lundi 21 septembre 2026

Le vieux Yu déplace les montagnes


Le vieux Yu déplace les montagnes, 1940, par Xu Beihong 徐悲鴻 (1895-1953)


J’avais, il y a sept ou huit ans de ça, gravé un sceau qui disait : Le vieux Yu déplace les montagnes 愚公移山.


Je l’ai effacé et l’ai gravé à nouveau. Le résultat ne correspond pas vraiment à ce que j’aurais voulu, mais j’avais oublié combien cette pierre était difficile :


Le vieux Yu déplace les montagnes est un célèbre conte vantant le travail en commun et la détermination. Xu Beihing en fit une mémorable peinture, placée ci-dessus en tête de ce billet (on la reproduisit même sur des timbres postaux). C’est aussi le titre du discours de clôture du VIIe Congrès du Parti communiste chinois prononcé par Mao Zedong le 11 juin 1945. Mao se servit du conte pour encourager l’édification du socialisme. Voici le texte du conte en question :

Le vieux Yu déplace les montagnes

Deux énormes montagnes, Taihang et Wangwu, se trouvaient autrefois au sud de Jizhou et au nord de Heyang. Face à ces montagnes vivait un vieil homme de près de quatre-vingt-dix ans appelé Yugong (en français « le Vieux Yu », sachant que Yu veut également dire «stupide, niais»). Yugong se désolait face à la grande difficulté du passage menant vers le sud de Yuzhou. 

Il rassembla donc sa famille et proposa : « Travaillons tous ensemble pour tenter d’aplanir ces montagnes et de créer un chemin jusqu’aux rives du fleuve Han. Qu’en pensez-vous ? » Tout le monde était d’accord, mais sa femme exprima quelques doutes : « Tu n’as même pas la force de déplacer la petite butte de Kuifu. Comment comptes-tu venir à bout des monts Taihang et Wangwu ? Et d’ailleurs, où iras-tu déverser la terre et les rochers ?
— On peut les jeter dans la mer de Bohai, ou les déverser dans la région de Yintu », s’écrièrent-ils tous.

Yugong partit avec trois de ses fils et ses petit-fils. Ils cassèrent les rochers, creusèrent la terre, transportèrent le tout grâce à des palanches jusqu’au bord de la mer de Bohai. Yugong avait un voisin nommé Jingcheng, qui était mort en laissant une veuve et un petit garçon qui venait juste d’atteindre l’âge où poussent les dents définitives, et qui se précipita pour les aider. Tous ensemble ils travaillèrent été comme hiver, ne rentrant chez eux qu’une seule fois. Or, au détour d’un méandre de la rivière vivait un certain Zhisou (en français « Le Vieil Homme sage »), qui se moqua de leurs efforts et leur conseilla d’arrêter : « Comment pouvez-vous être aussi stupides !? Vous n’arriverez pas à entamer ces montagnes d’un poil ! »
— Tu as l’esprit borné, tu es incapable de raisonner logiquement, tu n’arrives même pas à la cheville de la veuve et de son petit garçon chétif, répondit Yugong dans un soupir. Alors écoute bien : même si je dois mourir, il me reste mes fils et mes petit-fils. Eux-mêmes auront des fils. Ces fils auront à leur tour des fils et des petits-fils. Les fils et les petits-fils se succéderont sans fin ; quant aux montagnes, elles resteront inchangées. Alors pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ne pas les aplatir ? » 

Zhisou resta bouche bée. Entendant cela, le dieu de la montagne craignit toutefois qu’ils ne viennent à bout de leur tâche et en fit part à l’empereur céleste. Celui-ci, touché par la détermination de Yugong et de sa descendance, ordonna aux deux fils du dieu Kua’eshi de porter les montagnes sur leur dos, d’en déposer l’une à l’est de Shuozhou et l’autre au sud de Yongzhou. Depuis, de Jizhou aux rives du fleuve Han, plus aucune montagne ne barre la route.

Extrait du Lie Zi, le Classique du vide parfait, de Lie Yukou (450 av. J.-C.-375 av. J.-C.)
Traduction par ma pomme, via l’anglais.


Moving Mountains
, un film de Yang Fudong, 2016

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 17 septembre 2026

Passage Choiseul

 

Paris, samedi 8 mai 1971, vers 11 heures et quelques du matin. La petite Lili Zhang découvrit le corps démantibulé d’un nain roux à demi-nu nommé Roland de Long qui venait de tomber du haut de l’immeuble, avait traversé la marquise en verre de l’entrée du passage Choiseul pour finir sur le trottoir du 40 rue des Petits Champs dans une mare de sang et des éclats de verre rougis. Elle examina le corps des pieds à la tête et de l’épaule droite à la gauche, l’étudia en long, puis en large, en biais, le détailla, le reconstruisit, en conclut probablement que même dans cet état de puzzlification il n’était pas très passionnant, et donc s’en retourna chez elle. La police survint peu après dans un concert de pinpons, avec à sa tête l’officier Marco Bachrich.

Il apparut rapidement que le sieur De Long, passionné d’arts chinois et employé à la Sécurité sociale, était un drôle de citoyen diversement apprécié par son entourage. Dans quelles circonstances avait-il chu ? Crime ou accident ? se demanda dans un soupir Marco Bachrich, contraint d’abandonner la partie de jeu de go qu’il avait en tête pour se mettre, hélas, au boulot. 

La presse en parle

« Passage Choiseul est un roman policier savant et amusant empreint d’ironie, d’humour glacé et de subtiles références littéraires qui ravira à la fois les boomers nostalgiques et les zoomers fascinés par la déco seventies. » 
Télérama

« Passage Choiseul est un roman policier plaisant et érudit, empreint d’humour glacé, d’ironie et de délicates références littéraires, qui ravira en même temps les membres de la GenZ et leurs aînés chenus. »
Le Monde

« Passage Choiseul est une bouse sans intérêt, passez votre chemin. »
Les Inrocks

***

Passage Choiseul est disponible gratuitement ci-dessous, aux formats PDF et ePub. Cela dit, l’écriture étant mon métier, vous pouvez toujours verser une obole par virement au compte indiqué en bas de page. Merci à vous, 谢谢 et bonne lecture !

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Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 10 septembre 2026

Les bonshommes de Xu Lele


 

Xu Lele. Comment ça !? Vous ne connaissez pas Xu Lele ? Née en 1955 (très bonne année), elle suivit des études d’art classiques, se spécialisa dans la peinture de personnages, travailla un temps dans l’édition jeunesse, se forgea un style très original qu’on pourrait baptiser « Tradition et Modernité » si l’expression n’était pas si rebattue.

Les peintures de Xu Lele sont rigolotes, et c’est bien là leur attrait principal. Personnages à grosse tête, souvent avachis, fatigués, abrutis par l’alcool, aux yeux qui louchent… Mais il ne s’agit pas seulement de sympathiques caricatures qu’on regarde en deux secondes avant de passer à autre chose. On pourrait s’en contenter, évidemment, mais ce serait dommage. Car quasiment toutes les scènes décrites par Xu Lele s’ancrent dans la peinture chinoise traditionnelle, et c’est ainsi qu’on peut apprendre en s’amusant.

Petite galerie, assortie parfois de références culturelles de haut niveau

Contemplation d’une peinture

Grand sujet classique, illustré ici par l’une des quatre peintures réalisées
par un anonyme de la dynastie Ming (1368-1644)

Contemplation d’une pierre à encre

Le poète Su Dongpo admirant une pierre à encre
par Huang Shen (1644-1912, dynastie Qing) 

Le repos après la beuverie

Lecture au pied du bananier

La partie de wéiqí (le jeu de go)

la même partie de wéiqí sur l’une des quatre peintures réalisées par un anonyme
de la dynastie Ming (1368-1644)

Le poète Tao Yuanming

Personnages

Sommeil
Une servante tient un guqin (une espèce de cithare) emballé

Le même sujet sur l’une des quatre peintures
réalisées par un anonyme de la dynastie Ming (1368-1644)

Personnages
Ce sont deux moines

Portrait de Gao Yong
par Ren Bonian (1840-1895) et Hu Yuan (1823-1886)

Le double portrait des moines de Xu Lele est réalisé selon un style né au XIXe siècle (sauf erreur) consistant à peindre le visage de manière très précise alors que le reste du corps, les vêtements, sont esquissés à grands traits. Le pin traité en noir et blanc est aussi un élément habituel.

Dans un genre sinon similaire, du moins voisin de celui de Xu Lele, il faut citer Xie Yousu, dont j’ai déjà parlé dans un billet intitulé L’humour à la chinoise.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Le pêcheur solitaire de Wu Guxiang

Reprise d’un post publié sur Mastodon, parce que je trouve dommage qu’il s’enterre dans les tréfonds d’un réseau.

Wu Guxiang 吳榖祥 (1848–1903), Pêcheur solitaire.

Le pêcheur solitaire symbolise la vie retirée de l’ermite, loin des tumultes du monde.

Petite description rapide de cet éventail. 
Le premier plan à droite constitué par les rochers, l’arbre et l’ombre sur l’eau, ne suit quasiment pas la courbe de l’éventail.
Le pêcheur sur sa barque, au deuxième plan — c’est le point focal – ne suit pas non plus la courbe. La barque est rectiligne. Heureusement pour le pêcheur !
Premier et deuxième plans sont liés par les branches de l’arbre, courbes mais aussi pointues, comme la colline au loin.
Le décor d’arrière-plan, y compris l’horizon, suivent la courbe de l’éventail, l’ensemble étant réalisé avec une remarquable économie de traits.
On voit par là comment une image peut être à la fois simple et complexe.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 5 septembre 2026

Mes plus belles photos sont dans ma tête

Il m’arrive de faire de la photo. Assez peu parce que trop lent, trop timide… Mes plus belles photos sont dans ma tête !

En attendant, en voici vingt-cinq autres, toutes prises à Taiwan sauf les quatre dernières retrouvées par hasard ; elles montrent la Chine continentale, il y a un paquet d’années de ça.

***

Photos prises en Chine continentale


Shanghaïennes


Petit Mickey


Frère et sœur de Xi’an


Le long de la rivère Li


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

jeudi 3 septembre 2026

Variations sur un même thème : « Le Poète au sommet d’une montagne »


Voici tout d’abord Le Poète au sommet d’une montagne de Shen Zhou 沈周 (1427-1509 dynastie Ming). Le poème, que semble regarder le randonneur, dit :

Des rubans de nuages blancs enserrent les montagnes
Une terrasse rocheuse s’élance dans les airs, un sentier étroit s’étend au loin
Seul appuyé sur un bâton de ronce je contemple le lointain
Au gazouillis du ruisseau je répondrai en sifflant 

白雲如帶束山腰
石磴飛空細路遙
獨倚杖藜舒眺望
欲因鳴澗答吹簫

Voici maintenant deux variations sur ce thème. La première est de Shitao 石涛 (1641-1719, dynastie Qing), elle s’intitule Dernière randonnée. Là encore, le promeneur semble lire le poème au loin :


La seconde, plus proche de l’original quoique dépourvue de poème calligraphié, est de Zhang Daqian 张大千 (1899-1983), elle s’intitule Vue sur la cascade :


C’est tout !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 1 septembre 2026

L’insensée passion des sceaux

Né avec une passion pour les sceaux


Les sceaux chinois ne sont pas que des « tampons » de pierre, de jade ou de bronze servant à signer des documents, des peintures, des calligraphies. Loin de là. Ce sont de redoutables objets addictifs. Le peintre Shitao 石涛 (1641-1719) avait à sa disposition quatre-vingt-deux (82) sceaux différents pour signer ses peintures. 

Quelques-uns des sceaux de Shitao


Le peintre et collectionneur Xiang Molin 项墨林 (1525-1590) en apposa vingt-trois (23) sur une peinture de Qian Xiuan 錢選 (1235–1307), La demeure dans les montagnes de jade flottantes :


Les vingt-trois sceaux de Xiang Molin
 

Histoire que tout le monde comprenne bien que cette peinture lui appartenait à lui, et à personne d’autre. Comme ce n’était pas suffisant, il en apposa soixante-dix (70) sur un célèbre texte calligraphié, l’Autobiographie de Huaisu (737-799) et quatre-vingt-dix-huit (oui, 98) sur un autre texte calligraphié, le Lantingji Xu de Chu Suiliang (596-658). Xiang Molin était particulièrement fêlé. Dans le genre collectionneur compulsif il fut toutefois battu par l’empereur Qianlong (1711-1799) qui posséda mille huit cents (1 800) sceaux, mais qui n’en mettait jamais plus de six sur les peintures et calligraphies qu’il possédait. Ce qui est déjà pas mal.

Quant à moi, je conserve dans mes tiroirs (et pour l’instant) vingt-trois sceaux différents pour signer mes peintures. Un seul n’est pas de ma main, c’est un cadeau d’un ami graveur.


Collectionner les sceaux relève sûrement de la maladie, la même qui affecte le péquin entassant boîtes d’allumettes, cendriers publicitaires, peluches ou jeux vidéo. On l’appelle collectionnite, syllogomanie, ou encore accumulation compulsive. D’ordinaire, les patients atteints d’une telle affection ne fabriquent pas les objets dont ils sont fous. Ils se contentent de les commander ou de les rechercher frénétiquement en vue de les entasser. 


Quelques-un des sceaux de l’empeur Qianlong
 

Le collectionneur de sceaux, lui, est parfois également graveur. Aussi peut-il assouvir à loisir sa passion dévorante dans les limites de son imagination et de son habileté. Outre ma vingtaine de sceaux-signature, j’en possède donc environ cent cinquante autres, sinon plus, comportant des inscriptions diverses et variées, que j’ai tous gravés. Certains ne m’ont servi qu’une seule fois, pour une peinture précise. 




Rapide coup d’œil sur ma collection de sceaux


Si un sceau yin, c’est-à-dire en négatif (caractères blancs sur fond rouge), peut être gravé rapidement – quinze minutes sont parfois suffisantes –, un sceau yang, positif (caractères rouges sur fond blanc), peut prendre cinq, dix, quinze, vingt heures, voire plus. S’il n’est apposé qu’une unique fois, on peut se dire qu’il y a là comme une étrangeté, sinon quelque chose qui dépasse l’entendement. Pourquoi se donner tant de mal ? C’est oublier le plaisir qu’il y a à réaliser l’objet dans des pierres parfois rétives, quand il ne s’agit pas d’autres matériaux plus ou moins récalcitrants. 

Imaginer un sceau, le concevoir en différents styles, en sélectionner un puis le créer sur une pierre qu’on aura préalablement choisie avec soin, l’utiliser ensuite une ou plusieurs fois, voilà qui place le graveur au-dessus du collectionneur prisonnier de son obsession entassant fébrilement les objets de son désir tout en se lamentant de ne pas posséder telle ou telle pièce, forcément unique, qui lui échappera toujours. Le collectionneur est un animal frustré. Le graveur, lui, rêve du prochain sceau qu’il va graver : quelle phrase choisira-t-il ? Quel format de pierre ? Quel type de caractères ? Quand il aura choisi, quand il aura déterminé la mise en page de son futur sceau, il restera une question : sera-t-il capable de relever ce nouveau défi qu’il s’impose ? Pour le savoir, il lui suffira de coincer la pierre dans l’étau et de se saisir du burin…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Mise à jour du 2/09/2026 : Le projet de sceau ci-dessus, réalisé :

samedi 29 août 2026

“Jeunesse : Retour au pays” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Troisième bobine : Retour au pays. Durée : 2 heures et 53 minutes. 

Le caractère 归 (ou 歸 en chinois traditionnel, tel qu’il est indiqué au bas de l’affiche), est traduit par Retour au pays. C’est en fait un verbe qui signifie Rentrer chez soi, mais aussi Se marier. Or il sera question des deux acceptions du verbe dans ce troisième volet de Jeunesse.

Ça commence avec un jeune homme qui coupe à la machine des dizaines de pièces de tissu empilées, en suivant un patron. Il fait nuit, et justement son patron l’appelle pour lui ordonner de couper séance tenante une autre série de pièces alors qu’il est tard, qu’il est épuisé, écroulé sur les ballots de tissu.

Ça se poursuit avec un gars qui livre du tissu à un atelier, qui appelle le commanditaire pour se faire payer mais ce dernier s’évanouit dans la nature, le gars ne verra jamais la couleur de son argent.

Ça continue avec la vie dans les ateliers. Pas drôle. On a vu ça dans les deux volets précédents.

Et puis les ouvrières et les ouvriers s’en retournent enfin chez eux pour les fêtes du Nouvel An. Dans l’Anhui, une province proche, ou bien dans le Yunnan, au sud-ouest du pays, 2 800 kilomètres dans un train bondé, assis par terre. Ce couple-là a bien failli ne pas rejoindre son village parce que le mari a perdu tout l’argent qu’il venait de recevoir en jouant aux cartes. C’est la production du film qui a payé le voyage. Deux jours et deux nuits de train, puis deux jours de voiture. Arrivée chez elle, la femme confie qu’elle n’en peut plus, elle aimerait vivre seule mais elle est mariée, c’est trop tard. Elle devra s’occuper de ses parents et de ses beaux-parents quand ils seront vieux et cela l’effraie, elle n’y arrivera pas, c’est l’impasse. La possibilité d’un divorce n’est même pas évoquée. 

Dès le retour à la maison, la pression familiale est là. L’ouvrier, quel que soit son âge, est au service des aînés. « Les devoirs que l’on doit à ses parents sont les fondations de tous les autres », a dit Confucius. Le mari joueur de cartes doit aider son père atteint de tuberculose, aller récupérer des briques volées par des ouvriers, régler un conflit à propos de canalisations d’eau détournées, etc. Il rentre exténué mais ne trouve pas le repos. 


D’autres couples, toujours dans le Yunnan, se marient. C’est la fête, les mariés affichent des sourires forcés, tout le village est invité mais on se rend compte, une fois les centaines de pétards explosés, qu’il n’y a pas grand-chose à déguster : une poignée de bonbons qui fera le bonheur des enfants, et c’est à peu près tout. Le dénuement est profond dans cette province montagneuse, reculée, quasiment inaccessible, où les gens n’ont rien d’autre à offrir que leur sourire parfois gêné, et le bruit assourdissant des pétards.

La vie est un peu plus douce dans l’Anhui. Un autre mariage, encore. Le couple se tient sur un balcon, de nuit.  L’homme reproche à sa toute nouvelle femme d’avoir raté son maquillage. Il lui demande de reculer, de reculer encore pour ne pas être à ses côtés. La scène est d’une incroyable violence. Plus tard, de retour à Zhili, on se rend compte que ce mari goujat est également très mauvais en couture. Il n’y arrive pas et c’est sa femme qui rattrape ses erreurs pendant que lui, assis, regarde voler les mouches. D’autres mariages seront évoqués, pas toujours très heureux. On se marie plus par obligation – fonder une famille dont les enfants assureront les vieux jours des parents ainsi que le culte des ancêtres – plutôt que par amour.

Le film se termine sur l’un des ouvriers, Lin Shao, qu’on a suivi tout au long des trois volets, rivé à sa machine à coudre, seul. Il porte un masque. La scène a été tournée en mars 2019. Quelques mois plus tard surgissait le Covid-19. «  En fait, confie Wang Bing, pendant les derniers jours de tournage les travailleurs portaient des masques parce que l’air était épais, avec des fibres de tissu. Nous n’avions pas prévu que cela résonnerait de manière prémonitoire avec la pandémie. »

Dans le premier volet de Jeunesse, les ouvriers ne regardaient pas la caméra ; dans le deuxième ils se confient au caméraman – on voit également son ombre dans les scènes de rue – ; dans le troisième ils l’invitent à leur table. D’abord témoins anonymes, invisibles, les différents porteurs de caméra s’impliquent de plus en plus, prennent la parole. C’est qu’ils ne peuvent pas rester insensibles au destin de ces jeunes gens qu’ils suivent maintenant depuis plusieurs années.

Si certains personnages de ce dernier volet sont nouveaux, on suit principalement le parcours de jeunes ouvriers découverts dans le premier volet. D’abord adolescents ils sont devenus adultes, se sont mariés, ont eu des enfants. Et tous ont vieilli, prématurément. Coudre des vêtements pour enfants dans des conditions qui s’apparent à l’esclavage n’est pas une sinécure. Le montage est plus haché que dans les deux volets précédents, même si certaines scènes sont filmées dans leur longueur. C’est que la vie est dure pour ces travailleurs migrants issus de la campagne, des montagnes abruptes. On les suit pendant dix heures de film, on s’attache à certains d’entre eux et quand l’écran s’éteint on se regarde, assis dans le canapé, émus. On sait qu’on ne les oubliera pas.
 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 27 août 2026

“Jeunesse : Les Tourments” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Deuxième bobine : Les Tourments. Durée : 3 heures et 47 minutes. 

Le caractère 苦, traduit donc par Tourments, signifie habituellement amertume, pénible, souffrir, travailler dur, s’épuiser à, malheureux, misérable… Tous ces mots conviennent parfaitement aux situations décrites dans ce deuxième volet. Le film commence doucement, semble répéter des scènes vues dans Le Printemps : les garçons qui s’intéressent fortement aux filles, les filles qui s’intéressent aux garçons (l’un d’eux, torse nu, est qualifié de sexy), et puis très vite on quitte cette ambiance désormais connue pour des allers et retours entre différents ateliers où l’on rigole moins, beaucoup moins.

C’est cette jeune femme totalement exténuée qui veut rentrer chez elle mais qui doit d’abord défaire son lot de vêtements et le recoudre si elle veut gagner quelques sous.


C’est ce jeune homme qui perd son carnet de paie, objet indispensable s’il veut toucher son salaire. On le suit, totalement perdu, qui ne cesse de faire, lui aussi, des allers et retours, qui retourne dans sa chambre à la recherche du carnet, qui rebrousse chemin, qui tourne en rond tel une souris prisonnière d’un labyrinthe. Ce sont ensuite des tas de petits événements qui vont faire s’enrayer la machine ; la production va subir des à-coups, jusqu’à parfois s’interrompre définitivement. Les conditions se dégradent, l’atmosphère devient irrespirable. On découvre les arnaques à l’emploi, les arnaques au logement, la corruption de la police, la situation impossible, inconcevable pour nous dans laquelle sont pris les ouvriers, et qui consiste à négocier le tarif des vêtements à coudre une fois qu’ils ont été cousus. Le rapport de force est alors en faveur du patron, évidemment, et les négociations durent une éternité jusqu’à ce que les ouvriers épuisés acceptent ses conditions iniques, ses tarifs plus bas que l’année précédente. 

La violence à l’état pur s’exprime dans ces Tourments. Avec notamment le récit confidentiel – presque murmuré dans une quasi obscurité et couvert par une musique tonitruante diffusé par un ordinateur portable – de la répression d’une émeute d’ouvriers du textile qui fit plusieurs morts. Car dans ce deuxième volet les ouvriers démunis, parfois désespérés, se confient à la caméra alors qu’ils l’ignoraient dans le premier. C’est que les situations ne sont pas les mêmes. Ici on est à bout, on n’en peut plus, et le désir de chacun est de s’en retourner au village. Sauf que là-bas les dettes attendent l’ouvrier migrant : l’emprunt pour la maison, les frais de scolarité, etc. Le piège se referme.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 26 août 2026

“Jeunesse : Le Printemps” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Cette merveilleuse bobine se découpe en trois parties, Le Printemps, Les Tourments et Retour au pays. Elle dure, au total, quasiment 10 heures. La première partie, Le Printemps, longue de 3 heures et 35 minutes, se regarde sans ressentir la moindre lassitude tant on est pris, séduits, énervés, horrifiés parfois à la découverte de la vie exténuante de ces jeunes ouvriers du textile.

Forçats de la machine à coudre, de dix-huit à vingt-deux ans pour la plupart (on compte une gamine de seize ans) et tous originaires du même village à environ trois cents kilomètres de Zhili, ils confectionnent à toute allure des robes pour enfants, des pantalons de jogging et toutes sortes d’autres vêtements, jusqu’à des heures indues. Payés à la tâche, ils travaillent en équipe sur des lots de parfois plusieurs milliers de pièces. Découpe des différentes parties du vêtement, doublures, fermetures Éclair, cols, ourlets, surpiquages, festons, assemblage…

Il y a aussi des moments de rigolade, heureusement, de chahut entre garçons et filles, de drague. Des histoires d’amour se tissent, des filles se retrouvent enceintes. Surgissent alors les familles qui, dans ce milieu gangrené par le capitalisme sauvage, viennent asséner leur morale confucianiste, celle-là même que Mao prétendait détruire. Se marier, ne pas se marier, dans ce domaine rien n’est simple, en Chine…


Le capitalisme sauvage, c’est celui qui s’assied sur les droits des travailleurs, qui impose des rythmes de travail effrénés, qui refuse d’accorder un demi-yuan (0,064 centime d’euro) de plus sur le prix de chaque pièce de vêtement excédant rarement dix yuans (1,28 euro). C’est aussi les dortoirs au-dessus des ateliers de confection, le confinement dans un immeuble de béton long de plusieurs centaines de mètres, c’est l’insalubrité (endémique en Chine, il est vrai), l’absence de tout chauffage en hiver, la chaleur étouffante en été. 

Le film est composé de saynètes qui s’entremêlent, toutes filmées caméra à l’épaule, sans aucune voix off, dans un montage alternant groupes et individus. Alternent également les plans larges sur les ateliers encombrés de piles de vêtements, de chutes de tissu, et les plans serrés sur les ouvriers qui cousent à une vitesse parfois si élevée qu’on croirait ces plans accélérés. Sur toute la durée du film, trois petits moments seulement où l’un d’eux regarde la caméra, voire s’adresse au caméraman. Le reste du temps il se fait invisible et l’on est dans cet atelier, dans ce dortoir, dans ce bureau de patron au plus près des ouvrières et des ouvriers, de leurs vies ô combien difficiles que nous suivons, confortablement installés dans nos canapés. Et l’on a presque honte de notre relative opulence…

Jeunesse : Le Printemps de Wang Bing, c’est 3 heures 35 de cinéma du réel qui passent à toute vitesse. On en redemande et ça tombe bien, ce soir on enchaîne avec la suite, intitulée Les Tourments.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 23 août 2026

À la recherche du tout premier billet de blog (Plongée dans les archives sans masque ni bouteilles)

En plongeant dans mes archives je suis tombé sur un truc rigolo, mon tout premier billet de blog. Il est daté du 15 décembre 2004, il y a presque vingt-deux ans de cela. Ce premier billet de la défunte Boîte à Images était consacré à un plagiat, celui d’une pochette de disque de Dave (Vaninaaaaa !) qui s’inspirait un peu trop largement des œuvres de David Hockney, dont certainement son public n’avait jamais entendu parler. 

Le deuxième billet, publié le lendemain, s’intitulait Les affiches chinoises - 1ère partie. Je le restitue ici dans son intégralité, avec ses images dans leur petit format original. Il est truffé de liens que j’ai laissés mais tous, avec le temps, sont devenus inactifs. Cela dit, Stefan Landsberger, dont il sera question plus bas, a depuis créé un nouveau site, très riche, intitulé ChinesePoster.net.

En fin de billet, j’ai laissé le seul commentaire qui fut posté à l’époque. J’en parle juste en-dessous d’icelui.
 

***

16 décembre 2004

LES AFFICHES CHINOISES -1ère partie

J’adore les images, toutes les images. Des peintures du Louvre aux reproductions de calendrier. Si la peinture officielle a ses génies, l’imagerie populaire a ses artistes et ses petits chefs-d’oeuvres.
Il en est ainsi des affiches de propagande de la Chine communiste. Leur message est sans nuance, voire brutal, mais elles sont aussi, souvent, naïves et belles.
Stefan R. Landsberger les collectionne depuis vingt ans, ainsi qu’il l’explique dans une INTERVIEW (en anglais). On peut en contempler des centaines sur son site, Stefan Landsberger ‘s Chinese Propaganda Poster Pages.

Des affiches éminemment politiques, bien sûr,
qui couvrent toute l’histoire du pays depuis l’avènement
du communisme en 1949
(ici une peinture de Wei Jingshan et Chen Yifei)

mais aussi des affiches de Nouvel An
(jumeaux traditionnels posant devant l’idéogramme
doublé de la chance, symboles de l’année nouvelle),

de prévention du SIDA et du SRAS

sans oublier des images de jeunes filles
gentiment sexy issues de calendriers shanghaïens

ou celles d’ouvrières nettement plus viriles !


Une foule d’autres sujets sont abordés par les affiches chinoises: le sportla danseles peintures typiques de la région du Huxian, etc.

NOTE : Il faudra que je parle ici de la tradition picturale chinoise (comment l’affiche communiste trouve ses racines dans la peinture traditionnelle) et de la révolution graphique naissante en Chine, dont l’affiche anti-SRAS publiée ci-dessus est un exemple.

A partir des affiches de Landsberger, le site français ramou.net, spécialisé dans l’enseignement du chinois mandarin, donne des cours de langue et d’écriture.

L’Université de l’Ohio présente, elle aussi, une exposition virtuelle d’affiches chinoises. Elles sont beaucoup moins nombreuses (une soixantaine) mais ont le mérite d’être visibles dans un plus grand format.

Demain, deuxième partie de ce mini-dossier avec quelques mots sur l’affiche publicitaire shanghaïenne des années 20 et 30.

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Commentaires

Pfffff on voit que tu n’as rien à foutre de tes journée !!!!
Non je déconne, j’adore ces affiche et autres chinoiseries, j’mappelle pô XXX pour rien, on a acheté une superbe toile d’une militaire chinoise de l’époque MAO il me semble j’mettrai en ligne une tauph de la toile.

Ecrit par : Gandalf | 16 décembre 2004

***

Bien des années plus tard, en 2021, le sieur Gandalf et Jacqueline, sa régulière, m’offrirent la toile en question, elle figure en bonne place dans mon atelier. J’en ai longuement parlé il y a un an dans un billet intitulé Portraits chinois, 3, car il y a toute une histoire à propos de la jeune fille représentée.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 20 août 2026

Un lion de Venise Made in China


Photo © Massimo Ripani-Sime

 

Je croyais vous avoir raconté l’année dernière l’histoire du lion de Venise, mais mon moteur de recherche interne me dit que non non non, t’as oublié, c’est tout en bas d’une pile de trucs à faire qui s’entassent dans le placard. Oups. Réparons donc dare-dare ce dommageable oubli.

Quel est le lien entre l’emblématique lion de Venise et la Chine, vous demandez-vous dans vos chaumières. Eh bien c’est simple, à l’instar de vos ticheurtes et basquettes, le lion de Venise est Made in China. Ce lion qui trône au sommet de l’une des colonnes de marbre de la place Saint-Marc, oui. Celui-là exactement. Voici l’histoire.

Depuis des lustres les historiens se demandaient d’où venait ce lion long de 4 mètres et haut de 2,20 mètres – un beau bébé – qui, visiblement, n’est pas de fabrication vénitienne. On a un temps pensé qu’il était natif de Mésopotamie. Puis de Perse. Puis de Grèce antique. On l’a dit gothique, assyrien, étrusque… On aurait situé sa naissance à Saint-Flour dans le Cantal si l’on n’avait craint le ridicule. Enfin bref, on supputait, on conjecturait, on se perdait dans des hypoyhèses floues. Jusqu’à ce que des chercheurs de l’université de Padoue et de l’université Ca’ Foscari de Venise se penchent sur le métallique félin, étudient non seulement ses caractéristiques stylistiques, mais également la nature du cuivre employé dans la fabrication du bronze (lequel est un mélange de cuivre et d’étain). Et là, ô stupeur ! on découvrit, en étudiant des isotopes de plomb constituant ledit cuivre, que celui-ci provenait de la région du cours inférieur du Yangtsé, dans le sud-est de la Chine. L’étude des isotopes de plomb étant, paraît-il, un moyen infaillible pour déterminer l’origine d’un métal.


Un zhènmùshòu 镇墓兽, « gardien de tombe »,
en faïence peinte et dorée, dynastie Tang
 

Au point de vue stylistique, le lion de Venise présente de fortes ressemblances avec des zhènmùshòu 镇墓兽, des « gardiens de tombe » de l’époque Tang (618-907). La figure du Vénitien et des lions chinois affichent ensemble un « nez bulbeux, la position latérale des oreilles, les renflements sous le menton, la bouche crispée dévoilant quatre puissantes canines, et le pli tordu du front à la racine d’un nez disproportionné », nous disent les universitaires italiens. « Les zhènmùshòu présentent également souvent des oreilles dressées et pointues, recouvertes de touffes de poils ; les oreilles latérales inhabituelles, d’allure humaine, du “Lion” pourraient être les vestiges de telles oreilles en forme de chauve-souris. Plutôt que de s’effiler, le bord supérieur des pavillons auriculaires du “Lion” est épais, émoussé et arrondi, ce qui suggère qu’une partie supérieure a pu être sciée. » 


Un zhènmùshòu en terre cuite blanche, dynastie Tang ;
on peut remarquer des similitudes
avec le lion vénitien dans les détails du museau
 

Enfin, « Une “perruque” a été ajoutée au sommet de la tête, recouvrant les cicatrices laissées par l’ablation d’une ou deux cornes […]. Des traces de plumage sous l’attache des ailes ajoutées ultérieurement, juste derrière les épaules, indiquent que la statue en bronze originale était également dotée d’ailes ». Mais les ailes chinoises, ne correspondant pas au style de celles du lion vénitien tel qu’il figure sur le blason ou les monuments de la ville, ont été ôtées et remplacées par des ailes plus conformes à la mode vénitienne.


Lion de Saint-Marc sur la basilique Saint-Marc
Photo © Marie-Lan Nguyen


Photo © Wolfgang Moroder
 

Le lecteur curieux d’un surplus de détails lira avec profit l’article universitaire indiqué plus bas dans les sources. En attendant, il reste une question dont nous n’aurons probablement jamais la réponse : comment ce lion chinois a-t-il atterri à Venise ? On peut supposer que «  le père et l’oncle de Marco Polo, au cours des quatre années qu’ils ont passées à la cour de Kubilai Khan lors de leur premier voyage, ont été à l’origine de l’acquisition de cette sculpture. » Mais ce ne sont que des suppositions. 


Niccolò, Maffeo et Marco Polo à la cour de Kubilai Khan
par Tranquillo Cremona (1837-1878)
On notera l’allure extrêmement européenne de la cour
du premier empereur de Chine (1215-1294) de la dynastie Yuan

 

Sources : The Chinese identity of St Mark’s bronze ‘Lion’ and its place in the history of medieval Venice, article publié dans la revue Antiquity éditée par la Cambridge University Press le 4 septembre 2025.
Venice’s Lion of St Mark’s Square was at least part made in China, study suggests, article publié dans le Guardian le 4 septembre 2025.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 11 août 2026

Du rab de banians

Les banians s’entassent… en voici une nouvelle fournée.


Je pense à Taipei - La fuite du temps,
diptyque, 80 x 144 cm x2


Les banians du campus
62 x 100 cm

Les banians de Xixin
62 x 62 cm

Obsédé par les banians
30 x 40 cm


Celui-là n’a pas encore de titre
Peut-être Magie de l’encre 墨的魔力
1,60 x 1,45 m


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 10 août 2026

Les tribulations d’un Chinois en Chine

Pour le plaisir (enfin, surtout le mien), voici quelques-unes des cinquante-deux illustrations de Léon Benett pour Les tribulations d’un Chinois en Chine, roman de Jules Verne paru en 1879. Occasion rêvée de lire ou relire cette charmante histoire – quoique bourrée de petites réflexions un tantinet racistes –, en oubliant la très infidèle et insipide adaptation cinématographique de Philippe de Broca avec Belmondo en vedette qui sautait vainement comme un cabri.

L’amateur curieux lira avec délice ce passionnant article sur la traduction en chinois des Tribulations qui vaut son pesant de baozi au sésame noir (recette).
















Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

lundi 3 août 2026

Tenez la rampe !

En Chine, à Taiwan et dans toute la sphère chinoise (Hong Kong, Singapour, Macao l’enfer du jeu) ainsi qu’au Japon, le texte est prédominant. Dans les livres, dans la presse et à la télévision, of course, mais aussi dans l’environnement urbain. Il est même envahissant. Enseignes, logos, publicités, listes d’articles affichés, etc. Pas un espace qui ne soit occupé par du texte. (C’est pas pour rien que Roland Barthes a écrit un bouquin sur le Japon qui s’intitule L’Empire des signes.)







(Photos prises à Taiwan)


Et ce n’est pas dû à l’invention de l’éclairage électrique, voici une photographie de Canton datant des années 1880 :


L’écriture chinoise remonte à 7 000 ans. Elle comporte 52 000 idéogrammes ; 7 000 sont nécessaires pour s’exprimer de manière courante, et il suffit d’en connaître 1 500 pour lire le journal. C’est grâce à l’écriture que les Chinois ont pu mettre au point des administrations très complexes ; c’est grâce à elle encore qu’ils peuvent tout classer de manière compulsive en rangeant chaque chose dans des cases qui elles-mêmes se subdivisent en d’autres cases lesquelles parfois débordent de leur tiroir pour empiéter sur d’autres tiroirs et c’est ainsi que ce qui devait être simple et clair devient soudain compliqué et obscur.

Or donc, le texte est omniprésent dans l’environnement urbain. Le métro de Taipei est une illustration un peu particulière de cette folie textuelle : tout y est indiqué en chinois et en anglais. Conseils, recommandations et ordres divers surgissent de partout :

No Eating/Drinking Beyond the Yellow Line
Ne pas manger/boire au-delà de la ligne jaune

Safe Waiting Zone
Zone d’attente de sécurité

Do not cross yellow line
Ne franchissez pas la ligne jaune
Waiting line
Ligne d’attente

Mind the platform gap
Attention à l’espace au-delà du quai
Please stay clear of closing doors
Prière de vous éloigner lors de la fermeture des portes

Give way to others
Cédez le passage
Do not lean on doors
Ne vous appuyez pas sur les portes

Prendre le métro revient à suivre des ordres incessants, auxquels tout le monde se plie. Ainsi, les gens, plongés dans leur téléphone portable, font-ils sagement la queue sur le quai en attendant l’arrivée du métro sans se ruer quand les portes s’ouvrent.


Mais le pire concerne les escaliers mécaniques. À lire tous les avertissements, il semblerait qu’emprunter un tel engin soit une entreprise à haut risque, c’est tout juste si un employé ne vous fait pas signer un formulaire en trois exemplaires déchargeant l’administration des transports urbains de toute responsabilité en cas d’accident :

To avoid injury, please use the escalator in the proper way
Pour éviter de vous blesser, prière d’utiliser l’escalier mécanique de manière appropriée
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)
Danger! To avoid injury, do not wear rubber shoes on the escalator
Danger ! Pour éviter de vous blesser, ne portez pas de chaussures en caoutchouc sur l’escalier mécanique

Do not lean against the side of the escalator
Ne vous appuyez pas sur la paroi de l’escalier mécanique
The escalator moves fast (30-39 meters par minute).
The elderly, infirm passengers with children are advised to use elevators instead.

Cet escalier mécanique avance vite (30 à 39 mètres par minute).
Il est conseillé aux personnes âgées, aux infirmes,
aux passagers accompagnés d’enfants d’emprunter plutôt les ascenseurs.
Escalator safety guideline 
Instructions de sécurité des escaliers mécaniques
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)

Seulement voilà, si vous prenez le temps de lire toutes ces instructions, vous vous cassez la binette !

Stop button
Bouton d’arrêt
Caution
Attention
(suivent diverses instructions) 

Hold handrail and luggage stand firm
Tenez fermement la rampe et vos bagages
Mind your long skirts & shoelaces
Attention à vos jupes longues et à vos lacets


Hold handrail
Tenez la rampe

Et si par hasard vous décidez de vous éloigner un peu de cette profusion de signes métropolitains, de rejoindre Kaohsiung par le TGV, vous aurez encore des informations, recommandations et avertissements de toute sorte sur le dos du siège face à vous ! Vous ne serez jamais seul…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 1 août 2026

Poser un regard capitaliste sur le monde

J’ai toujours détesté ces vidéos dans lesquelles des chefs-d’œuvre de la peinture occidentale sont “animés”. Comme s’ils avaient besoin de ça pour être vivants ! Par cette pratique, relevant du racolage, on prend les spectateurs pour des abrutis qui par définition ne sauraient contempler une image fixe.

Cela dit, je suis longtemps resté circonspect devant les animations de peintures de paysages chinois qui sont toujours très réussies. Alors quoi ? Ce qui n’est pas bon pour la peinture occidentale le serait pour la peinture asiatique ? 

Que nenni ! Car en vérité je vous le dis, ces paysages chinois animés relèvent d’une arnaque encore pire que les animations d’œuvres occidentales. Ci-dessous, une mise en scène de la Lecture dans la forêt en automne par Xiang Shengmo (1623) ; l’œuvre originale, qui mesure 106 cm x 34 cm, est conservée au British Museum.

 

 

Il suffit de regarder ces vidéos avec un peu de recul pour se rendre compte du procédé, toujours identique : les peintures de paysages chinois nous offrent des images plongeantes avec plusieurs points de vue qui s’empilent l’un après l’autre, comme les étages d’un immeuble (j’en ai parlé par là, notamment). Ces animations, elles, oublient cette particularité et nous plongent dans une vision occidentale à point de vue unique, soumis aux lois de la perspective arithmétique inventée par la Renaissance italienne. Ainsi, au lieu d’avoir une image complexe dans laquelle l’homme n’est qu’un tout petit élément parmi les arbres, les ruisseaux, les rochers et les pics, nous nous retrouvons avec le point de vue d’un être humain qui par sa vision unique et simpliste embrasse le monde, se l’approprie du regard. C’est toute la logique d’un art subtil, toute la philosophie d’un peuple imprégné de taoïsme (l’union de l’homme avec la nature) qui se trouve ainsi balayée par la vision occidentale, capitalistique, qui s’approprie le vivant, le détourne pour le soumettre à sa philosophie.

Elles sont très joliment faites, ces vidéos, mais ne vous laissez pas abuser. Voir un chef-d’œuvre de cette manière, c’est s’illusionner : croire qu’on le comprend parce que grâce à l’animation on a repéré tel ou tel détail bien caché, mais en fait ne rien saisir de l’esprit de l’œuvre, la consommer en 2 mn 30 et passer à la suivante, allez, hop ! hop ! hop ! plus vite que ça !

Petit détail énervant, de nombreux oiseaux assez gros, assez détaillés sur cette Lecture dans la forêt en automne de Xiang Shengmo, ont été ajoutés au début de la vidéo. D’autres encore volent au-dessus de la montagne à la fin de la séquence. Chez Xiang Shengmo ils sont tout petits, quasiment invisibles (jeu : 11 oiseaux se cachent dans cette image, sauras-tu les retrouver ?). Oublions donc cette détestable animation, et prenons notre temps pour contempler la peinture originale. Désespérément fixe. 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 31 juillet 2026

Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 31.

Zhao Yuan 趙原 (actif entre 1350 et 1375, dynasties Yuan et Ming), Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair


 

Quand on regarde des peintures chinoises de paysages, on a l’impression qu’elles se ressemblent toutes : montagnes, cascades, brouillard, toujours la même chose. S’il est vrai que ces éléments reviennent inlassablement (ils sont la clé de voûte du shanshui hua 山水画, c’est-à-dire du paysage chinois peint), il est aussi vrai que les thèmes sont assez variés : lettrés en contemplation devant une cascade, ou bien en excursion, ou encore se rendant chez un ami ermite, ou en barque au pied de la célèbre Falaise rouge, ou traversant les gorges du Yangtze, sans parler des pêcheurs, des pins dans la brume, etc. Le registre n’est pas si étroit qu’il y paraît. 

De la même manière, il existe une multitude de styles. Dans ces Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair, Zhao Yuan a pratiqué une touche quasiment pointilliste rappelant la manière de Wang Meng, dont il était l’ami : les rares lignes utilisées servent à délimiter les personnages, la barque et les troncs des arbres, le reste n’est que taches. 


Chez Zhong Li, dont il fut question avant-hier, point de taches, point de points, mais beaucoup de lignes et surtout, pour traiter les rochers, des coups de pinceau qu’on appelle “coups de hache”, obtenus en utilisant le côté du pinceau au lieu de la pointe. Cette technique, inventée par Li Tang (1050–1130, dynastie Song), a atteint des sommets avec Ma Yuan, dont j’ai déjà parlé ici à plusieurs reprises.


À  part ça, la vie de Zhao Yuan, auteur de ces Adieux au bord d’un ruisseau par temps clair, n’a pas été un long fleuve tranquille. Fin lettré faisant partie de l’intelligentsia de Suzhou (à l’ouest de l’actuelle Shanghai), il avait grandi et vécu le principal de sa vie sous la dynastie Yuan. Et voilà que patatras ! en 1368 les Ming renversent les Yuan et prennent le pouvoir. L’empereur Hongwu, premier de cette dynastie, ordonne bientôt à Zhao Yuan de rejoindre sa cour à Nanjing afin de devenir peintre officiel. Ce dernier accepte, c’était ça ou s’enfuir dans la montagne pour devenir ermite bouddhiste et bouffer des herbes. Mais l’empereur, qui se méfie des lettrés de Suzhou ayant servi sous les Yuan, le fait assez vite décapiter sous un prétexte futile, d’un coup de hache plus tranchant qu’un coup de pinceau. Tchak. Fin de l’histoire, fin de cette série de billets juilletistes.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 30 juillet 2026

Pins et genévriers

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 30.

Wen Zhengming 文徵明 (1470-1559, dynastie Ming), Vieux pin


Wen Zhengming a souvent peint des pins, celui-ci est sans doute le plus beau. Il est aussi l’auteur de ces Sept genévriers :

 
Voici ce rouleau des Sept genévriers découpé… en six parties :







Pins et genévriers de Wen Zhengming ont probablement inspiré Puru 溥儒 (1896-1963) quand il a réalisé ses Vieux pins de la Montagne de l’Ouest :


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 29 juillet 2026

Montagne de la Grue blanche

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 29.

Ye Xin 葉欣 (dynasties Ming et Qing), Montagne de la Grue blanche, page d’album appartenant à Zhou Lianggong, vers 1654-1655

Il existe plusieurs types de formats pour les peintures chinoises de paysages : le rouleau vertical (qui peut mesurer d’une trentaine de centimètres à deux ou trois mètres de haut), le rouleau horizontal (qui peut atteindre quinze mètres de long voire plus), les peintures sur éventail, et les albums. Les albums sont des espèces de livres composés de peintures originales qui mesurent environ 25x30 cm, 30x40 cm, ou d’autres tailles approchantes. Ils peuvent être l’œuvre d’un unique artiste, ou le résultat d’un travail collectif. 


En ce qui concerne la Montagne de la Grue blanche de Ye Xin, le mieux est de laisser la parole au Metropolitan Museum de New York qui possède cette œuvre : 

« Cette peinture et la calligraphie qui l’accompagne faisaient partie d’un album réalisé pour le célèbre collectionneur et haut fonctionnaire de Nanjing, Zhou Lianggong (1612-1672). Grand mécène des artistes de son temps, Zhou a rassemblé un certain nombre de ces albums au cours des vingt-cinq dernières années de sa vie, à une époque où sa carrière l’obligeait à voyager beaucoup. De telles collaborations ont longtemps été un moyen pour un groupe d’artistes de commémorer des occasions spéciales ; mais les albums de Zhou, qui comprenaient parfois des centaines de contributions, remplissaient une fonction différente : ils incluaient des œuvres de professionnels et d’amateurs, de fidèles de la dynastie Ming et de fonctionnaires de la dynastie Qing, de peintres orthodoxes traditionalistes et d’individualistes novateurs. En invitant un large éventail d’artistes à consulter ces albums et à y contribuer, Zhou a créé un lieu unique permettant aux artistes d’apprendre du travail des autres et d’évaluer leurs propres productions. »


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 28 juillet 2026

 Li Bai contemplant une cascade du mont Lu

Une peinture par jour pendant tout le mois de juillet. Jour 28.

Zhong Li 鍾禮 (actif vers 1480-1500, dynastie Ming), Li Bai contemplant une cascade du mont Lu

Ce rouleau vertical de 178 x 103 cm illustre un célèbre poème de Li Bai 李白 (701-762, dynastie Tang), qui est un thème classique de la peinture de paysages chinois. Il s’intitule (comme par hasard) Contemplant une cascade du mont Lu

« La lumière du soleil illumine le pic du Brûle-Parfum, enflamme une fumée violette 
La cascade, au loin, plonge dans la rivière
L’eau tombe tout droit sur trois mille pieds
La Voie Lactée a-t-elle plongé du plus haut des cieux ?
 »

La version originale pour les sinisants (il y en a qui passent ici, je le sais !) :

望庐山瀑布

日照香爐生紫煙
遙看瀑布掛前川
飛流直下三千尺
疑是銀河落九天


Les plus observateurs remarqueront, dans cette peinture, l’influence de Ma Yuan et de son “coin”, dont j’avais parlé dans un billet nommé Lettré contemplant une cascade.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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