mardi 7 juillet 2026

Les pics Oksunbong

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 7.

Kim Hong-Do 김홍도, alias Danwon 단원 (1745-1806 ?), artiste coréen.

Voici une double page extraite de l’Album de l’année Byeongjin (1796), qui en contient vingt. Mais Kim Hong-Do a réalisé au moins deux autres albums, au total plus d’une soixantaine de pages toutes aussi belles les unes que les autres, dont on reparlera demain. Celle-ci s’intitule Les pics Oksunbong.

J’aime particulièrement les paysages classiques coréens, qui respirent une joie de vivre assez rare dans la peinture chinoise. 

 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 5 juillet 2026

Vieux arbres près d’une cascade froide

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 6.

Wen Zhengming (1470-1559, dynastie Ming), Vieux arbres près d’une cascade froide

Cette peinture de Wen Zhengming date de 1549, il avait alors soixante-dix-neuf ans. Trois arbres, un vieux cyprès qui se tord et deux pins verticaux. Derrière, en écho aux pins élancés, une chute d’eau vertigineuse, une cascade. En bas, en écho au bouillonnement de l’eau qui finit sa chute, les circonvolutions du cyprès. Arbres et cascade sont ainsi intimement liés.

Et contrairement à la tradition, aucune trace de brume ou de nuage, aucune présence ou construction humaine dans ce rouleau de 1,94 m de haut sur 0,59 m de large. Les peintures de Wen Zhengming sont d’habitude plus sages, plus conformes aux usages, Vieux arbres près d’une cascade froide est probablement son chef-d’œuvre. 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Forêts profondes et crêtes superposées

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 5.

Wang Meng 王蒙 (1308-1385, dynastie Yuan), Forêts profondes et crêtes superposées

Cette œuvre a la même structure que la précédente, réalisée trois cents ans plus tôt : un lettré et son valet portant son guqi (sa cithare) franchissent un pont en bas à gauche, puis un bouquet d’arbres, une maison à droite, une cascade (ou ici une rivière) à la verticale des deux personnages, et enfin un unique pic montagneux cerné par la brume, les nuages. On retrouvera cette structure à d’autres époques encore puisqu’en Chine il est de tradition de copier les grands maîtres - que ce soit pour apprendre, enseigner, ou rendre hommage. Il en résultera un certain immobilisme contre lequel d’aucuns s’élèveront, mais on verra ça plus tard…

À première vue, toutes ces peintures de paysage se ressemblent. Comme toutes les Vierges à l’Enfant paraissent se ressembler. À première vue seulement. Il s’agit juste de s’affûter l’œil, de se perdre dans les détails. Ici, l’ensemble est composé de courbes plus ou moins denses, de filets d’encre plus ou moins concentrée. Dans la peinture précédente, Nuages visitant une retraite en montagne, point de courbes, l’ensemble est composé de petits traits horizontaux (en hommage à un peintre du XIe siècle nommé Mi Fu). Allez-y voir.

Et puis surtout, Forêts profondes et crêtes superposées dégage une sérénité incomparable propre à réconcilier le ou la plus aigri(e) avec le monde.

Wang Meng-Forêts profondes et crêtes superposées

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

samedi 4 juillet 2026

Nuages visitant une retraite en montagne

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 4.

Tao Hong 陶泓 (actif entre 1610 et 1640, dynastie Qing), 

Il existe, en chinois, plusieurs mots pour désigner un paysage. Celui qui nous intéresse ici est le mot shanshui 山水 qui est constitué de shan, montagne (山), et de shui, eau (水). Ajoutons entre ces deux éléments de la brume ou des nuages, une présence humaine sous la forme de minuscules personnages ou de constructions, et nous avons tous les constituants du paysage peint à la mode chinoise, shanshui hua 山水画.

Peint en 1633, Nuages visitant une retraite en montagne respecte toutes ces contraintes. Une question reste toutefois posée : où se trouve exactement la retraite visitée par les nuages ? En bas à droite, vers où se dirigent les personnages, ou en haut à gauche au delà de la cascade, dans le temple dissimulé dans les replis de la montagne ? 





Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 3 juillet 2026

Le pic de la Capitale céleste

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 3.

Mei Qing 梅清 (1623–1697, dynastie Qing), Le pic de la Capitale céleste

Cette peinture fait partie d’un quadriptyque consacré aux monts Huang. Ces pics escarpés, qu’on appelle en français « montagnes jaunes » (en chinois Huangshan 黄山), sont situés dans la province de l’Anhui, à l’est de la Chine et à hauteur de Shanghai.

Les monts Huang sont un thème classique de la peinture chinoise. Il existait même, au XVIIe siècle, une École de Huangshan à laquelle appartenaient, entre autres, Mei Qing et Shitao. Les deux étaient amis, ils s’influencèrent l’un l’autre. 

Dans ce Pic de la Capitale céleste, les petits points représentant des buissons, la texture simplifiée des rochers et la forme de la maison rappellent fortement le style de Shitao dont il sera forcément question un de ces jours, puisqu’il est l’un des quatre ou cinq plus grands peintres chinois de tous les temps et pour les siècles des siècles.



Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 2 juillet 2026

Parfum de printemps, fraîcheur après la pluie

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 2.

Ma Lin 马麟 (1180–1256, dynastie des Song du Sud), Parfum de printemps, fraîcheur après la pluie

Ma Lin est le fils de Ma Yuan, dont on parlera probablement ultérieurement. Cette peinture est une espèce de sommet d’élégance, de raffinement ultime. C’est le matin, la brume enveloppe le paysage dont on distingue les plans successifs. Tout est calme, paisible comme l’esprit du peintre.
Ici - et c’est exceptionnel pour la période - l’artiste exprime ses sentiments. Si l’on voulait faire des liens, on pourrait rapprocher l’esprit de cette peinture de certains paysages romantiques allemands du XIXe siècle tels ceux de Caspar David Friedrich. Il n’y a guère que cinq cents ans et quelques milliers de kilomètres qui les séparent…

Ma Lin, Parfum de printemps, fraîcheur après la pluie

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.
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mercredi 1 juillet 2026

Un vert intense recouvre les montagnes au printemps

Allez, un petit défi : je m’en vais publier ici une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Assortie ou non de commentaires, on verra bien.

Commençons par Un vert intense recouvre les montagnes au printemps, de Dai Jin 戴进 (1388-1462, dynastie Ming).
La scène, classique, représente un lettré suivi par son domestique portant son guqi (prononcer goutchi, comme la marque de sacs), qui est une espèce de cithare. Le lettré va probablement rendre visite à un ami qui habite dans l’une des maisons noyées dans la brume de l’arrière-plan.

C’est la première peinture que j’ai maladroitement osé copier. J’aimais bien – et j’aime toujours – son apparente simplicité : il suffit de tenter de la reproduire pour, très vite, se heurter aux difficultés. Le mieux est de la contempler en silence.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 25 juin 2026

La philosophie en carton de Petit Scarabée


Êtes-vous assez âgé(e) pour vous souvenir de la série télé Kung Fu avec David Carradine, qui fut diffusée dans les années 70 puis 80 ? Le jeune Kwai Chang Caine (plus connu sous le sobriquet de Petit Scarabée) apprenait les arts martiaux au monastère de Shaolin, puis s’en allait exercer son art au pays des cow-boys infesté de maudits rascals et de pâles crevures à foie jaune winchestérisées.

Cette série vit le jour à la suite des films de Bruce Lee, participa à la propagation de l’idée selon laquelle l’art de la baston extrême-orientale avait quelque chose de métaphysique, de mystique : on tabassait son voisin tout en pensant au yin et au yang et inversement. Or donc réjouissez-vous, King Fu a ressuscité dans une version féminine qui compte déjà deux saisons (inédites en France). Parce que des nanas qui se tabassent, c’est trop sexy.



Le vernis métaphysique des arts martiaux chinois s’est largement propagé au Japon, qui a tellement emprunté à la Chine que la liste de ses inventions ne devant rien à l’Empire du Milieu tiendrait sur la tranche d’un ticket de métro. Le Japon, riante contrée où l’on n’aime rien tant que se taper dessus avec le bouddhisme zen pour excuse (lequel est la version japonaise du bouddhisme chan tel qu’enseigné au monastère de Shaolin où a étudié Petit Scarabée), distille des milliers d’histoires à ce sujet, en voici une.
 
Miyamoto Musashi était un célèbre samouraï du XVIIe siècle auteur de nombreux faits d’armes, réels ou inventés. Voici l’un d’eux : un obscur samouraï, qui avait entendu parler des qualités de notre ami Musashi, vint lui rendre visite en se disant que peut-être, s’il arrivait à couper en deux la vedette de ces lieux, sa modeste réputation monterait illico d’un cran ou deux. Musashi l’accueillit, lui proposa de partager son thé. Les deux hommes s’assirent, le visiteur posa son sabre à terre près de lui, et Musashi officia. Le visiteur se disait qu’il y aurait bien un moment où l’honorable Miyamoto laisserait entrevoir une faille dans ses gestes, et qu’il profiterait de cette minuscule imperfection pour, tchick-tchack ! lui aérer les tripes. Manque de bol en porcelaine bleue de Chine, il n’en fut rien, les gestes de Musashi étaient si précis que le visiteur ne put rien tenter dans le genre “taillons dans le vif du sujet une probable péritonite”. Il avala son thé vert tout pâteux puis rentra chez lui fort désolé, sa modeste réputation sous le bras.

Myamoto Musashi
 

Cette anecdote ne sert pas seulement la gloire de Miyamoto Musashi. Elle a également pour but de nous faire accroire l’idée selon laquelle les arts martiaux japonais et les arts traditionnels plus pacifiques comme la cérémonie du thé, la calligraphie, la peinture, la poterie, l’arrangement floral ou le tuning de scooter forment un ensemble indissociable, pile et face, yang et yin du pareil au même, tout est dans tout et inversement. Balivernes ! Billevesées en forme d’intégrales foutaises !

Démonstration

La calligraphie chinoise ou japonaise est tout entière contenue dans le geste, le mouvement. C’est un art de l’instant, une expérience spirituelle et corporelle ô combien éphémère dont la seule trace tangible, le seul souvenir palpable consiste en quelques signes tracés à l’encre sur de la soie ou du papier.
 


À moins qu’ils soient tracés à l’eau sur le dallage d’un jardin public et s’effacent au bout de quelques instants sous l’action du soleil :

Photo © Mrs Marple au Palais d’été à Pékin


Les arts martiaux japonais sont eux aussi une pratique de l’instant et du geste. Les katas, séries de mouvements imposés réalisés contre un adversaire imaginaire, en sont la plus belle expression.


On peut voir un kata exécuté par ce monsieur par là.


En cela, arts traditionnels et arts martiaux semblent se rejoindre. Recherche du geste parfait, concentration extrême, sans parler de l’aspect spirituel de part et d’autre invoqué, contenu dans le concept de “voie”. La voie 道, (Dào en chinois ou  en japonais) doit se comprendre dans le sens de chemin mais aussi de moyen. Le mot anglais way recouvre lui aussi ces deux sens, propre et figuré.  apparaît sous la forme de suffixe dans les mots judō (voie de la souplesse), aikidō (voie de l’union des énergies), shodō (voie de l’écriture, c’est-à-dire calligraphie) etc.

Or donc, iaidō (l’art de dégainer le sabre) et shodō (la calligraphie) - pour ne prendre que ces deux exemples - seraient au bout du compte une seule et même chose puisque ces deux pratiques cultivent l’art du geste dans un but éminemment métaphysique. À l’appui de ce genre d’affirmation, une citation de Lao-Tseu qui écrivit dans le Dao de jing (La voie et la vertu) :

« La voie qui peut être nommée n’est pas la voie. »

Autrement dit, peu importe le moyen, peu importe la nature de la pratique, tout cela est indifférent, seul compte l’accomplissement.

Lao Tseu chevauchant son buffle


On peut sans aucun doute trouver, pour peu qu’on soit un tantinet initié, de la beauté dans la contemplation de ces mouvements si complexes exécutés à main nue ou avec des armes (on parle alors de kobudō, la voie des anciens arts martiaux).

Cela dit, je ne voudrais pas remuer le pinceau dans la plaie mais il me semble qu’il existe une différence essentielle entre arts martiaux et arts traditionnels extrêmement orientaux : les seconds restituent une beauté intemporelle. Ainsi, par exemple, les calligraphes Huang Tingjian (1045-1105) ou Zhang Xu (675-750) n’en finissent pas de s’adresser à nous à travers les siècles. Nous pouvons ressentir la légèreté de leurs traits, leurs caractères aux formes simplifiées qui s’enchaînent les uns aux autres dans le seul souffle de la poésie.

Le parfum des fleurs par Huang Tingjian (1045–1105), dynastie Song

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang


Idem pour la peinture, la poterie, la poésie, etc. De leur côté, les arts martiaux engendrent certes une forme particulière de beauté ; mais ils ont pour objectif non pas la beauté pour elle-même, non pas l’accomplissement personnel, l’illumination (satori en japonais), mais la mort. Celle d’autrui, et celle de soi. Les arts martiaux japonais se réfugient derrière le paravent du bouddhisme zen, ils sont en vérité fondamentalement morbides. Pour preuve, ces deux citations célèbres parmi tant d’autres. La première est extraite du Hagakuré, texte écrit par un moine zen du XVIIe siècle :

« La vie du guerrier signifie la volonté déterminée de mourir. Quand tu te trouveras au carrefour des voies et que tu devras choisir la route, n’hésite pas : choisis la voie de la mort. »

Et ça continue comme ça sur des lignes et des lignes.

La seconde est un poème de Tsukahara Bokuden, célèbre maître escrimeur du XVIIe siècle :

« Le samouraï doit apprendre
une chose seulement,
une chose ultime :
affronter la mort avec fermeté. »

La beauté, là-dedans…

Un plan du film Hara-Kiri (Seppuku) de Masaki Kobayashi (1962),
où un vaillant samouraï se transperce consciencieusement le bidon
à la recherche d’un éventuel kyste rénal


Le Petit Scarabée, lui, termine son initiation en se plongeant les mains dans les braises avant d’aller se geler les panards dans la neige pasque si tu le fais pas, t’es pas vraiment un vrai disciple de Shaolin. Pfff !

« Tamade ! », s’exclament les Chinois incrédules (ce qui se traduit par “putaaaain !”).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 21 juin 2026

Zhao Gongming, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité


Je vous présente Zhao Gongming 趙公明, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité. Attention, Zhao Gongming est un militaire. Doté d’une armure, il chevauche traditionnellement un tigre noir (là, il a son pied droit posé dessus), brandit dans sa main droite un « fouet de fer » tie bian 鐵鞭, espèce de massue briseuse de sabres qui projette également des perles explosives. Dans sa main gauche, un lingot d’or.



Dans son dos, une trappe cache une texte écrit au pinceau sur un papier fin plié en huit (et en mauvais état), une prière appelant à de bonnes récoltes futures. Cette statuette trônait probablement sur l’autel d’une ferme.

Dans le nord de la Chine, le lendemain du Jour de l’An lunaire, on organise des cérémonies pour vénérer Zhao Gongming, le dieu de la richesse. On brûle l’image du dieu qu’on a reçue la veille, il s’agit en général d’une gravure sur bois assez simple. Et à midi, on déjeune d’une soupe aux raviolis en forme de lingots d’or, Yuanbao Tang 元寶湯. 



J’ai acheté cette statuette de bois peint au marché aux puces de Pékin en 2002. Son « fouet de fer » était absent, je l’ai recréé aujourd’hui, vingt-quatre ans plus tard. Si Zhao Gongming pouvait en remerciement m’apporter richesse et prospérité, maintenant et pas dans vingt-quatre ans, ce serait bien.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Voici quelques représentations de Zhao Gongming.






P.S. : Il  existe quatre autres dieux de la richesse et de la prospérité, résumés et illustrés par ici.

samedi 13 juin 2026

 Pierres de rêve et pierres à encre


Dans mon billet précédent je parlais des paysages en pot, ces mondes en réduction qui invariablement étaient constitués de rochers et d’arbres miniaturisés. La pierre, en général, fascine les Chinois (j’ai toute une conférence sur ce thème, si ça intéresse…)

La dernière passion en date est née aux 17e-18e siècles, elle concerne ce qu’on appelle en français les “pierres de rêve”, et en chinois 石画 shi hua, les peintures de pierre. Ce sont des marbres de la région de Dali, dans le Yunnan. On en coupe des tranches et on découvre, ô joie, des impuretés qui peuvent suggérer des paysages : montagnes escarpées, torrents tumultueux, etc. On les encadre et ça devient, là encore, des objets de méditation.









Quand elles ne trônent pas sur un bureau ou ne sont pas accrochées tel un tableau, on intègre ces pierres, ces plaques de marbre étranges, aux bâtiments :


Ou bien on en fait des dossiers de fauteuils, excellents pour la colonne vertébrale :


Ces pierres peuvent être à l’occasion retravaillées à l’aide de produits chimiques pour renforcer la suggestion de paysage, parce qu’un petit coup de pouce ne fait de mal à personne… Les rochers de lettrés (dont il fut question dans de précédents billets, par ici et par là), sont également, parfois, non seulement polis mais aussi troués, sculptés. On arrange la réalité, on l’idéalise, afin qu’elle serve au mieux l’idée, le principe. 


Arrière-boutique d’un marchand de rochers à Suzhou


À côté de ça, nous avons un autre type de pierre qui va nourrir l’inspiration, c’est la pierre à encre 砚台 yàn tái, (littéralement plate-forme à encre) qui peut être d’une extrême simplicité ou bien très décorée, abondamment sculptée. C’est l’un des quatre trésors du lettré, les trois autres étant le pinceau, le papier, et le bâtonnet d’encre. Les pierres à encre se collectionnent, les passionnés se les arrachent à coups de canne à bout ferré, les exposent ensuite sur des étagères vitrées protégées par des vigiles. En 2023, le Musée national du Palais de Taipei organisa une importante exposition sur le sujet. Le website de l’expo est par là.


Le titre en anglais de cette exposition est « Pierres à encre à travers le regard d’un aficionado ». Le titre chinois est plus explicite, puisqu’il dit :  « Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé ».

Dynastie Song, 10e-13e s.


Pierre à encre décorée d’une chauve-souris, symbole de bonheur (j’en ai déjà parlé par là)


Gros plan de la chauve-souris



Décor de dragons


Pierre à encre à l’effigie de Su Dongpo (visible au-dessous)


Su Dongpo, alias Su Shi (1036 – 1101) était un poète, écrivain, peintre et calligraphe sous la dynastie Song


Pierre à encre en jade décorée de fleurs de prunier (ladite fleur symbolise la recherche de l’inspiration)


Pierre à encre en jade sculptée


« Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé », disait le musée national du Palais de Taipei. Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi, un poète du 9e siècle, avait prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour. Douze siècles plus tard, Roger Caillois, dans la Nouvelle Revue Française de janvier 1965, raconte cette anecdote mettant en scène le poète et fou des rochers Mi Fu (dont j’ai déjà parlé par là) et sa passion pour les cailloux :

Mi Fu « était alors gouverneur de Lien-chouei, non loin de Ling-pi, endroit célèbre par les pierres qu’on y trouvait et qui, convenablement taillées et polies, avaient des vertus musicales. Mi Fu les collectionnait, les contemplait, les caressait tout le jour, leur donnait les noms qui convenaient à leur beauté et délaissait complètement l’administration de la province. Le censeur Yang Ts’eu-Kong s’en émut et vint l’admonester officiellement. L’entretien est rapporté en ces termes :

“Le Prince vous a confié la charge d’une commanderie de mille li. Se peut-il que vous jouiez tout le jour avec des pierres, sans examiner le moins du monde les affaires de la commanderie ? Mi se plaça juste devant l’enquêteur et prit une pierre dans sa manche gauche. Cette pierre était percée à jour de profondes crevasses ; cimes et cavernes s’y trouvaient au complet ; la couleur était d’une extrême beauté. Mi la fit tourner en tout sens pour la montrer à Yang et dit :

– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ? 

Yang n’eut pas un regard pour l’objet. Alors Mi fit rentrer la pierre dans sa manche et en sortit une autre. Celle-là présentait des alignements étagés de cimes escarpées, des plus extraordinaires. De nouveau Mi la fit rentrer dans sa manche et, en dernier lieu, sortit une pierre toute céleste par son dessin, toute divine par sa ciselure. Il regarda Yang et dit :

– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ?

Yang dit tout à coup : 

– Vous n’êtes pas seul, monsieur, à l’aimer ; moi aussi, je l’aime !”

Puis il arracha la pierre des mains de Mi Fu, monta en voiture et s’en alla. Ainsi dépouillé de la plus belle pièce de sa collection, Mi, tout déconcerté, chercha vainement pendant plusieurs mois à se faire rendre son bien. Il écrivit à maintes reprises pour redemander qu’on le lui renvoyât, mais jamais ne le récupéra. »

On voit par là que les Chinois sont zinzins des cailloux. Quant à moi, j’arrête quand je veux, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 10 juin 2026

Trans-Europ-Express, matriochkas et paysages en pot


Quand j’étais gamin, j’avais un semblant de train électrique. Une locomotive de type BB 25200 qui tournait en rond inlassablement, traînant derrière elle un wagon de marchandises Hornby HO. Et quand j’avais trois sous, je me rendais à La Maison des Trains située dans le passage du Havre près de la gare Saint-Lazare, pour y acheter une maquette de gare de province, une paire d’arbres, deux ou trois figurines. Mais le plus souvent, je me contentais de passer des samedis après-midi dans cet étroit magasin, à contempler les locomotives hors de prix de marque Fleishmann, les modèles réduits beiges et rouges du Trans-Europ-Express à la ligne futuriste dont le logo me fascinait, les systèmes de feux de signalisation… 


Trans-Europ-Express allemand, garde du Nord, Paris, années 60


De là est née ma passion pour les mondes en réduction, les maquettes de villes, de boutiques, etc. Recréer le monde en petit de manière hyperréaliste, en grandeur nature ou avec des perspectives illusionnistes quand il s’agit de décors pour le cinéma.


Maquette de décor d’Alexandre Trauner pour Le jour se lève de Marcel Carné, 1939


Quel rapport avec la Chine, objet de mes préoccupations sur ce blog ? J’y viens.

La dynastie des Han s’étend, en gros, de 206 avant notre ère jusqu’à 220 après notre ère. Au cours de cette période on se consacrera à la création de jardins privés avec de vrais gros morceaux de rochers dedans, censés représenter des montagnes. Mais pas seulement ! On fabriquera également des paysages en miniature qu’on disposera à l’intérieur des pièces d’habitation des résidences impériales et chez les particuliers fortunés. On les appellera pénjǐng, paysage en pot.




Ces paysages en pot sont, à l’instar des jardins, des objets de contemplation qui permettent d’accomplir des “voyages mystiques” : le  propriétaire d’un tel jardin miniature s’y promène par la pensée, visite la grotte qui y figure souvent, dissimulée au sein des rochers. Cette grotte est, évidemment, un lieu d’initiation*. Le paysage en pot est donc un lieu de retraite microscopique lui-même enfermé dans ce lieu de retraite un peu moins microscopique qu’est le jardin de lettré ; le tout étant contenu à l’intérieur d’une ville souvent ceinturée par une muraille qui fait partie de l’Empire du Milieu, la Chine. On pourrait parler, si on n’avait pas peur des rapprochements osés, d’effet Matriochka. 


__________
* Un livre a été consacré à ce sujet, Le monde en petit par Rolf A. Stein, éd. Flammarion, 1987.

Et ce lieu minuscule, ce paysage en pot qui n’est qu’une fabrication, a autant voire plus de force, de qi, de pouvoir magique, que le jardin de lettré ; qui lui aussi est une fabrication et qui a plus de pouvoir que la nature authentique, dont il est une recréation idéalisée. De la même manière, une peinture de montagne et d’eau peut avoir autant, voire plus de qi que le paysage de montagne et d’eau qu’il est censé représenter. Plus la recréation est petite, plus son pouvoir est grand. Du concentré de matriochkas.




On peut faire le lien entre ce paysage en pot de taille conséquente et cet autre amas rocheux, beaucoup plus grand, dans un autre jardin :


On peut également associer ce genre d’images avec cette peinture de Tang Yin :


Promenade au bord du ruisseau par Tang Yin(1470-1524, dynastie Ming)


Ou bien avec cette autre de Zhang Daqian, le plus grand peintre chinois du 20e s., mort en 1983 :


Et là,  il y a un truc rigolo avec un double effet Kiss Cool :
1. des jardiniers s’inspirent de peintures pour inventer, en modèle réduit, des paysages de montagne et d’eau qui décoreront des jardins de lettrés
2. les mêmes créent dans des pots des paysages plus petits encore que l’on contemplera à l’intérieur les jours de pluie (sauf que parfois ils se laissent aller et le paysage en pot est trop grand pour entrer dans la maison…)
3. des artistes s’inspirent parfois de ces paysages en pot pour peindre des paysages inventés (on a des preuves de ça).

Pendant ce temps le serpent se mord la queue, les bambous poussent et la caravane passe.

Ces jardins en pot apparurent sous la dynasite Han, qui a duré, disais-je, du 3e s. avant notre ère jusqu’à l’an 220 de notre ère. Plus tard, sous la dynastie Jin (3e-4e s.), on ôtera de ces jardins miniatures les rochers, les maisons, les petits ponts et les figurines pour ne garder que l’arbre en modèle réduit, unique objet de désir. 


Banian bonsaï dans la cour d’un temple de Taipei (Taiwan)


Le pénjǐng 盆景, paysage en pot, deviendra alors pénzāi 盆栽, plante en pot. Il arrivera au Japon au 11e s., où on l’appellera bonsaï. 
Pénzāi, bonsaï, c’est le même mot, 盆栽. Mais ces arbres minuscules sans aucune caillasse, comme disait Confucius, Tchouang-Tseu ou Jean-Jacques Rousseau, c’est une autre histoire.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 3 juin 2026

Le “Shidai Manhua” ou “Modern Sketch”, 1


Le Shidai Manhua 时代漫画, dont j’ai déjà un peu parlé dans un précédent billet intitulé Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !, était un journal satirique shanghaïen qui vécut de 1934 à 1937. Il portait parfois le surtitre Modern Sketch. En français, son nom peut être traduit par Caricatures contemporaine ou Dessins d’humour de notre temps

Le Shidai Manhua vécut en des temps fort troublés puisque Shanghai, qui avait été bombardée par les Japonais en janvier 1932, était alors aux mains des Français, des Anglais, des Américains et des Japonais qui y possédaient des concessions, et par là même tout le business. La même année, les mêmes Japonais avaient également envahi la Mandchourie où ils avaient instauré un État fantoche, le Mandchoukouo, qui perdurera jusqu’en 1945. 

Le magazine Shidai Manhua rendit compte de la permanence de la menace japonaise, de la politique en général, de la Seconde Guerre mondiale qui se profilait, mais aussi de la vie quotidienne à Shanghai. Son dernier numéro parut en juin 1937. Deux mois plus tard, les Japonais bombardaient Shanghai encore une fois, prenaient possession de la ville, puis s’en allaient allègrement massacrer la population de Nankin (environ 300 000 victimes).

Voici d’abord une douzaine de couvertures du Shidai Manhua. À noter le logo du journal, très stylisé, qui se lit de droite à gauche.


Petit aparté

Le mot chinois manhua est dérivé du mot japonais manga. Ce dernier, qui signifie “dessin grotesque”, devient courant au Japon grâce à plusieurs publications des XVIIIe et XIXe siècles dont les quinze carnets de croquis de Katsushika Hokusai, intitulés Hokusai Manga.


Bateau pris dans les vagues au bord du rocher, Katsushika Hokusai


Prêtres apaisant les fantômes de Kasane et d’Okiku, Katsushika Hokusai


Poissons, 
Katsushika Hokusai

Mais c’est le journal Jiji Shinpô, créé par Fukuzawa Yukichi (important personnage politique), qui impose définitivement le mot manga en remplacement du terme jusqu’alors utilisé de ponchi-e pour désigner les cartoons, qui lui semblait trop connoté occidental.

Bande dessinée de Rakuten Kitazawa (1876-1955) extraite du Jiji Shinpô


Quant au mot manhua, traduction chinoise du mot manga, il aurait été introduit en 1925 à Shanghai par un magazine intitulé La Semaine littéraire

Fin du petit aparté


On pouvait lire, dans le Shanghai des années 30, une vingtaine de magazines d’humour. Et sans aucune doute, le Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était le meilleur d’entre tous.

Voici quelques illustrations puisées dans ses trente-neuf numéros. Elles montrent l’éclectisme du magazine qui avait neuf sujets de prédilection : la vie quotidienne à Shanghai, les jeunes et la modernité à l’américaine, la femme érotisée, l’exploitation et l’oppression, la politique et la corruption, le “Nouveau Désordre mondial”, la menace japonaise, le monde moderne et grotesque, et enfin la prostitution enfantine. On notera la variété des styles qui emprunte aux mouvements artistiques occidentaux de l’époque : Nouvelle Objectivité allemande, collages dada à la John Heartfield, surréalisme, etc. Enfin bref, une palette des plus riches à consulter sans modération.


La vie quotidienne à Shanghai, image satirique où le trottoir de gauche est réservé aux femmes, et celui de droite aux hommes


La femme érotisée


L’exploitation et l’oppression (sauf erreur, le dessin est titré “Les Chinois dans la ligne de mire”)


La politique et la corruption (sauf erreur, le dessin est titré “Autopsie”)


Le “Nouveau Désordre mondial”(sauf erreur, le dessin est titré “Le Dernier Traître”)


La menace japonaise 
(sauf erreur, le dessin est titré “Un jour glorieux pour notre nation -
Ce message tragique est dédié à tous les camarades armés du pays”)


Le monde moderne et grotesque (le titre dit, approximativement,
“Les dépenses colossales du général Franco,
occupant de Bilbao, vues par un enfant espagnol”)


Cases extraites d’une BD intitulée “La biographie illustrée d’une enfant prostituée”

 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 22 mai 2026

Kim Jong-un à la plage

Puisque vous avez été, si j’en crois les commentaires, au moins… deux, oui, deux à apprécier mon billet sur la dynastie Kim, en voici un autre.

Or donc, en décembre 2024, Kim Jon-un et sa fille se sont promenés sur une plage. À cette occasion, il a  « dévoilé le plan d’un nouveau complexe hôtelier en bord de mer », nous dit Libération. Ce lieu fait partie du « projet de développement Wonsan-Kalma dans l’est du pays », il est « une première grosse étape» pour développer le tourisme. 


Quelque temps après, l’atelier Mansuade, dont j’ai parlé dans le précédent billet, a pondu cette magnifique peinture :


Jouons au Jeu des Sept Zerrreurs.


1. La fifille, bien que promise à la succession au trône, pouff !! a disparu de l’image.

2. À la place, un petit vent léger soulève le bas du manteau de Kim. Ce n’est pas étonnant, dans plusieurs de ses représentations un vent léger qui soulève un pan de son manteau ou de sa veste, ce type doit trimballer une boîte-à-brise avec lui. 


La  boîte-à-brise héritée de son père Kim Jong-il, qui lui aussi avait le pan de veste sensible au vent.


3. Dans la photo, Kim est plus petit que les immeubles ; sur la peinture il  est plus grand. Forcément.

4. Les immeubles, parlons-en. Pour la plupart, ceux qui figurent sur la peinture n’existent pas puisqu’il ne s’agit que d’un projet immobilier. 


5. Représenter des immeubles qui n’existent pas mais qui existeront peut-être un jour dans un superbe ciel bleu traversé par quelques nuages et une poignée de mouettes, OK. Mais raser les collines de l’arrière-plan pour y élever d’affreux gratte-ciel ! On voit par là que le projet est ambitieux au delà du raisonnable.

6. Observons le visage de Kim Jong-un :


Sur la peinture, sa tête est plus ronde, les angles ont été gommés ; le sommet de ses cheveux, à l’arrière, est devenu courbe. L’ombre sous le menton est plus grande, ce qui permet de dissimuler un peu le double menton qui a été un peu raboté ; dans le même ordre d’idée, le petit pli sur le cou à hauteur de l’encolure a été supprimé ; enfin, la verrue sur la joue gauche de Kim a été supprimée. Toutes ces modifications sous le signe de la rondeur concourent à lui donner, sur la peinture, un visage plus jeune et plus jovial. 

7. Sur la photo, enfin, Kim marche avec les pieds en canard, ouverts à 10h10. Sur la peinture sa démarche est plus noble.


Quelle leçon tirer de tout cela ? Bah… Comme disait Orwell, « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. » D’où les mouettes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 20 mai 2026

Kim Jong-un, le doigt près du bouton

Ce billet est assez long. Si vous avez d’autres trucs à faire, allez-y et revenez plus tard ! Sinon, merci de me lire…

On a appris récemment qu’au cours d’une exposition à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, une statue de Kim Jong-un le montrant avec le doigt près d’un bouton de lancement d’une possible attaque nucléaire avait été exposée. C’était le 27 février dernier, lors d’une émission de la télévision d’État nord-coréenne. L’information a été reprise par divers médias occidentaux le 4 mars dernier, voici la sculpture en question :


Cette statue est remarquable à plus d’un titre. Mais avant de la décrire, de l’analyser, faisons un petit détour artistique et ô combien politique par l’atelier qui a créé cette œuvre impérissable (et voilà pourquoi ce billet est long, mais ça en vaut la peine).

Or donc, cette statue a été créée par le très officiel atelier Mansuade qui est d’abord un immense atelier de peinture, au sein duquel travaillent un millier d’artistes. Plusieurs sujets sont traités dans cet atelier. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Il-sung, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang



Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit son père Kim Jong-il diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire
 

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :



Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple


Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :


Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle



La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP


Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :



Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :



Parfois sur des murs :

Hôtel près du mont Kumgang


Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :


On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :


C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtel et des salles de restaurant. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 Art District) :


L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également (et là nous nous rapprochons dangereusement de notre sujet initial) de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :



Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-il (respectivement grand-père et père de Kim Jong-un)  qui se dressent fièrement à Pyongyang, et considérez la taille des fourmis s’inclinant devant :



Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak qui, paraît-il, lui était coutumier !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, au Sénégal, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

En Namibie

Au Zimbabwe

Au Botswana


Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. 

Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer de vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre des œuvres nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions onusiennes.

Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peintures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Revenons à cette superbe statue, instigatrice de ce billet :


Elle est étonnante parce que : 

1. Il n’est pas dans la coutume nord-coréenne de statufier un dirigeant vivant. 

2. Cette représentation de Kim Jong-un n’a pas de pieds ! C’est un buste amélioré, pourrait-on dire. Cette coupe à mi-cuisses permet de mettre en valeur la terrible boîte sur laquelle le bien-aimé Kim s’appuie, impavide malgré le vent qui souffle.

3. Contrairement aux statues habituelles, elle est de la même taille qu’un véritable être humain. Sa couleur est étonnante, on dirait qu’elle a été réalisée en terre glaise. Est-ce un projet, une maquette pour une œuvre plus imposante ? Nul ne sait.


4. L’annonce de ce Kim Jong-un statufié, reprise par les médias occidentaux, est un message adressé à nous autres, tigres de papier : « Attention, j’ai le doigt près du bouton de lancement de l’attaque nucléaire finale, faudrait pas que je dérape, un accident est vite arrivé, ça ne tient qu’à vous… » 

Bon, d’un autre côté, il n’a pas de jambes, l’Occident aura du mal à lui glisser une peau de banane sous les pieds. Tout ça c’est de l’esbrouffe, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

P.S. : Les envolées lyriques qui parsèment ce billet ne relèvent pas de la caricature, elles sont issues d’un livret d’opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

lundi 18 mai 2026

Les ailes du bonheur

 

En Chine, à l’époque du Nouvel An, il est de coutume de coller sur sa porte un papier rouge affichant le mot bonheur 福 (ou plus exactement bonne fortune). En mandarin, ce mot se prononce .


Le caractère fú est souvent apposé à l’envers (comme sur cette porte), en vertu d’un subtil jeu de mots : si on l’affiche à l’endroit, cela veut dire qu’on appelle le bonheur, qu’on l’invite à la maison en le priant de faire comme chez lui. Si on l’affiche à l’envers, en revanche, force est de constater que le « le bonheur est retourné ». En chinois mandarin, cela se dit  福倒了, fú dào le. Sauf que le mot dào , à l’envers ou retourner, se prononce exactement comme dào arriver. La phrase peut donc également être entendue comme : « le bonheur est arrivé ». Coller l’affichette de cette manière revient alors à demander le bonheur sans vraiment le demander, attitude un tantinet artificielle mais ô combien réconfortante pour l’esprit.

Le mot chauve-souris se prononce également  蝠 (ou biān 蝙 蝠), avec le même accent tonique que le mot bonheur, 福 . Encore un homophone, comme il en existe tant en mandarin. C’est la raison pour laquelle le bonheur et la chauve-souris sont souvent liés dans l’iconographie chinoise :


En Chine comme ailleurs, la chauve-souris fut longtemps considérée comme un animal malfaisant. Jusqu’au jour où un peintre de la dynastie Ming (1360-1644 après J.-C.) décida de faire un jeu de mots en associant  蝠 (la fin du mot biānfúchauve-souris), à  福 (le bonheur, la bonne fortune). C’est ainsi que la chauve-souris biānfú devint plus simplement  et fut pour toujours associée au bonheur. C’est fou.


Cinq chauve-souris en papier découpé entourant le caractère bonheur


Et puisqu’il est question de chauve-souris, racontons une belle histoire. Wú Dàozǐ 吴道子 (685-758) était un très célèbre peintre de la dynastie Tang (618-907). Il peignit environ trois cents fresques et de nombreux rouleaux, qui ont tous disparu. Ne subsistent que quelques copies et peintures dont l’attribution reste incertaine (voir un extrait de l’un de ses rouleaux par ici).

Cet artiste peignit pour la première fois, paraît-il, ce dieu bienfaisant auquel est associé la chauve-souris, Zhōng Kuí 鍾馗. Mais comme on n’a trace de ladite peinture, le voici peint par Gao Qipei 高其佩 (1660-1734), de la dynastie des Qing :


Zhōng Kuí par Gao Qipei
 

La légende de Zhōng Kuí

Zhōng Kuí s’était rendu à la capitale avec son ami Du Ping, pour passer les examens de lettré. Il avait triomphé de toutes les épreuves, mais l’empereur refusa de lui décerner le titre de zhuangyuan au prétexte qu’il était trop laid.


Zhōng Kuí par Yi Chun, XXIe s.


Affreusement déçu, atteint dans son honneur, Zhōng Kuí se suicida sur les marches du palais. Son ami Du Ping l’incinéra. Arrivé dans l’au-delà, notre héros devint le roi des fantômes de l’Enfer. Et pour remercier son ami Du Ping, il lui donna la plus jeune de ses sœurs en mariage. On ne sait pas ce qu’en pensa la sœur en question… Fin du premier acte.


Zhōng Kuí par Hsu Kuan Yen, XXIe s.


Au VIIIe siècle, il advint que l’empereur Xuanzong tomba malade. Dans un rêve, il vit deux fantômes. Le plus petit lui vola une flûte de jade, subtilisa ensuite le parfum préféré de son épouse Yang Guifei. Le plus grand des fantômes intervint alors, captura le plus petit et le dévora. L’empereur remercia cet être surnaturel qui s’appelait - bon sang mais c’est bien sûr ! - Zhōng Kuí, puis lui confia la tâche de réduire à néant tous les monstres nés de l’empire du mal.


Quand l’empereur Xuanzong se réveilla au matin, il était guéri. Il ordonna alors au peintre Wú Dàozǐ (le revoilà) de tracer le portrait de Zhōng Kuí afin qu’il puisse le montrer à sa cour. L’œuvre semblait si vivante ! L’empereur fut persuadé que le peintre avait fait le même rêve que lui. Fin du second acte.

À partir de ce jour, Zhōng Kuí devint un dieu protecteur dont les attributs sont une épée pour combattre les fantômes, quelques chauve-souris emblèmes du bonheur et une cruche symbole de la paix. Jeu de mots, là aussi : bouteille, flacon se dit píng 瓶, tout comme le mot calme 平 qui sert de base au mot tàipíng 太平, signifiant paix. Le bonheur, la paix, une chauve-souris au-dessus d’un vase.


Sage goûtant à la paix et au bonheur,
peinture de Qí Báishí, vers 1896


Il faudra attendre la fin de la dynastie Qing (1644-1911) pour que le motif de la chauve-souris se répande sur tous les supports imaginables, avec une préférence pour la vaisselle. Par groupe de cinq, elles entourent souvent le caractère shou 寿 qui signifie longévité. Sous le nom de Wufu Pengshou elles représentent alors les cinq bonnes fortunes qui sont la richesse, la santé, la longévité, l’amour et la vertu. Ici, le  caractère shou est encadré par cinq chauve-souris au fond d’un bol :


Et là, une chauve-souris encore sur la paroi d’un autre bol :


Et là encore, sur une paire de poignées de porte d’armoire :


Et encore là, une chauve-souris en creux sur le mur d’une noble demeure à Taipei :


Revenons maintenant à la légende, et découvrons…

Comment Wú Dàozǐ s’en est allé

Quelques années après avoir rêvé de Zhōng Kuí, l’empereur Xuanzong commanda une fresque à Wú Dàozǐ. L’artiste, qui ne pouvait travailler sans être saoul et avait la réputation de peindre extrêmement vite, réalisa un immense paysage surmonté d’une montagne. Contre celle-ci, il traça une porte. Puis, il claqua des mains. La porte s’ouvrit, le peintre la franchit et invita l’empereur à le suivre. Mais le battant se referma derrière l’artiste, et Wú Dàozǐ disparut à jamais.

C’est à partir de cette histoire que Marguerite Yourcenar écrivit en 1938 la première de ses Nouvelles orientalesComment Wang-Fô fut sauvé.

Aujourd’hui, l’image de Zhōng Kuí - exorciste par excellence - sert à protéger les maisons des esprits mauvais. On l’accroche, notamment, lors de la fête des bateaux-dragons, Duan Wu, qui a lieu le 5e jour du 5e mois lunaire. Zhōng Kuí est aussi le dieu de la littérature et des examens.


Les Japonais, qui ont tout copié chez les Chinois, ont pendant des siècles adoré la chauve-souris. Sans véritablement comprendre pourquoi, puisqu’en langue nipponne les mots bonheur, fuku (福) et chauve-souris, kōmori (コウモリ) ne se prononçant pas du tout de la même manière, le jeu de mots est inexistant ! Tous les Chinois vous le diront : si le Japonais est cruel, il est aussi crédule.

Ci-dessous, quelque chauves-souris dessinées par une poignée d’artistes japonais.


Katsushika Taito II, vers. 1830-1844


Biho Takashi, 1910


Hasegawa Tōhaku (1539-1610)


Kawanabe Kyosai (1831-1889)


Ohara Koson, années 1920


Et pour finir, revenons en Chine avec un proverbe : le vieux chauve sourit à la chauve-souris et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Lao Tseu chevauchant un buffle par Zhang Lu, XVe-XVIe s.

mardi 12 mai 2026

Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !


 

Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était un magazine satirique qui parut à Shanghai entre 1934 et 1937. Admirons cette couverture dont le personnage représenté rappelle furieusement le Mitsuhirato de Hergé dans Le Lotus bleu :


Le Lotus bleu parut entre août 1934 et octobre 1935 dans les pages du Petit Vingtième ; cette couverture de Shidai Manhua* fut quant à  elle réalisée par Lu Shaofei en octobre 1936. Le Chinois aurait-il copié le Belge ? Sommes-nous devant un énième cas de contrefaçon ? Que nenni. Car en vérité, le personnage représenté par Lu Shaofei n’est pas Mitsuhirato mais le japonais Tojo Hideki. Hein ? Tojo Hideki c’est qui ?

————
* Il faudrait parler de la typographie du titre 時代漫畫, variable selon les numéros et toujours absolument géniale. Mais ça n’intéresserait que moi, probablement…


En 1932, le Japon envahit la Mandchourie, y crée un État fantoche, le Mandchoukouo, qui va perdurer jusqu’en 1945. En 1935, Tojo Hideki est promu chef de la police militaire au Mandchoukouo. En 1937, il deviendra chef de l’état-major de l’armée du Mandchoukuo et dirigera des opérations visant à s’emparer de la Mongolie. En 1940 il sera bombardé ministre de l’armée, et premier ministre l’année suivante. Destitué par l’empereur en 1944, arrêté en 1945 par les Américains pour crimes de guerre, il apprendra la balançoire au bout d’une corde en 1948.

Tojo, donc, fut un personnage d’importance qui, dans les années 30 et 40, incarna l’invasion japonaise de la Mandchourie et de Shanghai. Voilà pourquoi il figure sur cette couverture du magazine Shidai Manhua d’octobre 1936.

Penché sur un jeu d’échecs chinois, il semble donner l’ordre de l’assaut à un cavalier des steppes brandissant un étendard sur lequel figure le mot “famille”, “maison”, qui peut aussi signifier “école de pensée”, et c’est une allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois que l’Asie était une grande famille unie contre l’Occident.

***

Revenons au Lotus bleu. Son action se situe à Shanghai en 1934-1935. À l’époque, les Français, les Anglais, les Américains et les Japonais y possèdent des concessions. Ces derniers, qui ont le territoire le plus étendu, bombarderont la ville en 1937 avant de l’envahir. Hergé s’est à l’évidence inspiré des photos des Japonais de l’époque pour créer Mitsuhirato, le grand méchant tout maigre du Lotus bleu.

Mitsuhirato, par sept fois à la une du Petit Vingtième

Mais en vérité, Mitsuhirato ne ressemble pas spécialement à Tojo, qui était un tantinet ventripotent :


Le général Haranochi de Hergé, en revanche, lui doit beaucoup :



Si l’on regarde un peu plus loin, on s’aperçoit que nombre de Japonais du Lotus bleu ont les mêmes particularités physiques que Tojo : lunettes rondes, moustaches et grandes dents.



Ou plutôt, les mêmes caractéristiques physiques que l’empereur Hirohito, tant il est vrai que les vassaux d’un puissant ont souvent une nette tendance à vouloir lui ressembler. (Plus près de nous et en France, on se souviendra de ces ministres giscardiens qui tentaient de reprendre la diction particulière de leur patron.)



Ce sont d’ailleurs ces particularités, empruntées par Tojo, qui serviront bientôt à désigner n’importe quel militaire japonais. Dans le numéro de janvier 1936 de Shidai Manhua, par exemple, on trouve cette caricature d’un troufion nippon signée Yang Yi Ding Jia qui peut être tout aussi bien celle de Tojo que celle de Hirohito :


Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne cesseront de caricaturer le général et premier ministre Tojo (qu’ils surnommeront Tokio Joe), et d’utiliser son faciès pour représenter le danger japonais.




C’est lui qu’on voit incarnant des bidasses japonais tous identiques avec petite moustache, lunettes rondes et grandes quenottes dans l’un des épisodes de la série Private Snafu intitulé Censored. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (l’auteur de Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), la série de dessins animés mettant en scène le soldat Snafu était exclusivement destinée aux forces armées. (SNaFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal all Fucked Up, autrement dit « C’est la merde, c’est normal ».)



Enfin bref, pour en revenir à Mitsuhirato, « Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin ! »

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 11 mai 2026

L’enseignement du croquis

Je possède un vieux manuel de dessin chinois publié en 1979 et intitulé L’enseignement du croquis, que j’avais acheté aux puces de Pékin en 2002. En voici quelques pages, qui me ravissent. Le style est à ranger au rayon “réalisme socialiste”, largement inspiré par les images de propagande soviétique. Il n’empêche qu’il se dégage de ces portraits au fusain une humanité, une profondeur qui réchauffent. 

Ce manuel comprend soixante-dix portraits, mais aussi des croquis de courageux travailleurs, de vaillants sportifs, et puis des scènes industrielles, quelques paysages, des animaux, des soldats s’exerçant au tir avec leur copie d’AK-47. En 1979 Mao est mort depuis trois ans, Deng Xiaoping est à la manœuvre, la Révolution culturelle a été jetée aux orties mais dans les arts, on continue sur la lancée amorcée dans les années 50.  Bah ! Admirons ces portraits et n’oublions pas : c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

mercredi 6 mai 2026

Vivre retiré dans les monts Fuchun


Séjour dans les monts Fuchun de Huang Gongwang, première partie

Séjour dans les monts Fuchun
Séjour dans les monts Fuchun de Huang Gongwang, seconde partie

Séjour dans les monts Fuchun 富春山居圖 est une œuvre de Huang Gongwang, réalisée entre 1347 et 1350. C’est l’une de mes peintures préférées. Je la trouve fascinante, j’en ai même acheté une reproduction aux dimensions réelles, 6,90 mètres pour une hauteur de 33 centimètres.


On traduit habituellement le titre 富春山居圖 par Séjour dans les monts Fuchun. Les anglophones, eux, disent Dwelling in the Fuchun Mountains, soit Habiter dans les monts Fuchun. Le titre français suggère faussement un moment court, un séjour ; le titre anglais, fidèle à l’original, suggère une résidence permanente dans une maison. On peut, toutefois, traduire autrement ce titre par Vivre retiré dans les monts Fuchun. 

La vie retirée dans les montagnes, autrement dit le fait que des fonctionnaires abandonnent la vie publique pour devenir ermites, ou du moins solitaires, éloignés des affres du monde, est un thème classique dans la peinture chinoise. Parfois, ces peintures consacrées à la vie retirée mentionnent le nom du lieu où vit le reclus. Comme ici, où l’on nous parle des monts Fuchun qui sont une suite de collines et de montagnes basses traversées par un fleuve, le Fuchun, dans la province du Zhejiang (le nom du cours d’eau a, par extension, donné son nom aux collines avoisinantes). Mais, bien qu’il ait réalisé des premiers croquis d’après nature, il serait vain de se rendre sur place pour tenter de retrouver les lieux peints par Huang Gongwang. Ses monts Fuchun sont des monts idéaux, des monts rêvés.

Suite à un incendie dont je parlerai plus tard, cette peinture est en deux morceaux : un petit, qui appartient au musée provincial du Zhejiang à Hangzhou, et un grand, dans les mains du musée national du Palais à Taipei (Taiwan).

Voici le petit morceau :

Et voici le grand, que j’ai découpé en deux parties pour plus de commodité :


Partie droite (début du rouleau)


Partie gauche (fin du rouleau)
 

Le voici maintenant découpé en… treize parties. Parce que traditionnellement, on ne regarde jamais un rouleau totalement déroulé. On le savoure par petits bouts d’environ cinquante centimètres de long, en commençant par la droite. Ainsi, il y a toujours un mouvement de droite à gauche, et donc une espèce de narration. Et l’on cherche, dans cette peinture parfois touffue, des personnages franchissant des ponts, des pêcheurs dans leurs barques, des maisons nichées au flanc des collines, des voyageurs longeant un sentier, des pavillons destinés à la contemplation du paysage. On va de droite à gauche mais on peut revenir en arrière, grimper un sommet, en redescendre. C’est une promenade sans fin ou presque. Passer sa vie dans les monts Fuchun…

 












 

On peut aussi considérer la manière dont cette peinture a été réalisée : une première couche d’encre légère, très délayée avec un pinceau demi-sec pour tracer les collines, ou très liquide pour évoquer quelques arbres ; puis une seconde couche d’encre plus épaisse, plus noire, pour dessiner arbres, maisons, personnages. Et c’est tout ! Il existe beaucoup de copies du Séjour dans les monts Fuchun. Mais aucune d’entre elles n’égale cette géniale économie de moyens. 

Sous la dynastie Ming, ce rouleau appartenait à un collectionneur fou nommé Wu Hongyu. À l’approche de sa mort, en 1650, il demanda à son neveu que le rouleau soit brûlé et que ses cendres soient disposées dans sa tombe, afin que la peinture l’accompagne dans l’au-delà. Le collectionneur décédé, le neveu commença à mettre le feu à la peinture puis il se dit que c’était trop bête et stoppa l’incendie. Il aurait pu y penser avant, mais bon… Raison pour laquelle nous disposons maintenant de ce rouleau en deux parties. La plus petite vient à droite de la plus grande. Il en manque certainement un bout à droite, et il en manque un bout à gauche, à la jointure des deux parties. Mais tout n’est heureusement pas parti en fumée, c’est le principal. Le plus petit morceau est donc, comme je le disais plus haut, conservé par le musée de Zhejiang à Hangzhou. Le plus grand est dans les mains du musée national du Palais à Taipei (Taiwan). Pourquoi se trouve-t-il là, en dehors de la Chine ? Parce qu’en 1949, quand les troupes nationalistes de Tchang Kai-chek ont fui vers Taiwan sous l’avancée des communistes, considérant que ceux-ci détruisaient tous signes du passé, et singulièrement les œuvres d’art, ils ont emmené avec eux des tonnes de trésors nationaux qui sont maintenant conservés au musée national du Palais de Taipei (Taiwan).

En 2019 est sorti un film qui porte le même nom que la peinture, Séjour dans les monts Fuchun (Dwelling in the Fuchun Mountains) de Gu Xiaogang. Ce titre est celui donné par les distributeurs internationaux, ce n’est pas l’original chinois, 春江水暖, qui signifie Les eaux du fleuve se réchauffent au printemps. Mais il s’agit bien de ces monts Fuchun, non loin de la ville de Fuyang, ville natale du réalisateur, qui fut absorbée par la ville de Hangzhou.

C’est un film absolument remarquable, magique, émouvant, magnifique. Un chef d’œuvre, en quelque sorte. Un film qu’on n’oublie pas. Je vous souhaite un bon séjour dans les monts Fuchun.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

mercredi 29 avril 2026

Splendeur du banian - Passage silencieux du temps


Splendeur du banian - Passage silencieux du temps 榕树华岁月无声.
Longueur : 1,85 m Largeur : 15 cm
(Photos très approximatives)


Mon inspiration vient, en tout premier lieu, des banians du parc Daan à Taipei (Taiwan), que j’ai observés sous toutes les coutures. Ensuite il y a eu l’achat de carnets-accordéon que je ne destinais à rien de particulier, jusqu’à ce que je pense à une frise horizontale de banians. Et là, dans un recoin de ma tête, traînait sûrement le souvenir de cette peinture de Puru 溥儒 (1896-1963) intituléeVieux pins de la Montagne de l’Ouest


Rouleau dans son entièreté


Première partie


Seconde partie

Je n’ai aucune information précise à propos de cette peinture, je suppose qu’elle mesure 2,60 m de long parce que la longueur habituelle d’une feuille de papier chinoise oscille entre 1,30 et 1,40 m ; ici, on en voit deux accolées.

Voilà. Je crois que je n’en ai pas encore fini avec les banians taïwanais…

samedi 4 avril 2026

Du banian, encore du banian, toujours du banian


 

Un deuxième banian de Daan de format 1,40 x 1,40 m. Je l’avais publié sur Mastodon mais pas ici. Photos approximatives…

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