Graver la déprime
mardi 6 octobre 2026, 16:06 Sceaux 印章 Lien permanent

Si les sceaux ont pour fonction première d’apposer une signature - officielle ou privée - ils peuvent aussi, sur une peinture, retranscrire une émotion, un sentiment, un état d’âme. Je vais parler ici de cette seconde utilisation avec un cas précis, un sceau sur lequel j’ai gravé le mot yìyù 抑郁 qui signifie Dépressif, Déprimé ou Dépression. (Ah ! Chic ! On va rigoler !)
Il y a deux manières de créer des sceaux : en allant au plus simple, au plus rapide, ou en se creusant un peu la tête. Pour le ce sceau-ci j’ai agité mes méninges embrumées.
La première étape consiste à rechercher les formes anciennes de ces deux caractères, 抑郁. Car un sceau se grave toujours en caractères dits “sigillaires” appelés aussi “Petit sceau”. Voire en caractères plus anciens encore. Avant, j’utilisais des dictionnaires papier pour rechercher ces formes anciennes ; aujourd’hui je me sers de trois dicos en ligne, beaucoup plus pratiques. Or donc, voici, pour 抑 et 郁, quelques-unes des possibilités :

Il s’agit ensuite de réunir ces deux caractères dans des formes plus ou moins harmonieuses, qu’il faudra éventuellement adapter. Attention, les sceaux se lisant de droite à gauche, le premier caractère se trouve à droite. Quelques exemples, parmi une poignée d’autres possibilités de panachage :

La première solution ne m’emballe pas parce que la grande simplicité du premier caractère à droite s’accorde mal avec la complexité du second caractère à gauche :


La deuxième possibilité est plus intéressante, toute en courbes, mais presque trop jolie pour le mot qu’elle est censée illustrer :


La troisième rejoint la première dans le déséquilibre, je n’ai même pas tenté d’en faire une esquisse :

La quatrième, en revanche, m’intéresse fortement :


Normalement, quand on grave un sceau, on essaie d’éviter les répétitions de formes. Si on a deux fois le même caractère ou la même partie de caractère, on va tenter de dénicher des formes différentes pour varier, ne pas lasser par trop d’uniformité. Par exemple, si le caractère Nuage 云(雲 en traditionnel) apparaît deux fois, on va l’écrire une première fois comme ici à gauche, et une seconde fois comme ici à droite (évidemment, il existe des tas de variantes, je n’entre pas dans les détails) :

En accolant les deux caractères que j’ai choisis, je fais l’inverse. Parce qu’ils se répondent, affichent les mêmes formes ; l’espèce de peigne à droite du premier caractère a une correspondance avec l’espèce de trident sur le deuxième caractère à gauche (à l’origine c’est une main) ; et la forme à gauche du premier caractère, avec une longue queue verticale, a son correspondant inversé à la droite du second :

Mais en dessinant ces deux formes toutes en courbes (croquis 1), je m’aperçois qu’elles sont, comme dans un essai précédent, trop jolies pour le sujet qui m’occupe. Alors je leur donne d’abord une forme anguleuse (croquis 2), puis je les décale en montant le caractère de droite et en descendant le caractère de gauche (croquis 3) :

Ce qui donne, une fois gravé, ceci :

Le déséquilibre me semble ici tout à fait en correspondance avec le sujet, la dépression. En vérité, décaler des caractères est tout à fait sacrilège, ça ne se fait pas, on a décapité des graveurs pour moins que ça. Mais j’avais déjà tenté l’expérience il y a plusieurs années, avais montré un sceau déséquilibré à des graveurs chinois et japonais qui, tous, avaient trouvé l’idée intéressante. Le voici :

Il signifie Qui s’élève vers les nuages ou Envolez-vous vers les nuages ( 高耸入云 ). Le dernier caractère à gauche, le mot Nuage, est tout seul en haut du sceau. Il va donc falloir s’élever pour le rejoindre. Ainsi, ce sceau n’est plus seulement du texte, mais aussi un dessin.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Commentaires
L’oeil s’y arrête et s’y promène, en tout cas. J’espère qu’on ne te décapitera pas car tu as trouvé quelque chose qui fonctionne.
J’aime vraiment beaucoup les sceaux, car c’est vraiment pour moi le pouvoir “magique” des mots. Et ce n’est pas un truc en l’air, j’adore toutes ces pratiques asiatiques avec des mots sur des papiers pour prières, vœux ou incantations, et surtout les japonais avec le kotodama qui en est une pratique vraiment élaborée et codifiée. Pour moi tes sceaux c’est aussi ça !
Même si ça n’est pas orthodoxe pour les puristes, je trouve tes 2 sceaux “déséquilibrés” très appropriés dans leurs formes pour appuyer le propos.