mercredi 3 juin 2026

Le “Shidai Manhua” ou “Modern Sketch”, 1


Le Shidai Manhua 时代漫画, dont j’ai déjà un peu parlé dans un précédent billet intitulé Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !, était un journal satirique shanghaïen qui vécut de 1934 à 1937. Il portait parfois le surtitre Modern Sketch. En français, son nom peut être traduit par Caricatures contemporaine ou Dessins d’humour de notre temps

Le Shidai Manhua vécut en des temps fort troublés puisque Shanghai, qui avait été bombardée par les Japonais en janvier 1932, était alors aux mains des Français, des Anglais, des Américains et des Japonais qui y possédaient des concessions, et par là même tout le business. La même année, les mêmes Japonais avaient également envahi la Mandchourie où ils avaient instauré un État fantoche, le Mandchoukouo, qui perdurera jusqu’en 1945. 

Le magazine Shidai Manhua rendit compte de la permanence de la menace japonaise, de la politique en général, de la Seconde Guerre mondiale qui se profilait, mais aussi de la vie quotidienne à Shanghai. Son dernier numéro parut en juin 1937. Deux mois plus tard, les Japonais bombardaient Shanghai encore une fois, prenaient possession de la ville, puis s’en allaient allègrement massacrer la population de Nankin (environ 300 000 victimes).

Voici d’abord une douzaine de couvertures du Shidai Manhua. À noter le logo du journal, très stylisé (j’y reviendrai dans un prochain billet), qui se lit de droite à gauche.


Petit aparté

Le mot chinois manhua est dérivé du mot japonais manga. Ce dernier, qui signifie “dessin grotesque”, devient courant au Japon grâce à plusieurs publications des XVIIIe et XIXe siècles dont les quinze carnets de croquis de Katsushika Hokusai, intitulés Hokusai Manga.


Bateau pris dans les vagues au bord du rocher, Katsushika Hokusai


Prêtres apaisant les fantômes de Kasane et d’Okiku, Katsushika Hokusai


Poissons, 
Katsushika Hokusai

Mais c’est le journal Jiji Shinpô, créé par Fukuzawa Yukichi (important personnage politique), qui impose définitivement le mot manga en remplacement du terme jusqu’alors utilisé de ponchi-e pour désigner les cartoons, qui lui semblait trop connoté occidental.

Bande dessinée de Rakuten Kitazawa (1876-1955) extraite du Jiji Shinpô


Quant au mot manhua, traduction chinoise du mot manga, il aurait été introduit en 1925 à Shanghai par un magazine intitulé La Semaine littéraire

Fin du petit aparté


On pouvait lire, dans le Shanghai des années 30, une vingtaine de magazines d’humour. Et sans aucune doute, le Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était le meilleur d’entre tous.

Voici quelques illustrations puisées dans ses trente-neuf numéros. Elles montrent l’éclectisme du magazine qui avait neuf sujets de prédilection : la vie quotidienne à Shanghai, les jeunes et la modernité à l’américaine, la femme érotisée, l’exploitation et l’oppression, la politique et la corruption, le “Nouveau Désordre mondial”, la menace japonaise, le monde moderne et grotesque, et enfin la prostitution enfantine. On notera la variété des styles qui emprunte aux mouvements artistiques occidentaux de l’époque : Nouvelle Objectivité allemande, collages dada à la John Heartfield, surréalisme, etc. Enfin bref, une palette des plus riches à consulter sans modération.


La vie quotidienne à Shanghai, image satirique où le trottoir de gauche est réservé aux femmes, et celui de droite aux hommes


La femme érotisée


L’exploitation et l’oppression (sauf erreur, le dessin est titré “Les Chinois dans la ligne de mire”)


La politique et la corruption (sauf erreur, le dessin est titré “Autopsie”)


Le “Nouveau Désordre mondial”(sauf erreur, le dessin est titré “Le Dernier Traître”)


La menace japonaise 
(sauf erreur, le dessin est titré “Un jour glorieux pour notre nation -
Ce message tragique est dédié à tous les camarades armés du pays”)


Le monde moderne et grotesque (le titre dit, approximativement,
“Les dépenses colossales du général Franco,
occupant de Bilbao, vues par un enfant espagnol”)


Cases extraites d’une BD intitulée “La biographie illustrée d’une enfant prostituée”

 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 22 mai 2026

Kim Jong-un à la plage

Puisque vous avez été, si j’en crois les commentaires, au moins… deux, oui, deux à apprécier mon billet sur la dynastie Kim, en voici un autre.

Or donc, en décembre 2024, Kim Jon-un et sa fille se sont promenés sur une plage. À cette occasion, il a  « dévoilé le plan d’un nouveau complexe hôtelier en bord de mer », nous dit Libération. Ce lieu fait partie du « projet de développement Wonsan-Kalma dans l’est du pays », il est « une première grosse étape» pour développer le tourisme. 


Quelque temps après, l’atelier Mansuade, dont j’ai parlé dans le précédent billet, a pondu cette magnifique peinture :


Jouons au Jeu des Sept Zerrreurs.


1. La fifille, bien que promise à la succession au trône, pouff !! a disparu de l’image.

2. À la place, un petit vent léger soulève le bas du manteau de Kim. Ce n’est pas étonnant, dans plusieurs de ses représentations un vent léger qui soulève un pan de son manteau ou de sa veste, ce type doit trimballer une boîte-à-brise avec lui. 


La  boîte-à-brise héritée de son père Kim Jong-il, qui lui aussi avait le pan de veste sensible au vent.


3. Dans la photo, Kim est plus petit que les immeubles ; sur la peinture il  est plus grand. Forcément.

4. Les immeubles, parlons-en. Pour la plupart, ceux qui figurent sur la peinture n’existent pas puisqu’il ne s’agit que d’un projet immobilier. 


5. Représenter des immeubles qui n’existent pas mais qui existeront peut-être un jour dans un superbe ciel bleu traversé par quelques nuages et une poignée de mouettes, OK. Mais raser les collines de l’arrière-plan pour y élever d’affreux gratte-ciel ! On voit par là que le projet est ambitieux au delà du raisonnable.

6. Observons le visage de Kim Jong-un :


Sur la peinture, sa tête est plus ronde, les angles ont été gommés ; le sommet de ses cheveux, à l’arrière, est devenu courbe. L’ombre sous le menton est plus grande, ce qui permet de dissimuler un peu le double menton qui a été un peu raboté ; dans le même ordre d’idée, le petit pli sur le cou à hauteur de l’encolure a été supprimé ; enfin, la verrue sur la joue gauche de Kim a été supprimée. Toutes ces modifications sous le signe de la rondeur concourent à lui donner, sur la peinture, un visage plus jeune et plus jovial. 

7. Sur la photo, enfin, Kim marche avec les pieds en canard, ouverts à 10h10. Sur la peinture sa démarche est plus noble.


Quelle leçon tirer de tout cela ? Bah… Comme disait Orwell, « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. » D’où les mouettes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 20 mai 2026

Kim Jong-un, le doigt près du bouton

Ce billet est assez long. Si vous avez d’autres trucs à faire, allez-y et revenez plus tard ! Sinon, merci de me lire…

On a appris récemment qu’au cours d’une exposition à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, une statue de Kim Jong-un le montrant avec le doigt près d’un bouton de lancement d’une possible attaque nucléaire avait été exposée. C’était le 27 février dernier, lors d’une émission de la télévision d’État nord-coréenne. L’information a été reprise par divers médias occidentaux le 4 mars dernier, voici la sculpture en question :


Cette statue est remarquable à plus d’un titre. Mais avant de la décrire, de l’analyser, faisons un petit détour artistique et ô combien politique par l’atelier qui a créé cette œuvre impérissable (et voilà pourquoi ce billet est long, mais ça en vaut la peine).

Or donc, cette statue a été créée par le très officiel atelier Mansuade qui est d’abord un immense atelier de peinture, au sein duquel travaillent un millier d’artistes. Plusieurs sujets sont traités dans cet atelier. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Il-sung, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang



Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit son père Kim Jong-il diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire
 

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :



Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple


Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :


Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle



La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP


Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :



Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :



Parfois sur des murs :

Hôtel près du mont Kumgang


Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :


On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :


C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtel et des salles de restaurant. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 Art District) :


L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également (et là nous nous rapprochons dangereusement de notre sujet initial) de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :



Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-il (respectivement grand-père et père de Kim Jong-un)  qui se dressent fièrement à Pyongyang, et considérez la taille des fourmis s’inclinant devant :



Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak qui, paraît-il, lui était coutumier !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, au Sénégal, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

En Namibie

Au Zimbabwe

Au Botswana


Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. 

Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer de vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre des œuvres nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions onusiennes.

Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peintures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Revenons à cette superbe statue, instigatrice de ce billet :


Elle est étonnante parce que : 

1. Il n’est pas dans la coutume nord-coréenne de statufier un dirigeant vivant. 

2. Cette représentation de Kim Jong-un n’a pas de pieds ! C’est un buste amélioré, pourrait-on dire. Cette coupe à mi-cuisses permet de mettre en valeur la terrible boîte sur laquelle le bien-aimé Kim s’appuie, impavide malgré le vent qui souffle.

3. Contrairement aux statues habituelles, elle est de la même taille qu’un véritable être humain. Sa couleur est étonnante, on dirait qu’elle a été réalisée en terre glaise. Est-ce un projet, une maquette pour une œuvre plus imposante ? Nul ne sait.


4. L’annonce de ce Kim Jong-un statufié, reprise par les médias occidentaux, est un message adressé à nous autres, tigres de papier : « Attention, j’ai le doigt près du bouton de lancement de l’attaque nucléaire finale, faudrait pas que je dérape, un accident est vite arrivé, ça ne tient qu’à vous… » 

Bon, d’un autre côté, il n’a pas de jambes, l’Occident aura du mal à lui glisser une peau de banane sous les pieds. Tout ça c’est de l’esbrouffe, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

P.S. : Les envolées lyriques qui parsèment ce billet ne relèvent pas de la caricature, elles sont issues d’un livret d’opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

lundi 18 mai 2026

Les ailes du bonheur

 

En Chine, à l’époque du Nouvel An, il est de coutume de coller sur sa porte un papier rouge affichant le mot bonheur 福 (ou plus exactement bonne fortune). En mandarin, ce mot se prononce .


Le caractère fú est souvent apposé à l’envers (comme sur cette porte), en vertu d’un subtil jeu de mots : si on l’affiche à l’endroit, cela veut dire qu’on appelle le bonheur, qu’on l’invite à la maison en le priant de faire comme chez lui. Si on l’affiche à l’envers, en revanche, force est de constater que le « le bonheur est retourné ». En chinois mandarin, cela se dit  福倒了, fú dào le. Sauf que le mot dào , à l’envers ou retourner, se prononce exactement comme dào arriver. La phrase peut donc également être entendue comme : « le bonheur est arrivé ». Coller l’affichette de cette manière revient alors à demander le bonheur sans vraiment le demander, attitude un tantinet artificielle mais ô combien réconfortante pour l’esprit.

Le mot chauve-souris se prononce également  蝠 (ou biān 蝙 蝠), avec le même accent tonique que le mot bonheur, 福 . Encore un homophone, comme il en existe tant en mandarin. C’est la raison pour laquelle le bonheur et la chauve-souris sont souvent liés dans l’iconographie chinoise :


En Chine comme ailleurs, la chauve-souris fut longtemps considérée comme un animal malfaisant. Jusqu’au jour où un peintre de la dynastie Ming (1360-1644 après J.-C.) décida de faire un jeu de mots en associant  蝠 (la fin du mot biānfúchauve-souris), à  福 (le bonheur, la bonne fortune). C’est ainsi que la chauve-souris biānfú devint plus simplement  et fut pour toujours associée au bonheur. C’est fou.


Cinq chauve-souris en papier découpé entourant le caractère bonheur


Et puisqu’il est question de chauve-souris, racontons une belle histoire. Wú Dàozǐ 吴道子 (685-758) était un très célèbre peintre de la dynastie Tang (618-907). Il peignit environ trois cents fresques et de nombreux rouleaux, qui ont tous disparu. Ne subsistent que quelques copies et peintures dont l’attribution reste incertaine (voir un extrait de l’un de ses rouleaux par ici).

Cet artiste peignit pour la première fois, paraît-il, ce dieu bienfaisant auquel est associé la chauve-souris, Zhōng Kuí 鍾馗. Mais comme on n’a trace de ladite peinture, le voici peint par Gao Qipei 高其佩 (1660-1734), de la dynastie des Qing :


Zhōng Kuí par Gao Qipei
 

La légende de Zhōng Kuí

Zhōng Kuí s’était rendu à la capitale avec son ami Du Ping, pour passer les examens de lettré. Il avait triomphé de toutes les épreuves, mais l’empereur refusa de lui décerner le titre de zhuangyuan au prétexte qu’il était trop laid.


Zhōng Kuí par Yi Chun, XXIe s.


Affreusement déçu, atteint dans son honneur, Zhōng Kuí se suicida sur les marches du palais. Son ami Du Ping l’incinéra. Arrivé dans l’au-delà, notre héros devint le roi des fantômes de l’Enfer. Et pour remercier son ami Du Ping, il lui donna la plus jeune de ses sœurs en mariage. On ne sait pas ce qu’en pensa la sœur en question… Fin du premier acte.


Zhōng Kuí par Hsu Kuan Yen, XXIe s.


Au VIIIe siècle, il advint que l’empereur Xuanzong tomba malade. Dans un rêve, il vit deux fantômes. Le plus petit lui vola une flûte de jade, subtilisa ensuite le parfum préféré de son épouse Yang Guifei. Le plus grand des fantômes intervint alors, captura le plus petit et le dévora. L’empereur remercia cet être surnaturel qui s’appelait - bon sang mais c’est bien sûr ! - Zhōng Kuí, puis lui confia la tâche de réduire à néant tous les monstres nés de l’empire du mal.


Quand l’empereur Xuanzong se réveilla au matin, il était guéri. Il ordonna alors au peintre Wú Dàozǐ (le revoilà) de tracer le portrait de Zhōng Kuí afin qu’il puisse le montrer à sa cour. L’œuvre semblait si vivante ! L’empereur fut persuadé que le peintre avait fait le même rêve que lui. Fin du second acte.

À partir de ce jour, Zhōng Kuí devint un dieu protecteur dont les attributs sont une épée pour combattre les fantômes, quelques chauve-souris emblèmes du bonheur et une cruche symbole de la paix. Jeu de mots, là aussi : bouteille, flacon se dit píng 瓶, tout comme le mot calme 平 qui sert de base au mot tàipíng 太平, signifiant paix. Le bonheur, la paix, une chauve-souris au-dessus d’un vase.


Sage goûtant à la paix et au bonheur,
peinture de Qí Báishí, vers 1896


Il faudra attendre la fin de la dynastie Qing (1644-1911) pour que le motif de la chauve-souris se répande sur tous les supports imaginables, avec une préférence pour la vaisselle. Par groupe de cinq, elles entourent souvent le caractère shou 寿 qui signifie longévité. Sous le nom de Wufu Pengshou elles représentent alors les cinq bonnes fortunes qui sont la richesse, la santé, la longévité, l’amour et la vertu. Ici, le  caractère shou est encadré par cinq chauve-souris au fond d’un bol :


Et là, une chauve-souris encore sur la paroi d’un autre bol :


Et là encore, sur une paire de poignées de porte d’armoire :


Et encore là, une chauve-souris en creux sur le mur d’une noble demeure à Taipei :


Revenons maintenant à la légende, et découvrons…

Comment Wú Dàozǐ s’en est allé

Quelques années après avoir rêvé de Zhōng Kuí, l’empereur Xuanzong commanda une fresque à Wú Dàozǐ. L’artiste, qui ne pouvait travailler sans être saoul et avait la réputation de peindre extrêmement vite, réalisa un immense paysage surmonté d’une montagne. Contre celle-ci, il traça une porte. Puis, il claqua des mains. La porte s’ouvrit, le peintre la franchit et invita l’empereur à le suivre. Mais le battant se referma derrière l’artiste, et Wú Dàozǐ disparut à jamais.

C’est à partir de cette histoire que Marguerite Yourcenar écrivit en 1938 la première de ses Nouvelles orientalesComment Wang-Fô fut sauvé.

Aujourd’hui, l’image de Zhōng Kuí - exorciste par excellence - sert à protéger les maisons des esprits mauvais. On l’accroche, notamment, lors de la fête des bateaux-dragons, Duan Wu, qui a lieu le 5e jour du 5e mois lunaire. Zhōng Kuí est aussi le dieu de la littérature et des examens.


Les Japonais, qui ont tout copié chez les Chinois, ont pendant des siècles adoré la chauve-souris. Sans véritablement comprendre pourquoi, puisqu’en langue nipponne les mots bonheur, fuku (福) et chauve-souris, kōmori (コウモリ) ne se prononçant pas du tout de la même manière, le jeu de mots est inexistant ! Tous les Chinois vous le diront : si le Japonais est cruel, il est aussi crédule.

Ci-dessous, quelque chauves-souris dessinées par une poignée d’artistes japonais.


Katsushika Taito II, vers. 1830-1844


Biho Takashi, 1910


Hasegawa Tōhaku (1539-1610)


Kawanabe Kyosai (1831-1889)


Ohara Koson, années 1920


Et pour finir, revenons en Chine avec un proverbe : le vieux chauve sourit à la chauve-souris et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Lao Tseu chevauchant un buffle par Zhang Lu, XVe-XVIe s.

mardi 12 mai 2026

Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !


 

Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était un magazine satirique qui parut à Shanghai entre 1934 et 1937. Admirons cette couverture dont le personnage représenté rappelle furieusement le Mitsuhirato de Hergé dans Le Lotus bleu :


Le Lotus bleu parut entre août 1934 et octobre 1935 dans les pages du Petit Vingtième ; cette couverture de Shidai Manhua* fut quant à  elle réalisée par Lu Shaofei en octobre 1936. Le Chinois aurait-il copié le Belge ? Sommes-nous devant un énième cas de contrefaçon ? Que nenni. Car en vérité, le personnage représenté par Lu Shaofei n’est pas Mitsuhirato mais le japonais Tojo Hideki. Hein ? Tojo Hideki c’est qui ?

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* Il faudrait parler de la typographie du titre 時代漫畫, variable selon les numéros et toujours absolument géniale. Mais ça n’intéresserait que moi, probablement…


En 1932, le Japon envahit la Mandchourie, y crée un État fantoche, le Mandchoukouo, qui va perdurer jusqu’en 1945. En 1935, Tojo Hideki est promu chef de la police militaire au Mandchoukouo. En 1937, il deviendra chef de l’état-major de l’armée du Mandchoukuo et dirigera des opérations visant à s’emparer de la Mongolie. En 1940 il sera bombardé ministre de l’armée, et premier ministre l’année suivante. Destitué par l’empereur en 1944, arrêté en 1945 par les Américains pour crimes de guerre, il apprendra la balançoire au bout d’une corde en 1948.

Tojo, donc, fut un personnage d’importance qui, dans les années 30 et 40, incarna l’invasion japonaise de la Mandchourie et de Shanghai. Voilà pourquoi il figure sur cette couverture du magazine Shidai Manhua d’octobre 1936.

Penché sur un jeu d’échecs chinois, il semble donner l’ordre de l’assaut à un cavalier des steppes brandissant un étendard sur lequel figure le mot “famille”, “maison”, qui peut aussi signifier “école de pensée”, et c’est une allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois que l’Asie était une grande famille unie contre l’Occident.

***

Revenons au Lotus bleu. Son action se situe à Shanghai en 1934-1935. À l’époque, les Français, les Anglais, les Américains et les Japonais y possèdent des concessions. Ces derniers, qui ont le territoire le plus étendu, bombarderont la ville en 1937 avant de l’envahir. Hergé s’est à l’évidence inspiré des photos des Japonais de l’époque pour créer Mitsuhirato, le grand méchant tout maigre du Lotus bleu.

Mitsuhirato, par sept fois à la une du Petit Vingtième

Mais en vérité, Mitsuhirato ne ressemble pas spécialement à Tojo, qui était un tantinet ventripotent :


Le général Haranochi de Hergé, en revanche, lui doit beaucoup :



Si l’on regarde un peu plus loin, on s’aperçoit que nombre de Japonais du Lotus bleu ont les mêmes particularités physiques que Tojo : lunettes rondes, moustaches et grandes dents.



Ou plutôt, les mêmes caractéristiques physiques que l’empereur Hirohito, tant il est vrai que les vassaux d’un puissant ont souvent une nette tendance à vouloir lui ressembler. (Plus près de nous et en France, on se souviendra de ces ministres giscardiens qui tentaient de reprendre la diction particulière de leur patron.)



Ce sont d’ailleurs ces particularités, empruntées par Tojo, qui serviront bientôt à désigner n’importe quel militaire japonais. Dans le numéro de janvier 1936 de Shidai Manhua, par exemple, on trouve cette caricature d’un troufion nippon signée Yang Yi Ding Jia qui peut être tout aussi bien celle de Tojo que celle de Hirohito :


Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne cesseront de caricaturer le général et premier ministre Tojo (qu’ils surnommeront Tokio Joe), et d’utiliser son faciès pour représenter le danger japonais.




C’est lui qu’on voit incarnant des bidasses japonais tous identiques avec petite moustache, lunettes rondes et grandes quenottes dans l’un des épisodes de la série Private Snafu intitulé Censored. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (l’auteur de Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), la série de dessins animés mettant en scène le soldat Snafu était exclusivement destinée aux forces armées. (SNaFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal all Fucked Up, autrement dit « C’est la merde, c’est normal ».)



Enfin bref, pour en revenir à Mitsuhirato, « Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin ! »

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 11 mai 2026

L’enseignement du croquis

Je possède un vieux manuel de dessin chinois publié en 1979 et intitulé L’enseignement du croquis, que j’avais acheté aux puces de Pékin en 2002. En voici quelques pages, qui me ravissent. Le style est à ranger au rayon “réalisme socialiste”, largement inspiré par les images de propagande soviétique. Il n’empêche qu’il se dégage de ces portraits au fusain une humanité, une profondeur qui réchauffent. 

Ce manuel comprend soixante-dix portraits, mais aussi des croquis de courageux travailleurs, de vaillants sportifs, et puis des scènes industrielles, quelques paysages, des animaux, des soldats s’exerçant au tir avec leur copie d’AK-47. En 1979 Mao est mort depuis trois ans, Deng Xiaoping est à la manœuvre, la Révolution culturelle a été jetée aux orties mais dans les arts, on continue sur la lancée amorcée dans les années 50.  Bah ! Admirons ces portraits et n’oublions pas : c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

mercredi 6 mai 2026

Vivre retiré dans les monts Fuchun


Séjour dans les monts Fuchun de Huang Gongwang, première partie

Séjour dans les monts Fuchun
Séjour dans les monts Fuchun de Huang Gongwang, seconde partie

Séjour dans les monts Fuchun 富春山居圖 est une œuvre de Huang Gongwang, réalisée entre 1347 et 1350. C’est l’une de mes peintures préférées. Je la trouve fascinante, j’en ai même acheté une reproduction aux dimensions réelles, 6,90 mètres pour une hauteur de 33 centimètres.


On traduit habituellement le titre 富春山居圖 par Séjour dans les monts Fuchun. Les anglophones, eux, disent Dwelling in the Fuchun Mountains, soit Habiter dans les monts Fuchun. Le titre français suggère faussement un moment court, un séjour ; le titre anglais, fidèle à l’original, suggère une résidence permanente dans une maison. On peut, toutefois, traduire autrement ce titre par Vivre retiré dans les monts Fuchun. 

La vie retirée dans les montagnes, autrement dit le fait que des fonctionnaires abandonnent la vie publique pour devenir ermites, ou du moins solitaires, éloignés des affres du monde, est un thème classique dans la peinture chinoise. Parfois, ces peintures consacrées à la vie retirée mentionnent le nom du lieu où vit le reclus. Comme ici, où l’on nous parle des monts Fuchun qui sont une suite de collines et de montagnes basses traversées par un fleuve, le Fuchun, dans la province du Zhejiang (le nom du cours d’eau a, par extension, donné son nom aux collines avoisinantes). Mais, bien qu’il ait réalisé des premiers croquis d’après nature, il serait vain de se rendre sur place pour tenter de retrouver les lieux peints par Huang Gongwang. Ses monts Fuchun sont des monts idéaux, des monts rêvés.

Suite à un incendie dont je parlerai plus tard, cette peinture est en deux morceaux : un petit, qui appartient au musée provincial du Zhejiang à Hangzhou, et un grand, dans les mains du musée national du Palais à Taipei (Taiwan).

Voici le petit morceau :

Et voici le grand, que j’ai découpé en deux parties pour plus de commodité :


Partie droite (début du rouleau)


Partie gauche (fin du rouleau)
 

Le voici maintenant découpé en… treize parties. Parce que traditionnellement, on ne regarde jamais un rouleau totalement déroulé. On le savoure par petits bouts d’environ cinquante centimètres de long, en commençant par la droite. Ainsi, il y a toujours un mouvement de droite à gauche, et donc une espèce de narration. Et l’on cherche, dans cette peinture parfois touffue, des personnages franchissant des ponts, des pêcheurs dans leurs barques, des maisons nichées au flanc des collines, des voyageurs longeant un sentier, des pavillons destinés à la contemplation du paysage. On va de droite à gauche mais on peut revenir en arrière, grimper un sommet, en redescendre. C’est une promenade sans fin ou presque. Passer sa vie dans les monts Fuchun…

 












 

On peut aussi considérer la manière dont cette peinture a été réalisée : une première couche d’encre légère, très délayée avec un pinceau demi-sec pour tracer les collines, ou très liquide pour évoquer quelques arbres ; puis une seconde couche d’encre plus épaisse, plus noire, pour dessiner arbres, maisons, personnages. Et c’est tout ! Il existe beaucoup de copies du Séjour dans les monts Fuchun. Mais aucune d’entre elles n’égale cette géniale économie de moyens. 

Sous la dynastie Ming, ce rouleau appartenait à un collectionneur fou nommé Wu Hongyu. À l’approche de sa mort, en 1650, il demanda à son neveu que le rouleau soit brûlé et que ses cendres soient disposées dans sa tombe, afin que la peinture l’accompagne dans l’au-delà. Le collectionneur décédé, le neveu commença à mettre le feu à la peinture puis il se dit que c’était trop bête et stoppa l’incendie. Il aurait pu y penser avant, mais bon… Raison pour laquelle nous disposons maintenant de ce rouleau en deux parties. La plus petite vient à droite de la plus grande. Il en manque certainement un bout à droite, et il en manque un bout à gauche, à la jointure des deux parties. Mais tout n’est heureusement pas parti en fumée, c’est le principal. Le plus petit morceau est donc, comme je le disais plus haut, conservé par le musée de Zhejiang à Hangzhou. Le plus grand est dans les mains du musée national du Palais à Taipei (Taiwan). Pourquoi se trouve-t-il là, en dehors de la Chine ? Parce qu’en 1949, quand les troupes nationalistes de Tchang Kai-chek ont fui vers Taiwan sous l’avancée des communistes, considérant que ceux-ci détruisaient tous signes du passé, et singulièrement les œuvres d’art, ils ont emmené avec eux des tonnes de trésors nationaux qui sont maintenant conservés au musée national du Palais de Taipei (Taiwan).

En 2019 est sorti un film qui porte le même nom que la peinture, Séjour dans les monts Fuchun (Dwelling in the Fuchun Mountains) de Gu Xiaogang. Ce titre est celui donné par les distributeurs internationaux, ce n’est pas l’original chinois, 春江水暖, qui signifie Les eaux du fleuve se réchauffent au printemps. Mais il s’agit bien de ces monts Fuchun, non loin de la ville de Fuyang, ville natale du réalisateur, qui fut absorbée par la ville de Hangzhou.

C’est un film absolument remarquable, magique, émouvant, magnifique. Un chef d’œuvre, en quelque sorte. Un film qu’on n’oublie pas. Je vous souhaite un bon séjour dans les monts Fuchun.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

mercredi 29 avril 2026

Splendeur du banian - Passage silencieux du temps


Splendeur du banian - Passage silencieux du temps 榕树华岁月无声.
Longueur : 1,85 m Largeur : 15 cm
(Photos très approximatives)


Mon inspiration vient, en tout premier lieu, des banians du parc Daan à Taipei (Taiwan), que j’ai observés sous toutes les coutures. Ensuite il y a eu l’achat de carnets-accordéon que je ne destinais à rien de particulier, jusqu’à ce que je pense à une frise horizontale de banians. Et là, dans un recoin de ma tête, traînait sûrement le souvenir de cette peinture de Puru 溥儒 (1896-1963) intituléeVieux pins de la Montagne de l’Ouest


Rouleau dans son entièreté


Première partie


Seconde partie

Je n’ai aucune information précise à propos de cette peinture, je suppose qu’elle mesure 2,60 m de long parce que la longueur habituelle d’une feuille de papier chinoise oscille entre 1,30 et 1,40 m ; ici, on en voit deux accolées.

Voilà. Je crois que je n’en ai pas encore fini avec les banians taïwanais…

samedi 4 avril 2026

Du banian, encore du banian, toujours du banian


 

Un deuxième banian de Daan de format 1,40 x 1,40 m. Je l’avais publié sur Mastodon mais pas ici. Photos approximatives…

jeudi 2 avril 2026

Tel un buffle se délectant d’une fleur


Il y a a quelques jours, j’assistais pour la première fois à une vente aux enchères. Des acheteurs dans la salle, au téléphone et sur internet, apparemment tous brocanteurs et antiquaires, enchérissaient à tout va pour acheter des objets d’art asiatiques dont les prix allaient de trente euros à plusieurs milliers d’euros. Vases, paravents, vaisselle, statues et statuettes, katanas et tsubas (c’est-à-dire des gardes de katana), pipes à opium, estampes et peintures, masques de théâtre nô, boîtes en émaux cloisonnés ou non, coffres, chaises, bureaux, armoires, lits…



Une acheteuse par téléphone acquit pour deux ou trois mille euros je ne sais combien d’assiettes, soupières et autres aiguières bleues de Chine produites pour l’exportation et commercialisées par la Compagnie des Indes que pour ma part, j’aurais bien offertes à la ressourcerie voisine…. Un vieil acheteur en salle, sourd comme un pot qui ne cessait de fourrager dans un grand sac en plastique siglé Leclerc et dont le téléphone extrêmement bruyant sonnait sans cesse, acheta lui aussi de nombreuses assiettes blanches et bleues. 

Je rêvais de statuettes de servantes Han et Tang dont les mise à prix n’étaient pas toutes énormes, mais qui très vite s’envolèrent à des prix faramineux. Hélas hélas.

Je me fis souffler un lot de superbes sceaux chinois par un couple de pros en salle qui avait la technique, l’habitude. Les salauds. Je les hais. Qu’une renarde à neuf queues vienne nuitamment leur croquer les orteils ! 

Mais je parvins à rafler un énorme sceau sculpté représentant un buffle qui déguste une fleur.


Sur la paroi verticale est gravée la phrase suivante : « Fenêtre lumineuse, table immaculée, pinceau, pierre à encre, papier et encre d’une qualité exquise : l’un des plaisirs de la vie du lettré ».


Ce texte est la traduction en caractères contemporains de la phrase gravée sur la partie “sceau” en caractères sigillaires, que très peu de personnes sont capables de lire. Cet objet n’est pas très vieux, il date du XXe siècle, sans plus de précision.

 



La base mesure 5 cm x 12 cm. C’est gros, pour un sceau. C’est énorme. Pas facile de trouver une peinture assez grande pour l’accueillir. Il va falloir que je barbouille des arbres encore plus imposants ! Et puis, si l’on considère l’objet à l’aune des critères occidentaux, il est un tantinet kitsch, ce buffle. Certes. Si on le considère à l’aune des critères occidentaux. 

C’était ma première vente aux enchères, et sûrement pas la dernière. J’ai bien enregistré toutes les astuces des acheteurs, je suis maintenant prêt, placide tel un buffle se délectant d’une fleur. 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 1 avril 2026

Tremblement de terre et boulettes de porc braisées


Jane Doe et moi avons terminé l’écriture d’un gros roman de 650 pages (nom de code : ZB) qui se passe aux États-Unis pré-trumpiens et dont les sujets principaux sont le cinéma, la photographie et la peinture. Quel rapport avec la culture chinoise, qui est le thème obsessionnel de ces lieux ? Aucun. Et pourtant, telle une nouvelle Route de la Soie, la Chine traverse le roman de part en part. 

• On y rencontre un serveur de restaurant à Lawrence, Kansas, ci-devant peintre et faussaire qui dut quitter précipitamment sa Chine natale.

• On y raconte les mésaventures à Shanghaï d’une mormone de Salt Lake City qui faillit mourir, empoisonnée de manière subtile par une fidèle taoïste.

• On narre l’histoire d’un Chinois nommé Wang Didi qui entreprit d’acheter tous les commerces d’une rue de Chicago. Il y ouvrit un restaurant, un salon de thé, un modeste étal de brioches vapeur, une échoppe de tailleur et une herboristerie, qui tous partirent malencontreusement en fumée. 

• On n’oubliera pas cette Japonaise nommée Nanami qui mange, à Missoula dans le Montana, des têtes de lion, c’est-à-dire des boulettes de porc braisées en sauce 红烧狮子头.

• On se promène dans le Chinatown de New York où un certain Joe Kaplan va perdre une partie de morpion contre une poule.

• On y apprend la déplorable histoire de deux urnes funéraires en forme de vases Ming, et celle de leurs occupants réduits en cendres.

• On croise une jeune Chinoise nommée Xixin qui, sortant de son cours du soir de gravure sur bois, rencontre un vieil alcoolique japonais brandissant un gros revolver dans le but de refroidir son épouse.

• On fait la connaissance d’une certaine famille Li, dont l’une des héroïnes de ce roman épousera le fils aîné. Ils auront plusieurs aventures, l’une d’elles les mettant aux prises avec la redoutable triade de la Montagne Froide, célèbre pour sa promptitude à faire des trous dans la peau des récalcitrants.

• On découvre un marionnettiste chinois qui raconte, avec ses poupées articulées, l’histoire d’une chanteuse d’opéra nommée Shou Pei Pei qui était en réalité un travesti travaillant pour les services secrets.

• Et bien d’autres histoires encore !

Dont celle-ci : le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin un énorme tremblement de terre ravagea San Francisco. Les secousses furent ressenties jusqu’au Nevada. Les incendies qui s’ensuivirent détruisirent totalement la ville, dont il ne resta rien.


14 000 personnes environ vivaient dans le Chinatown de San Francisco. 3 000 seraient mortes, principalement dans les incendies. Bien avant cette catastrophe, des investisseurs immobiliers avaient des vues sur ce quartier situé sur une parcelle très enviée où l’on aurait bien construit quelques immeubles de luxe. On disait donc que Chinatown n’abritait que des taudis, des bordels et des bouges où l’on consommait de l’opium nuit et jour. Il fallait raser tout ça, nettoyer par le vide et rebâtir Chinatown au bas de la ville sur des terrains plats envahis par la vase, les marécages. Les Chinois y furent, évidemment, fermement opposés.

Article de 1905 suggérant la “relocalisation” du Chinatown de San Francisco sur une rive boueuse
 

Chinatown avant le tremblement de terre

Chinatown après le tremblement de terre
 

La catastrophe relança ce projet de déménagement autoritaire, qui de nouveau fâcha les intéressés. Le premier secrétaire de la légation chinoise et le consul général de Chine informèrent les autorités de la ville que Cixi, l’impératrice douairière, était fort mécontente et comptait bien faire reconstruire le consulat de Chine à l’endroit précis où il s’élevait précédemment, et non dans une banlieue vaseuse. À défaut, les commerces chinois iraient s’installer dans une autre cité portuaire et dès lors, adieu les taxes perçues par la ville de San Francisco !

« Si les citoyens de San Francisco instrumentalisent les Chinois et les chassent, ces derniers fuiront vers d’autres villes et s’empareront du commerce oriental qui échappera à San Francisco… La Chine est actuellement l’un des plus grands marchés au monde pour les produits américains et son importance ne fera que croître ; toutes les nations seront ravies de commercer avec elle… Isoler les Chinois ne serait pas dans l’intérêt de San Francisco. Cela se retournera contre elle à terme…»

Extrait d’une protestation chinoise parue dans le Oakland Tribune, 10 mai 1906

La ville finit par céder, Chinatown fut entièrement reconstruit à l’endroit où il se dressait auparavant, un an seulement après sa disparition. Les nouveaux immeubles modernes qui se dressèrent prirent à l’extérieur une allure exagérément chinoise avec des toits recourbés couverts de tuiles vernissées surmontés par des espèces de pagodes, les lampadaires publics devinrent des pseudo-lanternes traditionnelles soutenues par une paire de dragons. C’est ainsi que le nouveau Chinatown, Chine de pacotille proposant restaurants et boutiques de souvenirs, devint l’un des hauts lieux du tourisme san-francisquain, Disneyland asiatique avant l’heure. Ni hao ! Ni hao ! Xie xie ! Xie xie !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Projets de reconstruction, 1906
(ces bâtiments ont été construits, ils existent toujours)

Reconstruction, 1906

1906

Années 1930


Années 1970
 

mercredi 25 mars 2026

Les Mao de Warhol

Affiche de l’exposition Mao au musée Galliéra à Paris, 1974


J’ai toujours été fasciné par Andy Warhol. Il y eut, en 1970, une exposition rétrospective au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Je ne crois pas l’avoir vue (j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien), mais à coup sûr je connaissais déjà ses boîtes de soupe Campbell, son merveilleux diptyque consacré à Marilyn, ses bouteilles de Coca vertes, ses boîtes de Brillo, etc.

Ce dont je me souviens parfaitement, en revanche, c’est d’avoir vu en 1974 son exposition Mao au musée Galliéra à Paris, qui se tint du 23 février au 18 mars de cette année-là. Deux cents portraits du Grand Timonier, tous réalisés à partir de la même photo officielle, certains mesurant quelques dizaines de centimètres de haut et d’autres d’une hauteur d’environ 3,50 m. 


Un reportage télévisé, assez amusant, en rendit compte et c’est par là.

En 1972, Richard Nixon s’était rendu en Chine où il avait rencontré Mao Zedong. Les deux hommes s’étaient médiatiquement serré la louche, mettant fin ainsi à des années d’isolement politique et commercial.  


Peut-être est-ce à l’issue de cette rencontre qu’Andy Warhol décida de sérigraphier le portrait de Mao. Pour cela il utilisa une photographie officielle largement répandue, que voici :


Et voilà maintenant une version peinte et en couleurs de cette même photo, qui fut tirée en affiches à des millions d’exemplaires :


Des étudiants tiennent des portraits de Mao Zedong
lors de la commémoration du 120e anniversaire de sa naissance,
le 21 décembre 2013, à Taiyuan, province chinoise du Shaanxi.
Photo publiée dans Le Monde le 17 septembre 2024 


Quand j’ai vu ces portraits peints par Warhol, j’ai été saisi. D’abord par l’absolue beauté de l’ensemble. Puis, très vite, par l’incongruité et l’absurdité de la chose. Warhol était jusqu’alors connu pour son utilisation des produits de consommation courante Made in USA : Coca, soupes Campbell, boîtes de lessive Brillo, mais aussi les icônes Marilyn, Elvis, Jackie Kennedy et Liz Taylor, ravalées au niveau des rayons de supermarché. Le tout, dupliqué à des centaines d’exemplaires. OK. On a compris le message. 

Mais Mao ? Ou plutôt l’image de Mao, considérée tel un simple produit de consommation ? Il y avait là, me semblait-il (et j’ai toujours la même opinion), un inexcusable détournement de sens. Car si son image a été diffusée en Chine à des millions d’exemplaires, si aucun bâtiment public ou privé n’en était dépourvu, ce n’était pas forcément par choix, par envie, comme on a envie de boire un Coca ou d’acheter une affiche Elvis. Il y avait une obligation, certes non écrite, d’afficher partout en Chine ce portrait du Grand Timonier. Refuser pouvait coûter cher. D’ailleurs, personne n’y aurait songé. Alors que ne pas boire un Coca, voire engloutir un Pepsi, n’a jamais entraîné la moindre répression.

En réduisant Mao à une image de consommation courante à la mode américaine – ce qu’elle n’était pas – Warhol nous le rendait presque sympathique à l’instar d’Elvis, Marilyn ou Liz Taylor. Et l’on oubliait ainsi le Grand Bond en avant qui, de 1958 à 1960, entraîna la mort de millions de personnes victimes de la famine ; on effaçait d’un coup de pinceau ses Gardes rouges assassins au service de la sanglante Révolution culturelle, qui dura de 1966 à 1976. Mao devenait un produit de consommation courante tel la Joconde ou le fer à repasser. C’est là, me semble-t-il, la grande faute de Warhol qui, à n’en pas douter, était bien conscient de ce que je viens de dire. Mais qui s’en foutait royalement. Son obsession était de faire du fric, un point c’est tout. Si Staline avait été encore vivant dans les années 70, il l’aurait également sérigraphié en des images de 3,50 m de haut pourvu que ça lui rapporte quelques milliers de dollars. Le cynisme de Warhol n’avait pas de limites, en cela il était lui-même la parfaite illustration de son époque.

dimanche 22 mars 2026

Oh zut ! j’ai fait une tache ! ou La technique de l’encre éclaboussée


Zhang Daqian (1899-1983) est l’inventeur de la technique dite de « l’encre éclaboussée ». Cette manière de peindre, inédite, est née d’un accident. Dans les années 50, Zhang Daqian se rend aux États-Unis où il découvre l’expressionnisme abstrait, et plus particulièrement l’action painting dont les principaux représentants sont Jackson Pollock et Robert Motherwell.


Jackson Pollock


Robert Motherwell
 

Il se dit qu’il y a là quelque chose à faire, une manière d’entrer en compétition avec les artistes occidentaux. Et puis il oublie, continue de travailler dans son style très précis (*). Jusqu’en 1957 où sa vue, fortement atteinte à cause d’un diabète, le rend incapable de peindre pendant six mois. Quand il reprend ses pinceaux, il constate qu’il ne peut plus travailler comme avant, dans les différents styles très détaillés qu’il affectionnait. Alors il repense à l’action painting Made in USA, et invente le style pomo 泼墨 « encre éclaboussée ». Il dira plus tard s’être inspiré de Wang Xia 王洽 alias Wang Mo 王墨 (734-805), actif sous la dynastie Tang. Sauf qu’on ne sait rien de ce peintre, dont aucune œuvre ne nous est parvenue.

La seule connexion qui peut être faite vers le passé est avec le japonais Sesshū Tōyō (1420-1506), qui peignait dans le style haboku 破墨 « encre brisée », à grands effets de taches et d’encres diluées, aux limites de l’abstraction.


Or donc, comment procédait Zhang Daqian ? 



Comme ceci : il mouillait sa feuille de papier, préalablement tendue pour ne pas qu’elle gondole. Il appliquait ensuite de l’encre noire, au pinceau ou en la versant directement sur le papier. Il inclinait parfois la feuille pour diriger les coulures. Il séchait le tout au sèche-cheveux, puis peignait au pinceau fin des roches abruptes, des villages, des arbres, qu’il colorait ensuite. Enfin, il mouillait à nouveau le papier et, sur les zones noires et/ou délavées créées au début, il versait de la peinture bleue et de la peinture verte fabriquées à base de pigments purs, revenait au pinceau pour ajouter des arbres, des effets de brume, etc. Une vidéo de 45 minutes le montre en train de réaliser une peinture dans ce style (document très intéressant d’un point de vue sociologique si l’on accorde de l’importance au commentaire off et au ballet des assistants inutiles…)


Capture d’écran de la vidéo
 

Parfois, il inversait l’ordre des étapes : encre noire sur papier humide - pigments bleus et verts avec parfois des ajouts de blanc - détails réalistes.

Il y a un piège, dans la méthode de l’encre éclaboussée, c’est celui qui consiste à en faire trop, à saturer l’image de taches, de couleurs, et de perdre ainsi l’éclat, la spontanéité. C’est un risque qu’on peut prendre. On peut aussi rester dans son canapé à scroller sur son téléphone…

Voici maintenant, en images rapidement bricolées (c’est pas très prop’…), un « Fais-le-toi-même-tout-seul ». 



On peut tricher, en pratiquant l’encre éclaboussée. On peut avoir, avant même de commencer, une idée assez précise de ce qu’on veut faire, du paysage qu’on veut représenter. En faisant même un croquis préliminaire, parfois. Mais le plus intéressant, le plus sportif, est de se lancer sans idée préconçue, de commencer par la ou les taches, sans intention, puis d’y “voir” ensuite un paysage, qui apparaîtra comme par magie. Mais pour cela, il faut maîtriser un tant soit peu les classiques du paysage chinois : montagnes, cascades, arbres, villages, pêcheurs solitaires, etc. Il conviendra d’observer les grands maîtres, pricipalement ceux des dynasties Song (nord et sud).

Parlons matériel. Dans l’idéal, il faut utiliser du papier chinois de type Xuan. Il existe en trois sortes : absorbant, mi-absorbant ou non absorbant. Pour ce genre de travail, le papier Xuan mi-absorbant est le plus adapté. Il est préférable de le prendre le plus épais possible. À défaut, on peut utiliser le papier aquarelle Grain fin en bloc de chez Canson, qui est le meilleur dans son genre. C’est un papier qui s’utilise principalement en le mouillant préalablement. Les autres papiers aquarelle à grain plus gros sont à proscrire. L’encre de Chine doit être d’excellente qualité, elle peut être japonaise parce qu’on a l’esprit large. Les pigments, bleu outremer, bleu céruleum, vert Veronese et terre de Sienne brûlée de chez Sennelier sont parfaits. À utiliser avec le liant de broyage de la même marque. Le blanc peut être du blanc de titane acrylique en tube. Les pinceaux seront idéalement chinois, bien sûr. Le sèche-cheveux de marque Calor sera doté de deux vitesses.

Ça y est, vous avez de l’encre ? Vous avez du papier ? Faites une encre éclaboussée !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu sera grand.

 

* Zhand Daqian, consacré comme le plus grand peintre classique chinois du XXe siècle, battit tous les records de vente en 2012, devançant Qi Baishi (autre peintre chinois du XXe siècle) et Picasso. Il était aussi un redoutable faussaire. J’en parlerai peut-être un jour. Les faussaires me fascinent.

mardi 10 mars 2026

Interlude

Bientôt un mois que je n’ai rien publié ici. Mais des peintures à faire, des ateliers de gravure de sceaux à mener, un gigantesque roman à terminer… En attendant mon prochain billet qui traitera du style “encre éclaboussée” 泼墨, voici une peinture réalisée dans cette manière (photo approximative).

samedi 14 février 2026

La Malédiction des sculptures sur liège


Il y a quelques années, j’achetais dans une brocante une boîte à bijoux chinoise dont les portes sont décorées de paysages réalisés en liège. Cette boîte, pensais-je, allait me servir de rangement pour mes sceaux-signature. Hélas, sans le savoir, je venais d’être victime de…

La Malédiction des sculptures sur liège

软木雕塑的诅咒

Quelque temps plus tard, une autre brocante, un autre paysage en liège pour une bouchée de pain.


Et plus tard encore, autre brocante, autre paysage en liège.


Le retour en arrière n’était plus possible. Dès lors, j’arpentais, fiévreux, toutes les brocantes de la région à la recherche de paysages en liège. En vain. J’étais en manque. Il ne me restait plus qu’à me pencher, en guise de consolation, sur l’histoire de ces étranges objets.

Tout commença avec une carte postale de vœux (ou de Noël) allemande, envoyée en 1914 à un dignitaire chinois résidant à Fuzhou, capitale de la province du Fujian. Un graveur sur bois observa la carte teutonne, décida d’utiliser le même support pour réaliser des paysages traditionnels inspirés des shanshui 山水 (voir les billets que j’ai pondus à ce sujet). La chose fut intitulée ruanmu hua 软木画, littéralement : peinture - ou image - en liège. Il se procura donc de cette matière qu’il fit venir principalement du Portugal, et lança cette nouvelle pratique qui remporta rapidement un vif succès.


« Au cours des années 1980, nous dit le site Chinanews, la sculpture sur liège est devenue un produit d’exportation important pour Fuzhou, employant des dizaines de milliers d’artisans. Les recettes d’exportation ont atteint un pic de cinquante millions de dollars américains, et même les artisans ordinaires gagnaient plusieurs centaines de yuans par mois. À la fin de l’année, presque tous les artisans avaient rejoint les rangs des “ménages à dix mille yuans”, un revenu extraordinaire pour l’époque. »

Les familles offraient des ruanmu hua 软木画 à l’occasion de la nouvelle année, les ambassades en achetaient pour faire des  cadeaux diplomatiques, les touristes en mal de souvenirs en acquéraient dans les innombrables boutiques de Fuzhou. On parlait de “poésie silencieuse”, de “peinture en trois dimensions”.

Et puis, dans les années 90, le marché s’effondra. Les sculpteurs, âgés, trouvaient peu de successeurs, les paysages en liège étaient dépassés, de mauvais goût, les voyageurs les trouvaient, tout de même, un peu trop kitsch. Cette activité était en état de mort cérébrale.

Il fallut attendre 2021 pour que la municipalité de Fuzhou, qui voulait attirer plus de touristes en ses rues, se décide à réserver certains quartiers de la ville pour la vente de paysages en liège, à monter des expositions, à allouer des fonds annuels à la formation, l’innovation, la promotion, etc., de ce noble art qui ainsi ressuscita tel le phénix.


Avec la sculpture de sceaux et le travail du laque, la sculpture sur liège est désormais, de manière officielle, considérée comme l’un des trois trésors artistiques de Fuzhou. Des brochures gratuites sont à disposition des visiteurs à l’office du tourisme, les tours opérateurs proposent des visites guidées, Fuzhou attend ma visite, j’en tremble.


Oh ! Un banian !


Bon, sinon, la contemplation, la recherche effrénée et l’amour inconditionnel des paysages sculptés en liège, j’arrête quand je veux, hein !

Et c’est ainsi, comme disait Louise Michel, que Lao Tseu est grand.

mercredi 4 février 2026

Atelier d’initiation à la gravure de sceaux

Le dimanche 1er février, j’ai mené en banlieue parisienne un atelier d’initiation à la gravure de sceaux chinois.  
Vous trouverez ci-dessous des liens vers des recensions de cette mémorable journée.

SCRITCH ! SCRITCH ! SCRITCH ! AAARRG !
(Bruit des burins attaquant la pierre, cri d’énervement quand l’une d’elles ne se laisse pas faire.)


Les images ci-dessus sont extraites des blogs mentionnés.

mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

jeudi 22 janvier 2026

Les banians de Daan, King Size Bonus

J’avais publié précédemment cinq banians de format 70x70 cm, et un plus petit de 34x48 cm. En voici maintenant un autre, beaucoup plus grand, de format 140x140 cm. En plusieurs étapes, avec à la fin ma méthode de travail (brevetée au nord-est des États-Unis et dans la République autonome du Karakalpakstan ©), expliquée pas à pas. Souvent imitée jamais égalée, méfiez-vous des contrefaçons :

 


Le texte calligraphié ci-dessus dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le premier sceau, rectangulaire, est ma signature : Lao Shi. Le sceau ovale dit : Amour des banians. Le sceau carré au-dessous dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le sceau en bas à gauche (ci-dessous) dit : Atelier du Rocher blanc


Ma méthode de travail :
1. des photos que j’ai faites à Taipei dans le Daan Park, avec dès le départ l’idée de peindre ces arbres ;  
2. deux grandes feuilles punaisées au mur ; quatre ou cinq vagues traits de construction au crayon ;
3. j’attaque directement au pinceau, n’en utilise qu’un pour ne pas me perdre dans les détails, les effets, etc.
4. je démarre par le haut à droite, parce que je suis gaucher ;
5. j’improvise pas mal, il est sans intérêt de reproduire fidèlement la photo qui se suffit à elle-même.

Le mot d’ordre derrière tout ça :
accepter l’imperfection, l’imprécision (ce qui va contre ma nature), détourner à mon profit les erreurs, les ratés, boire un café en écoutant du blues, épicétou.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 14 janvier 2026

La longévité gravée dans la pierre

Suite à mon précédent billet consacré au caractère Longévité shòu 壽, j’ai gravé trois sceaux l’affichant, dans trois styles différents. 


L’observateur affûté aura remarqué que le deuxième sceau comporte un caractère supplémentaire, à droite du caractère Longévité 壽. Il s’agit du caractère Éternel yǒng 永. Les sceaux se lisent de droite à gauche ; d’autre part, en chinois, l’adjectif se place, comme en anglais, avant le nom. Il est donc écrit Éternelle longévité yǒngshòu 永壽. Ou plutôt, si l’on veut sonner français, Longévité éternelle. J’ai écrit ici le caractère Longévité 壽 dans sa forme traditionnelle, celle utilisée à Taiwan ou à Hong Kong. En Chine continentale et à Singapour on utilise le chinois simplifié. Longévité s’y écrit donc ainsi : 寿.

Et pendant que j’y suis, le caractère Éternel yǒng 永 est très étudié en calligraphie parce qu’il réunit les huit traits que tout calligraphe se doit de maîtriser, lesquels permettent de calligraphier tous les caractères, quels qu’ils soient. Voici l’ordre dans lequel il faut tracer ces huit traits :


Mais revenons à notre sujet. Ces sceaux-ci sont ovales (ces saucissons ovales, ah ah ah…) et mesurent respectivement 1 x 1,8 cm - 1,4 x 2,6 cm - 1,2 x 2,1 cm. C’est pas grand. Mais c’est ainsi que Lao-Tseu, lui, l’est. Grand.

samedi 10 janvier 2026

De la longévité


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qin puis République)

 

J’avais parlé par là du caractère le plus employé en Chine, le plus souvent reproduit, celui du bonheur fú 福. Le deuxième caractère le plus reproduit est probablement celui de l’immortalité, shòu 壽 (寿 en simplifié). Fú 福 et shòu 壽 font partie d’une triplette nommée fú-lù-shòu, c’est-à-dire bonheur-prospérité-longévité 福祿壽 (福禄寿 en simplifié). On les représente habituellement par trois vieillards, les « Trois Étoiles » sānxīng 三星. Le bonheur est à droite, la prospérité au centre, et la longévité à gauche.


Les “Trois Étoiles” au sommet du temple Magong Beiji à Magong (Taiwan)
Photo Wikipedia

Comme pour les saints dans l’iconographie chrétienne, chaque dieu a des attributs permettant de le distinguer de ses copains. Celui de la longévité a un gros crâne ; il tient dans une main une grosse pêche, et dans l’autre un long bâton de marche auquel sont attachés une courge évidée servant de gourde, et, souvent, un petit rouleau de texte. 


Petit  shòu 壽 personnel, auquel il manque le rouleau
 

Le caractère shòu 壽 a maintes fois été gravé, calligraphié, les variations sont infinies, en voici quelques-unes parmi tant d’autres. Attention, trop de shòu 壽 tue le shòu 壽 (proverbe pékinois).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.
 

GRAVURES RUPESTRES



Dynastie Zhou


Dynastie Zhou
 

SCEAUX


Huang Yi (1744-1801, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Anonyme
Le caractère shòu 壽 est à droite


Shen Feng (1685-1755, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Wu Rangzhi (1799-1870, dynastie Qing)


Lin Shanzhi (1898-1989, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Zhao Shuru (1874-1945, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Wu Changshuo (1844-1927, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est à droite

Pan Tianshou (1897-1971, dynastie Qing puis République)


Anonyme


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est en bas


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est à gauche

 

CALLIGRAPHIES


Mi Fu (1051-1107, dynastie Song)


Yi Bingshou (1754-1815, dynastie Qing)


Zhao Zhiqian (1829–1884, dynastie Qing puis République)


He Shaoji (1799-1873, dynastie Qing puis République)


Fu Shan (1607-1684, dynastie Qing)


Wang Chong (1494-1533, dynastie Ming)


Anonyme


Ma Shaopo (1918-2009)

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