la pâte à sceaux. J’ai une boîte d’un très beau rouge à la pâte un tantinet desséchée, je l’ai achetée à Shanghai il y a longtemps, il va falloir que je la réhydrate. Et puis j’en ai commandé un boîte neuve de très bonne qualité, ainsi qu’une dizaine de petites boîtes de pâte synthétique de qualité très relative que j’offrirai aux participants.


Les étaux. J’en ai neuf, le compte est bon mais certains sont en mauvais état, j’en ai commandé deux de plus. 


Des crayons noirs, des stylos-feutre indélébiles noirs (il faut que j’en rachète), une gros feutre indélébile rouge, des brosses à dents, du papier de verre en deux densités, un rouleau d’essuie-tout, des feuilles de papier chinois, etc.


Une dizaine de petits sacs en soie que j’offrirai aux participants afin qu’ils y rangent leurs sceaux.


Et puis j’amènerai quelques-uns des sceaux qui me plaisent bien, ceux en forme de rochers de lettrés, la Cascade dorée, Regarder la mer et écouter les vagues, tout en courbes, et un sceau-signature gravé dans le cuivre :


Voilà, tout est prêt. Une commande d’autres burins a été passée, parce qu’on ne sait jamais. J’ai hâte.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 18 décembre 2025

Chercher des prunes dans la neige

Deux sceaux récents, paire indissociable, le premier en caractères rouges sur fond blanc, très anguleux :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent

Le second, en caractères blancs sur fond rouge, tout en courbes :


Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


Ces deux sceaux trouvent leur origine dans un sceau – dont je ne connais ni les dimensions ni le nom de l’auteur – qui réunit ces quatre vers :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent
Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


雨后栽松
风中听竹
雪裡寻梅
霜千赏菊


Le sens de ces mots, hélas, me demeure obscur. Cela dit, la prune, le prunier et la fleur de prunier, associés parfois à la neige, reviennent souvent dans la poésie, dans des expressions en quatre caractères qu’on appelle chengyu, et donc dans les sceaux. En voici trois autres gravés par mes soins, dont la signification m’est connue :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

Le même dans un style différent :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

 


Demander des nouvelles du prunier 問梅消息
(copie d’un sceau de Chen Hong Shou 陈洪绶, 1598-1652,
Demander des nouvelles de chez soi)


Et maintenant trois autres exemples d’expressions à haute teneur en acides chlorogéniques, parmi beaucoup d’autres :

Étancher sa soif en regardant les prunes ou Penser aux prunes pour étancher sa soif 犹望梅止渴
Se consoler de désirs non réalisés avec des fantasmes vains. 

Prune désaltérante 止渴之梅
Son acidité provoquant la salivation, ce fruit soulage la soif. Prune désaltérante peut donc se traduire par Offrir un certain soulagement.

L’âge des prunes qui tombent 摽梅之年
Les prunes mûres à terre désignent une jeune fille en âge de se marier.

 

Cadeau bonus

Recette pour réaliser un baldaquin en papier à fleurs de prunier issue des Réflexions sur la vie à la montagne de Lin Hongshan 林洪山 (dynastie Song) : quatre piliers laqués de noir étaient érigés aux coins du lit, soutenant un dais. Du papier blanc fin était tendu sur le dais, ainsi que sur les parois verticales de la tête et du pied de lit, des rideaux étaient suspendus de chaque côté de l’entrée du lit. À l’intérieur de ce baldaquin en papier, un vase en étain était suspendu à chacun des quatre piliers, chaque vase contenant une branche de prunier fraîchement coupée. C’est ainsi qu’était réalisé le baldaquin en papier à fleurs de prunier.


Notice moderne, genre magasin suédois



Ici les branches de prunier en fleur sont fixées au plafond du baldaquin


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 14 décembre 2025

Le petit pan de mur blanc

Dans mon atelier il y a un petit pan de mur blanc sur lequel sont accrochées deux calligraphies :


L’expert attentif remarquera, dans le coin inférieur gauche, un interrupteur de marque Legrand datant des années 1980. Mais nous nous éloignons du sujet. Le première calligraphie est très célèbre. Il s’agit d’un extrait du Livre des Rites datant de la dynastie Yüan (13e-14e s.), rédigé par un anonyme en style « herbe » caoshu 草书.


Le texte dit :

« L’arrogance ne doit pas se développer ;
les désirs ne doivent pas être assouvis ;
l’ambition ne doit pas être débridée ;
les plaisirs ne doivent pas aller jusqu’à l’extrême. »

Pas super rigolo, comme ligne de vie, mais cette page est considérée comme le nec plus ultra en matière de calligraphie chinoise.

Juste au-dessous, parce que le ridicule ne tue pas, une calligraphie dont je suis l’auteur.


Elle est toute bancale, penche du mauvais côté parce que je suis gaucher, mais je l’aime bien (il faudrait quand même que je la refasse…) Elle dit, en écriture Petit Sigillaire, « Peindre la poésie » 绘画诗歌. Le sceau en haut à droite dit la même chose dans une typographie toujours sigillaire mais légèrement différente ; le texte en haut encore plus à droite dit encore la même chose en caractères courants ; le sceau en bas à gauche est l’un de mes sceaux signature, Lao Shi 老石, Vieux Rocher. Le cadre a été acheté chez Auchan. 

Et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.

samedi 13 décembre 2025

Rêver des monts Fuchun

J’ai des carnets de dessins chinois en accordéon, deux d’entre eux mesurent 15 centimètres de haut sur 2,50 mètres de long.

J’envisage de peindre sur l’un d’eux un long paysage horizontal, la chose s’appellerait Rêver des monts Fuchun, en hommage à Huang Gongwang et Wang Ximeng 夢富春山圖-敬致黃公望和王希孟. J’ai fait un croquis au stylo-feutre, dont voici une vidéo. Arriverai-je à transformer cet essai ? On verra bien…

 

mercredi 10 décembre 2025

Les banians de Daan

Le parc forestier de Daan est situé dans le centre de Taipei, àTaÏwan. Son nom, 大安, signifie Grande Paix. Un parc ordinaire, un peu morne, quoique doté d’un très populaire espace de jeux pour les enfants. Il a également l’immense qualité d’abriter une belle collection de banians que je me suis à plusieurs reprises promis de dessiner ou de peindre. Voilà qui est fait, avec ces cinq peintures à l’encre de 70x70 cm. 

Il faut que je réfléchisse maintenant à une autre manière de peindre ces ficus géants, que j’invente une forme sortant de l’ordinaire. À moins que je laisse tomber les pinceaux et me reconvertisse dans la contemplation des vagues de l’Atlantique…


 

J’ai créé plusieurs sceaux à cette occasion, qui disent tous, sous quatre formes différentes, “Les Banians de Daan” :



Petit Supplément : En 1991 j’avais peint, pour les Éditions du Seuil, la couverture des Feux du Bengale d’Amitav Gosh (sublime roman) qui mettait en scène un banian assez naïf, trop lisse, trop peigné :

 

mardi 9 décembre 2025

Avec pour oreiller les nuages

Il y a un peu plus de deux ans et demi j’entrepris de traduire vingt poèmes de Han Shan, poète qui vécut aux alentours du VIIe siècle. Je réalisai ensuite vingt peintures et vingt-cinq sceaux pour les accompagner, partis à la recherche d’un éditeur, finis par en trouver un (les éditions Bruno Doucey) qui me proposa la mirifique somme de …1 000 € d’avance sur droits. J’acceptai cette aumône, et attendis la suite. Rien ne vint. Pas de contrat, par d’argent, pas même un mail ou un appel téléphonique. Calme plat. Je le recontactai un an et demi plus tard. L’homme me dit alors que vingt textes, peintures et sceaux n’était pas suffisant, qu’il fallait doubler la dose. J’avais déjà, dans mes cartons, vingt autres poèmes et peintures que je lui soumis immédiatement, il restait à graver vingt sceaux. L’éditeur était heureux, le livre allait se faire, on parlait mise en page, épaisseur du papier, etc. Je lui fis alors remarquer que l’avance sur droits de 1 000 € concernait vingt poèmes, peintures et sceaux et qu’il fallait donc, pour le double de travail, doubler le montant de cette avance afin d’atteindre des sommets financiers s’élevant vertigineusement à 2 000 €. Le gougnafier me répondit qu’il n’en était pas question, m’envoya paître très vertement, fin de l’histoire. 

J’ai envisagé un instant de publier moi-même ce recueil. Hélas, l’impression d’un tel ouvrage en auto-édition reviendrait trop cher. Qui accepterait de payer au moins 30 € pour un tel bouquin ? Personne. Et même si une dizaine de personnes l’achetaient, cela ne suffirait pas à compenser la somme de travail que cela exigerait. Je m’en vais donc publier ici quelques extraits de ce travail qui m’occupa pendant de longs mois, histoire de calmer un tantinet mon amertume.

Et si par hasard un éditeur intéressé, honnête et poli passe par là (mais cet énergumène existe-t-il ?), il peut me contacter
 


PRÉFACE

Rejoindre la falaise et m’asseoir sur un rocher

Je peins des paysages à la manière chinoise, tous les jours et en tous lieux. Le plus souvent dans mon atelier avec des pinceaux, de l’encre de Chine, trois couleurs et du papier ; mais aussi dans les transports en commun, les salles d’attente de médecins, les halls de gare et autres endroits inconfortables, avec un simple carnet et un stylo. Je trace des monts abrupts sur lesquels s’accrochent des pins audacieux, des escarpement géants que rayent parfois d’imposantes cascades, des nappes de brouillard et des nuages cotonneux, des bouquets de bambous agités par le vent, des ponts de bois traversant des torrents, des huttes chétives aux toits de palme, des bords de mer déchiquetés, du caillou, de la roche.

Le paysage chinois est avant tout montagnard et embrumé. De cette brume qui noie tout dans l’infini des possibles, celui où la montagne peut se transformer en eau et l’eau en montagne. Le paysage chinois est une montagne de rêve. Aussi serait-il vain de rechercher les lieux représentés par les peintres, ils sont le plus souvent inventés. Même quand leurs œuvres portent un nom de lieu réel, ces dernières n’offrent qu’une lointaine ressemblance avec leur source d’inspiration. « Le paysage, tout en ayant substance, tend vers l’esprit », affirmait un peintre et moine bouddhiste du Ve siècle. Il s’agit donc d’une peinture des tréfonds de l’âme qui s’exprime à travers la roche, la mousse, la lune ronde et les chutes d’eau vertigineuses. Une peinture-poésie. Le moine et peintre Su Dongpo disait, à propos du peintre et poète Wang Wei : « Il y a de la poésie dans sa peinture et de la peinture dans sa poésie. »

Parfois, dans ces peintures de lieux immenses apparaît la minuscule silhouette d’un humain, un ermite. Il est assis tout là-haut sur un rocher, il contemple ce monde flottant avant de s’endormir avec pour oreiller les nuages. Et son petit paradis restera à jamais inaccessible au commun des mortels découragé par ces sentiers tortueux noyés dans la brume ; par ces ravins profonds avaleurs de randonneurs ; par ces orages d’été, par la neige et par l’ombre du tigre, affamé en toutes saisons.

Ainsi en est-il de Han Shan, poète chinois qui vécut sous la dynastie Tang (618-907). On ne sait pas grand-chose de cet homme-là, sinon qu’il inscrivit environ six cents poèmes sur des parois rocheuses. Trois cent vingt d’entre eux ont pu être recopiés, sauvegardés. De ce poète souvent inspiré par la solitude, la pensée taoïste et le bouddhisme chan (qui deviendra le bouddhisme zen au Japon) on ne connaît que le pseudonyme, Han Shan, c’est-à-dire Montagne froide. Lequel est emprunté au lieu où il établit son ermitage, au sein des monts Tiantai, sur la côte Est de la Chine. Mais cet endroit a-t-il seulement existé ? Dans l’un de ses poèmes, Han Shan dit :

Comment ai-je pu y parvenir
Mon esprit est différent
Si vous aviez le même
Vous y seriez aussi

La Montagne froide est un état d’esprit. Un lieu qui résiste aux arpenteurs assermentés, aux courbes de niveau, à la cartographie géologique. Ainsi, chacun de nous peut avoir son lieu, unique et inaliénable. Le mien est en Bretagne. À l’altitude zéro. Il est fait de falaises abruptes, de rochers en forme d’animaux fantomatiques, d’anses caillouteuses aux eaux bleu-vert, de rafales de vent dispersant des paquets d’écume. Les vagues se fracassent à marée montante sur la Pointe de la Torche, l’immense plage de Pors Carn s’allonge à marée basse sous un ciel gris ardoise, la pluie balaie la jetée de Kerity…

Plus tard, dans mon atelier, je peins des bords de mer ou des montagnes idéales en pensant quelquefois à Han Shan :

Descendre jusqu’au ruisseau pour regarder couler le jade
Ou rejoindre la falaise et m’asseoir sur un rocher
Mon esprit tel un nuage détaché
Indifférent au affaires de ce monde de quoi aurais-je besoin.

Alain Korkos.

***

可笑寒山道
而無車馬蹤
聯谿難記曲
疊嶂不知重

泣露千般草
吟風一樣松
此時迷徑處
形問影何從

Le chemin de la Montagne froide est étrange
Nulle trace de charrette, de sabots de cheval
Comment se souvenir des courbes des ruisseaux
Du nombre de pics qui tour à tour se dressent 

Il pleure de la rosée sur les plantes par milliers
Le vent gémit dans un bouquet de pins
Voilà que le sentier disparaît
Mon corps demande à l’ombre où aller

 

人問寒山道
寒山路不通
夏天冰未釋
日出霧朦朧

似我何由屆
與君心不同
君心若似我
還得到其中

On me demande quel est le chemin de la Montagne froide
Aucune route n’y mène 
En été la glace ne fond pas
Le soleil et la lune disparaissent dans le brouillard

Comment ai-je pu y parvenir
Mon esprit est différent
Si vous aviez le même
Vous y seriez aussi

 

欲得安身處
寒山可長保
微風吹幽松
近聽聲愈好

下有斑白人
喃喃讀黃老
十年歸不得
忘卻來時道

Si l’on cherche un refuge
On peut s’abriter au sein de la Montagne froide
Un vent léger souffle sur les pins tranquilles
De près on l’entend mieux

Sous l’un d’eux un homme aux cheveux gris
Murmure des textes taoïstes
Dix ans sans pouvoir repartir
Il a oublié comment il est arrivé ici

 

杳杳寒山道
落落冷澗濱
啾啾常有鳥
寂寂更無人

磧磧風吹面
紛紛雪積身 
朝朝不見日
歲歲不知春

Profond et perdu le chemin vers la Montagne froide
Pentues et pétrifiées les rives du torrent
Perçants et incessants le chant des oiseaux 
Serein et solitaire sans personne

Rafale après rafale le vent sur mon visage 
Bourrasque après bourrasque la neige qui m’ensevelit
Jour après jour sans soleil
Année après année sans printemps

 

欲向東巖去
于今無量年
昨來攀葛上
半路困風煙

徑窄衣難進
苔粘履不前
住兹丹桂下
且枕白雲眠

Je voulais rejoindre le pic de l’Est
Depuis tant d’années
Hier j’ai commencé à grimper en m’accrochant aux lianes 
Mais à mi-chemin cerné par le brouillard et le vent

Dans un étroit passage mes habits m’encombrent
De la mousse se colle à mes chaussures et m’empêche d’avancer 
Réfugié momentanément sous un osmanthe rouge
Je m’endors avec pour oreiller les nuages

 

獨臥重巖下
蒸雲晝不消
室中雖暡靉
心裏絕喧囂

夢去遊金闕
魂歸度石橋
拋除鬧我者
歷歷樹間瓢

Je vis seul sous les hautes falaises
Les nuages tourbillonnent sans cesse toute la journée
Bien qu’on ne voie pas grand-chose dans ma hutte  
Il n’y a aucun bruit dans mon cœur

Dans un rêve je passe sous une porte d’or
En esprit je me retourne et franchis un pont de pierre
Abandonne ce qui m’est douloureux
Le bruit de ma gourde accrochée à une branche

 

家住綠巖下
庭蕪更不芟
新藤垂繚繞
古石豎巉嵓

山果獼猴摘
池魚白鷺㘅
仙書一兩卷
樹下讀喃喃

J’habite une maison sous les parois vertes
Les mauvaises herbes envahissent le jardin
Les lianes s’écroulent en spirales
Les vieilles pierres se dressent tranchantes

Des singes cueillent les fruits de la montagne
Des aigrettes pêchent dans l’étang
Un ou deux rouleaux d’un livre écrit par un Immortel 
Que je lis sous un arbre en murmurant

 

一向寒山坐
淹留三十年
昨來訪親友
太半入黃泉

漸減如殘燭
長流似逝川
今朝對孤影
不覺淚雙懸

Reclus dans la Montagne froide
Depuis trente ans
Je suis allé visiter mes amis
Plus de la moitié sont décédés

Les autres s’éteignent lentement telle une bougie mourante
S’écoulent comme le courant d’une rivière
Aujourd’hui face à mon ombre esseulée
Mes yeux s’emplissent de larmes sans que je m’en rende compte

***

samedi 6 décembre 2025

Né avec une passion pour les sceaux 

À partir de maintenant je vais parler de mes propres productions, tant en matière de sceaux que de peinture de paysage.

Or donc, commençons au hasard par le dernier sceau que j’ai gravé : Né avec une passion pour les sceaux 生有印癖. La phrase est empruntée à un sceau de Gāo Fènghàn (高鳳翰, 1683–1749, dynastie Qing), qui était un petit fonctionnaire mais surtout un grand peintre, graveur de sceaux, poète et calligraphe. Passionné par les sceaux, il en possédait plus d’un millier.

Ma version de Né avec une passion pour les sceaux, très différente de la sienne, s’inspire stylistiquement des sceaux de la période des Royaumes combattants (475-221 avant notre ère). Les caractères sont résolument très anciens.


生有印癖
Né avec une passion pour les sceaux


Le sceau de Gāo Fènghàn, plus proche de nous, est intéressant parce qu’il utilise, pour les caractères 生有 et 癖 le style sigillaire* (ancien), et le style courant (c’est-à-dire moderne) pour le caractère 印 yìn, qui est le mot “sceau”. 

* le style sigillaire est un style aujourd’hui illisible pour le commun des mortels chinois, qu’on n’emploie plus que pour les sceaux et la calligraphie.

Pourquoi avoir écrit ce mot-là en style contemporain alors que cet objet, dont il avoue une passion immodérée, remonte à la nuit des temps ? Zatize ze question.


Le mot “sceau” 印 yìn, écrit en style courant chez Gāo Fènghàn,
et une version sigillaire commune
(il en existe des tas de variations, mais n’entrons pas dans les détails)


Elle est d’autant plus intéressante, cette question, que Gāo Fènghàn a donné à son sceau un aspect ancien en abîmant considérablement les bords de la pierre. On nage là en pleine contradiction… Je n’ai pas trouvé d’autre sceau « historique » qui aurait utilisé, pour le mot “sceau” 印, le style courant au lieu du style sigillaire traditionnel.

Enfin bref, Né avec une passion pour les sceaux.

 

vendredi 7 novembre 2025

La Source aux fleurs de pêcher 2

J’avais parlé, dans le précédent billet, d’une peinture de Shitao sur le thème de La Source aux fleurs de pêcher, un conte écrit par Tao Yuanming au 4e-5e siècle. Ce conte a généré des centaines, peut-être même des milliers de peintures, en Chine, au Japon et en Corée. En voici quelques-unes, toutes différentes, qui insistent sur telle ou telle partie de l’histoire et qui, généralement, sont très démonstratives. Car ce pays de cocagne, ce paradis des Immortels, il fallait bien le détailler par le menu ! Shitao n’était pas de cet avis-là, lui qui préférait suggérer plutôt que montrer. Bon, jugeons sur pièce…

Wen Zhengming
Wen Zhengming 文徵明 (1470-1559, dynastie Ming)

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Qiu Ying
Qiu Ying  仇英 (1494-1552, dynastie Ming)

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D'après Zhao Danian
D’après Zhao Danian 趙令穰 (11e-12e siècle, dynastie Liao), une copie réalisée au 17e siècle (dynastie Qing)
mais avec une fausse signature de Qiu Ying  仇英 (1494-1552, dynastie Ming)

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Yuan Jiang
Yuan Jiang 袁江 (1671–1746, dynastie Qing)

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Jusque-là on n’avait que des rouleaux horizontaux, qui racontent l’histoire de droite à gauche à la manière d’une bande dessinée, case après case ou presque. Avec, souvent, le héros que l’on retrouve dans chaque case : il approche de la grotte avec sa barque, franchit la rivière souterraine, se retouve de l’autre côté où il est accueilli par les gens du cru qui lui font visiter leur havre de paix.

À partir du 18e siècle, on affiche une préférence pour les peintures verticales. Dans le kakemono ci-dessous (puisque c’est l’œuvre d’un Japonais), l’accent est mis sur la toute première séquence de l’histoire, le moment où le pêcheur va découvrir la grotte. Mais grâce à la vue plongeante on distingue, derrière la colline, le pays de rêve qui l’attend. Ce sera encore le cas pour la peinture suivante, chinoise, celle-là. Sur les trois dernières, seul le pêcheur à l’approche de la grotte est représenté. Le pays de cocagne n’est pas figuré, il n’est même pas suggéré, sinon dans l’esprit du spectateur qui connaît cette histoire célèbre. On voit par là que Shitao avait raison, et c’est ainsi que Lao-tseu est grand.


Watanabe Gentai 渡辺玄対 (1749-1822) Japon

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Wu Guixiang 吴谷祥 (1848-1903)

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Yamada Kaido 山田介堂 (1869–1924) Japon

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An Jung-sik 안중식 (1861–1919) Corée

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Zhang Daqian 张大千 (1899-1983)

 

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