jeudi 2 avril 2026

Tel un buffle se délectant d’une fleur


Il y a a quelques jours, j’assistais pour la première fois à une vente aux enchères. Des acheteurs dans la salle, au téléphone et sur internet, apparemment tous brocanteurs et antiquaires, enchérissaient à tout va pour acheter des objets d’art asiatiques dont les prix allaient de trente euros à plusieurs milliers d’euros. Vases, paravents, vaisselle, statues et statuettes, katanas et tsubas (c’est-à-dire des gardes de katana), pipes à opium, estampes et peintures, masques de théâtre nô, boîtes en émaux cloisonnés ou non, coffres, chaises, bureaux, armoires, lits…



Une acheteuse par téléphone acquit pour deux ou trois mille euros je ne sais combien d’assiettes, soupières et autres aiguières bleues de Chine produites pour l’exportation et commercialisées par la Compagnie des Indes que pour ma part, j’aurais bien offertes à la ressourcerie voisine…. Un vieil acheteur en salle, sourd comme un pot qui ne cessait de fourrager dans un grand sac en plastique siglé Leclerc et dont le téléphone extrêmement bruyant sonnait sans cesse, acheta lui aussi de nombreuses assiettes blanches et bleues. 

Je rêvais de statuettes de servantes Han et Tang dont les mise à prix n’étaient pas toutes énormes, mais qui très vite s’envolèrent à des prix faramineux. Hélas hélas.

Je me fis souffler un lot de superbes sceaux chinois par un couple de pros en salle qui avait la technique, l’habitude. Les salauds. Je les hais. Qu’une renarde à neuf queues vienne nuitamment leur croquer les orteils ! 

Mais je parvins à rafler un énorme sceau sculpté représentant un buffle qui déguste une fleur.


Sur la paroi verticale est gravée la phrase suivante : « Fenêtre lumineuse, table immaculée, pinceau, pierre à encre, papier et encre d’une qualité exquise : l’un des plaisirs de la vie du lettré ».


Ce texte est la traduction en caractères contemporains de la phrase gravée sur la partie “sceau” en caractères sigillaires, que très peu de personnes sont capables de lire. Cet objet n’est pas très vieux, il date du XXe siècle, sans plus de précision.

 



La base mesure 5 cm x 12 cm. C’est gros, pour un sceau. C’est énorme. Pas facile de trouver une peinture assez grande pour l’accueillir. Il va falloir que je barbouille des arbres encore plus imposants ! Et puis, si l’on considère l’objet à l’aune des critères occidentaux, il est un tantinet kitsch, ce buffle. Certes. Si on le considère à l’aune des critères occidentaux. 

C’était ma première vente aux enchères, et sûrement pas la dernière. J’ai bien enregistré toutes les astuces des acheteurs, je suis maintenant prêt, placide tel un buffle se délectant d’une fleur. 

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 4 février 2026

Atelier d’initiation à la gravure de sceaux

Le dimanche 1er février, j’ai mené en banlieue parisienne un atelier d’initiation à la gravure de sceaux chinois.  
Vous trouverez ci-dessous des liens vers des recensions de cette mémorable journée.

SCRITCH ! SCRITCH ! SCRITCH ! AAARRG !
(Bruit des burins attaquant la pierre, cri d’énervement quand l’une d’elles ne se laisse pas faire.)


Les images ci-dessus sont extraites des blogs mentionnés.

mercredi 14 janvier 2026

La longévité gravée dans la pierre

Suite à mon précédent billet consacré au caractère Longévité shòu 壽, j’ai gravé trois sceaux l’affichant, dans trois styles différents. 


L’observateur affûté aura remarqué que le deuxième sceau comporte un caractère supplémentaire, à droite du caractère Longévité 壽. Il s’agit du caractère Éternel yǒng 永. Les sceaux se lisent de droite à gauche ; d’autre part, en chinois, l’adjectif se place, comme en anglais, avant le nom. Il est donc écrit Éternelle longévité yǒngshòu 永壽. Ou plutôt, si l’on veut sonner français, Longévité éternelle. J’ai écrit ici le caractère Longévité 壽 dans sa forme traditionnelle, celle utilisée à Taiwan ou à Hong Kong. En Chine continentale et à Singapour on utilise le chinois simplifié. Longévité s’y écrit donc ainsi : 寿.

Et pendant que j’y suis, le caractère Éternel yǒng 永 est très étudié en calligraphie parce qu’il réunit les huit traits que tout calligraphe se doit de maîtriser, lesquels permettent de calligraphier tous les caractères, quels qu’ils soient. Voici l’ordre dans lequel il faut tracer ces huit traits :


Mais revenons à notre sujet. Ces sceaux-ci sont ovales (ces saucissons ovales, ah ah ah…) et mesurent respectivement 1 x 1,8 cm - 1,4 x 2,6 cm - 1,2 x 2,1 cm. C’est pas grand. Mais c’est ainsi que Lao-Tseu, lui, l’est. Grand.

samedi 20 décembre 2025

Préparer un atelier de gravure de sceaux


En février et mars prochains j’animerai deux ateliers d’initiation à la création de sceaux. Le premier aura lieu en région parisienne, il réunira neuf inscrits, pas un de plus. Configuration inédite : je connais depuis une vingtaine d’années sept des neuf participants. Ça risque d’être bien ! L’atelier se déroulera sur une journée entière. Le matin, après quelques mots quant à l’histoire des sceaux, on entrera dans le vif du sujet en gravant, en caractères blancs sur fond rouge, le mot Bonheur, fú 福. Trois styles seront proposés (je n’entre pas ici dans les détails). L’après-midi, chacun concevra un sceau personnel à deux caractères, ce seront des sceaux-signatures (et là encore je n’entre pas dans les détails).


Le second atelier sera fort différent puisqu’il aura lieu à l’occasion du Nouvel An chinois (la Fête du Printemps) à Brest, les 7 et 8 mars prochains aux Ateliers des Capucins. Trois à quatre sessions d’une durée d’une heure et demie chacune, soit une cinquantaine de personnes sur les deux jours, si j’en crois mon expérience. Deux salles, deux ambiances… Là encore il s’agira de graver le caractère fú 福.


Je commence déjà à préparer mon matériel pour l’atelier de février. Les pierres d’abord, que j’ai commandées en Chine. Elles mesurent 2x2 cm pour la surface à graver, et 5 cm de long.


Les burins, ensuite. Je les ai aiguisés, ai changé les sparadraps qui permettent une meilleure prise en main. Ce sont des burins très fins, qui me semblent plus appropriés pour des débutants.


L’encre, ou plus précisément la pâte à sceaux. J’ai une boîte d’un très beau rouge à la pâte un tantinet desséchée, je l’ai achetée à Shanghai il y a longtemps, il va falloir que je la réhydrate. Et puis j’en ai commandé un boîte neuve de très bonne qualité, ainsi qu’une dizaine de petites boîtes de pâte synthétique de qualité très relative que j’offrirai aux participants.


Les étaux. J’en ai neuf, le compte est bon mais certains sont en mauvais état, j’en ai commandé deux de plus. 


Des crayons noirs, des stylos-feutre indélébiles noirs (il faut que j’en rachète), une gros feutre indélébile rouge, des brosses à dents, du papier de verre en deux densités, un rouleau d’essuie-tout, des feuilles de papier chinois, etc.


Une dizaine de petits sacs en soie que j’offrirai aux participants afin qu’ils y rangent leurs sceaux.


Et puis j’amènerai quelques-uns des sceaux qui me plaisent bien, ceux en forme de rochers de lettrés, la Cascade dorée, Regarder la mer et écouter les vagues, tout en courbes, et un sceau-signature gravé dans le cuivre :


Voilà, tout est prêt. Une commande d’autres burins a été passée, parce qu’on ne sait jamais. J’ai hâte.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 18 décembre 2025

Chercher des prunes dans la neige

Deux sceaux récents, paire indissociable, le premier en caractères rouges sur fond blanc, très anguleux :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent

Le second, en caractères blancs sur fond rouge, tout en courbes :


Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


Ces deux sceaux trouvent leur origine dans un sceau – dont je ne connais ni les dimensions ni le nom de l’auteur – qui réunit ces quatre vers :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent
Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


雨后栽松
风中听竹
雪裡寻梅
霜千赏菊


Le sens de ces mots, hélas, me demeure obscur. Cela dit, la prune, le prunier et la fleur de prunier, associés parfois à la neige, reviennent souvent dans la poésie, dans des expressions en quatre caractères qu’on appelle chengyu, et donc dans les sceaux. En voici trois autres gravés par mes soins, dont la signification m’est connue :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

Le même dans un style différent :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

 


Demander des nouvelles du prunier 問梅消息
(copie d’un sceau de Chen Hong Shou 陈洪绶, 1598-1652,
Demander des nouvelles de chez soi)


Et maintenant trois autres exemples d’expressions à haute teneur en acides chlorogéniques, parmi beaucoup d’autres :

Étancher sa soif en regardant les prunes ou Penser aux prunes pour étancher sa soif 犹望梅止渴
Se consoler de désirs non réalisés avec des fantasmes vains. 

Prune désaltérante 止渴之梅
Son acidité provoquant la salivation, ce fruit soulage la soif. Prune désaltérante peut donc se traduire par Offrir un certain soulagement.

L’âge des prunes qui tombent 摽梅之年
Les prunes mûres à terre désignent une jeune fille en âge de se marier.

 

Cadeau bonus

Recette pour réaliser un baldaquin en papier à fleurs de prunier issue des Réflexions sur la vie à la montagne de Lin Hongshan 林洪山 (dynastie Song) : quatre piliers laqués de noir étaient érigés aux coins du lit, soutenant un dais. Du papier blanc fin était tendu sur le dais, ainsi que sur les parois verticales de la tête et du pied de lit, des rideaux étaient suspendus de chaque côté de l’entrée du lit. À l’intérieur de ce baldaquin en papier, un vase en étain était suspendu à chacun des quatre piliers, chaque vase contenant une branche de prunier fraîchement coupée. C’est ainsi qu’était réalisé le baldaquin en papier à fleurs de prunier.


Notice moderne, genre magasin suédois



Ici les branches de prunier en fleur sont fixées au plafond du baldaquin


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 6 décembre 2025

Né avec une passion pour les sceaux 

À partir de maintenant je vais parler de mes propres productions, tant en matière de sceaux que de peinture de paysage.

Or donc, commençons au hasard par le dernier sceau que j’ai gravé : Né avec une passion pour les sceaux 生有印癖. La phrase est empruntée à un sceau de Gāo Fènghàn (高鳳翰, 1683–1749, dynastie Qing), qui était un petit fonctionnaire mais surtout un grand peintre, graveur de sceaux, poète et calligraphe. Passionné par les sceaux, il en possédait plus d’un millier.

Ma version de Né avec une passion pour les sceaux, très différente de la sienne, s’inspire stylistiquement des sceaux de la période des Royaumes combattants (475-221 avant notre ère). Les caractères sont résolument très anciens.


生有印癖
Né avec une passion pour les sceaux


Le sceau de Gāo Fènghàn, plus proche de nous, est intéressant parce qu’il utilise, pour les caractères 生有 et 癖 le style sigillaire* (ancien), et le style courant (c’est-à-dire moderne) pour le caractère 印 yìn, qui est le mot “sceau”. 

* le style sigillaire est un style aujourd’hui illisible pour le commun des mortels chinois, qu’on n’emploie plus que pour les sceaux et la calligraphie.

Pourquoi avoir écrit ce mot-là en style contemporain alors que cet objet, dont il avoue une passion immodérée, remonte à la nuit des temps ? Zatize ze question.


Le mot “sceau” 印 yìn, écrit en style courant chez Gāo Fènghàn,
et une version sigillaire commune
(il en existe des tas de variations, mais n’entrons pas dans les détails)


Elle est d’autant plus intéressante, cette question, que Gāo Fènghàn a donné à son sceau un aspect ancien en abîmant considérablement les bords de la pierre. On nage là en pleine contradiction… Je n’ai pas trouvé d’autre sceau « historique » qui aurait utilisé, pour le mot “sceau” 印, le style courant au lieu du style sigillaire traditionnel.

Enfin bref, Né avec une passion pour les sceaux.

 

dimanche 31 août 2025

Le monde dans un pouce carré 5

Comment grave-t-on un sceau ? Démonstration par l’exemple : je choisis un texte avec deux caractères seulement, 癖画 “Passion exagérée, dépendance à la peinture” que je vais graver en positif. Les caractères seront donc rouges sur fond blanc. Creuser autour des caractères pour les mettre en relief est plus long que de graver en négatif, où on ne fait que creuser les caractères dans la pierre. C’est aussi beaucoup plus marrant. Je choisis ensuite, parmi de multiples possibilités, des formes anciennes pour ces deux caractères, dans des dictionnaires papier ou des dictionnaires en ligne…


 …je fais des croquis de mise en place, en général sur des Post-It…

 
…enfin je choisis ma pierre.


Un petit coup de ponçage sur la surface à graver (j’utilise deux papiers de verre différents), puis un passage au rouge de ladite surface avec un stylo-feutre Made in Taiwan. Avant, on utilisait de la peinture. Certains graveurs japonais continuent de procéder ainsi.


Je dessine À L’ENVERS les caractères, au crayon puis au stylo-feutre noir indélébile (le premier caractère est symétrique, la tâche est ici simplifiée !) Je choisis ensuite les burins que je vais utiliser, et hop j’attaque la bête…


On peut graver en tenant la pierre dans une main et le burin dans l’autre. Cette technique est réservée aux professionnels, ne la tentez pas chez vous. Pour ma part, je pratique ainsi, parfois, pour faire de petites retouches. Sinon, j’utilise un étau. Il en existe de plusieurs sortes. L’étau en bois, posé sur la table, qu’on fait tourner sans cesse, parce qu’on grave le plus souvent de l’intérieur vers l’extérieur. Il maintient la pierre grâce à un système de coins (version ancienne, traditionaliste) ou avec une vis sans fin (version moderne).


Ou bien on utilise (version ultra-moderne)  un étau en métal monté sur un roulement à billes, qu’on fait tourner d’un élégant mouvement des doigts.


La pierre fixée, on creuse. Les graveurs chinois ou japonais utilisent souvent de gros burins, même pour de petits sceaux. Parce que ça va plus vite. Pour ma part, je préfère utiliser des burins très fins. J’ai tout mon temps.



La première impression du sceau est catastrophique. Comme d’habitude. C’est un dégrossissage. Il faut maintenant affiner tout ça, transformer des droites en courbes.


La deuxième impression est la bonne. Voilà, c’est fini. Parfois, c’est beaucoup plus long. Mais pour cette démonstration j’avais choisi de ne graver que deux caractères, assez simples de surcroît. 



Il ne reste plus qu’à signer ce sceau. Sur l’une des faces je grave mon pseudonyme, Lao Shi 老石 (Vieux Rocher) que je passe ensuite à l’or fin. Je pourrais également graver son titre sur le côté ,“Passion exagérée, dépendance à la peinture”, en caractères contemporains simplifiés 癖画 pour les Chinois de la Chine continentale et de Singapour, ou en caractères traditionnels 癖畫 pour les Chinois de Taïwan ou Hong Kong. Puisque je le rappelle, les sceaux sont gravés en caractères anciens, dits « sigillaires » que seuls les graveurs de sceaux et les calligraphes comprennent. Si quelques rares caractères ont peu évolué au cours des siècles et sont reconnaissables par tout un chacun, la quasi totalité d’entre eux est incompréhensible pour la plupart des gens.


Deux mots sur la pâte à sceaux. Elle est faite d’une pierre, le cinabre, aussi appelé sulfure de mercure, qui est réduite en poudre puis mélangée à des fils de soie ou de coton et de l’huile de ricin. L’ensemble forme une pâte qui peut aller de l’orange au carmin, en passant par le vermillon. Il existe plusieurs qualités de pâte à sceaux, plusieurs marques, il existe également de la pâte à sceaux synthétique, de piètre qualité, reconnaissable à sa texture granuleuse mais aussi parce que souvent vendue dans des petites boîtes métalliques rouges.

Cette très brève histoire des sceaux chinois s’achève ici. Si vous avez des questions historiques, techniques, ou concernant les pierres, le matériel, la pâte à sceaux, que choisir, où acheter, n’hésitez pas à me questionner.
 

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J’en profite pour signaler ici que j’anime à l’occasion des stages d’initiation à la gravure de sceaux, et que je grave des sceaux à la demande. Me contacter pour tout renseignement.

 

samedi 30 août 2025

Le monde dans un pouce carré 4

Pour composer un sceau il existe des grilles aidant à tracer le texte de manière logique, géométrique. Voici quelques exemples de découpage d’un espace carré, selon le nombre de caractères à graver.


Voici maintenant deux sceaux que j’ai créés qui utilisent un découpage de l’espace en quatre parts égales, selon le premier exemple de la dernière ligne de l’image ci-dessus. Mais en utilisant deux styles de caractères, pour un texte identique : 


L’important, c’est l’équilibre. 

Voici maintenant un sceau déséquilibré, de l’aveu de son créateur. Trop de blancs dans la colonne de gauche, deux caractères trop chargés en bas. À droite, un croquis rétablissant (selon moi) l’équilibre avec des caractères modifiés. Ici la grille de découpage est encore une fois assez simple, deux colonnes coupées en quatre parts égales pour huit caractères.


Cela dit, on peut sortir des grilles imposées et des formes prédéfinies des caractères qui tous, idéalement, doivent entrer dans un carré et occuper l’espace tout entier. Plusieurs graveurs du 20e siècle brisèrent les grilles, en voici trois.

Qi Baishi (1864-1957) 

Des caractères taillés à la hache. De grands blancs volontaires. Disparition quasi systématique des espaces entre les caractères. Personne avant lui n’était allé aussi loin dans la “déconstruction”, comme on dirait maintenant.


Shou Shigong (1885-1950)

Des traits d’épaisseurs très variables, les symétries chamboulées.


Deng Sanmu (1898-1963)

1. Un caractère central isolé tel un escargot, forme ancienne du caractère “nuage”.

2. L’œil attiré par le caractère en haut à gauche tel un rire, forme ancienne du caractère “courage”. Savants déséquilibres.


Et parce que je ne crains pas le ridicule après ces grands maîtres, voici deux de mes sceaux délibérément déséquilibrés :

• dans Qui s’élève vers les nuages, le caractère nuage (en haut à gauche) monte, laisse de l’espace vide (du ciel) sous lui.


• dans Après la pluie ou Pluie tardive, c’est un peu le même principe ; la pluie, principalement figurée par les traits obliques du caractère « pluie » à gauche, est en train de tomber. La base du sceau illustre ainsi le sol. 


Les fins observateurs auront remarqué que le caractère « pluie » 雨 se retrouve dans le caractère « nuage » 雲 dont il est la clé, le radical, numéroté 76 dans la grille des 214 radicaux.

Dans le prochain billet je montrerai, étape par étape, la fabrication d’un sceau. En attendant, retour à la tradition pure et dure avec un sceau impérial à neuf plis (voir ce précédent billet). C’est l’un des sceaux de Kangxi (1654-1722), quatrième empereur de la dynastie Qing (1644-1912). L’objet n’est pas en pierre mais en bois de santal, la face imprimable mesure 10 cm de côté. 


Le texte dit : Honorer le Ciel, servir le peuple. Il s’agit là d’un concentré de la maxime impériale : « Honorer le Ciel, apprendre des ancêtres, faire preuve de diligence en politique, aimer le peuple. » Ce type de sceau, assez énorme, était notamment appliqué au sommet  et, quand c’était possible, au centre des grandes peintures que l’empereur avait acquises ou s’était appropriées. Voici un autre sceau impérial au sommet d’une peinture de Wang Hui 王翚 (1632-1717, dynastie Qing) intitulée Ermite dans la montagne :


Ce sceau, Trésor du prince Yi 怡亲王宝, appartenait à Yunxiang, également connu sous le nom de prince Yi. Treizième fils de l’empereur Kangxi, le prince Yi occupa la fonction de régent pendant les règnes de Kangxi et de Yongzheng.

À suivre !

 

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vendredi 15 août 2025

Le monde dans un pouce carré 3

Dans l’épisode précédent je m’étais arrêté aux sceaux à neuf plis de la dynastie des Song du Sud. Avant de reprendre le cours de l’histoire, un petit sceau en arrière (ah ah quel humour). J’avais évoqué des sceaux en bronze nous provenant de dynasties assez éloignées. En voici un autre, en bronze également :


Je n’avais pas parlé de la taille de ces sceaux. Ils sont minuscules, un centimètre carré, en général :


Le sceau rond représenté sur le panneau mesure en réalité 1,4 cm de diamètre. Voici maintenant un sceau rectangulaire qui mesure 1,9 cm de long sur 1,1 cm de large :


J’ai taillé un sceau de 1 cm de côté, dans de la pierre (je n’avais pas de bronze sous la main). Voici ce que ça donne :



Mais dites-moi, Docteur, pourquoi ces sceaux étaient-ils coulés dans le bronze et pourquoi en une si petite taille ? 

Parce qu’à l’époque on n’avait pas encore trouvé de pierre facilement taillable. Et puis le bronze, c’est lourd. Alors autant créer des sceaux touts petits, puisqu’ils devaient en permanence être portés à la ceinture via une cordelette ou une bande de tissu passant dans la boucle dudit sceau. Voilà qui est dit. Reprenons notre historique.

Sous les Song du Nord (960-1127), le gouvernement restreint aux officiels le moulage de sceaux en bronze. Les privés doivent graver dans l’os, le cuivre, le jade, etc. Sous les Song du Sud (1127-1279) les artistes commencent à apposer leurs sceaux sur leurs œuvres. 

Sous la dynastie Yuan (1271-1368) un peintre nommé Wang Mian découvre une pierre tendre idéale pour la gravure.


Depuis ce jour on grave principalement dans des pierres telles celles de Soushan, Qingtian, Changhua, etc.


À partir de la dynastie Song du Sud (1127-1279) plus aucune règle ou bouleversement technologique ne viendra bloquer le développement des sceaux. C’est donc la fin de ce très petit historique, résumé en une frise qui montre l’évolution stylistique des sceaux.


Il y eut des changements dus aux techniques - sceaux coulés en bronze, gravés dans le cuivre puis la pierre -, des écoles différentes selon les époques. Cela dit, des critères se sont lentement mis en place, j’en parlerai la prochaine fois.

À suivre !

 

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dimanche 6 juillet 2025

Le monde dans un pouce carré 2

Sous les Han (206 av. notre ère-23), l’écriture a évolué pour devenir le « style des clercs ». Elle va encore se transformer au cours des siècles pour aboutir à l’écriture actuelle. 


L’ancienne écriture commune, désormais restreinte au domaine des sceaux, est aujourd’hui incompréhensible pour le Chinois moyen, seuls les calligraphes et les graveurs de sceaux savent la lire. Et encore, pas toujours couramment. On continue pourtant de l’utiliser pour créer des logos, des enseignes de magasins. Et souvent on écrit au-dessous la traduction en chinois contemporain ou en caractères romains !




(Photos prises à Taiwan)


Sous les dynasties des Jin occidentaux et orientaux (265-420) l’écriture manuelle dans le « style des clercs », est abandonnée au profit du « style régulier », aussi appelé « style courant » (voir plus haut). Le fossé se creuse un peu plus entre écriture commune et écriture des sceaux. Celle-ci abandonne progressivement les courbes au profit des angles. 


Dans le même temps, les têtes de sceaux gagnent en importance. 


Et l’on coule des sceaux à six faces gravées qu’on dispose dans les tombes des officiels, pour un usage post-mortem, on ne sait jamais, ça peut servir.


Sous les dynastie Tang (618-917) et Song (960-1279), l’usage des sceaux devient de plus en plus strict et complexe. Ils quittent la ceinture du fonctionnaire, se posent sur le bureau, s’ornent de textes sur les côtés verticaux, etc.

Sous les Song du Sud (1127-1279), les titres officiels deviennent très longs. Pour les graver sur des surfaces relativement petites, on plie les caractères à angle droit. Et, paradoxe, on doit parfois ajouter des traits pour combler les vides. Le « sceau à neuf plis », incompréhensible pour le commun des mortels, devient une marque de pouvoir.

À suivre !
 

 

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lundi 30 juin 2025

Le monde dans un pouce carré 1

“Le monde dans un pouce carré” est une expression désignant les sceaux chinois. Je vais republier ici, en plusieurs épisodes, une histoire des sceaux à partir de celle que j’avais concoctée sur Mastodon.

Or donc, les plus anciens sceaux dénichés à ce jour sont :
• une marque de potier sur une jarre de la dynastie Shang (17e-11e s. avant notre ère), dont l’image est malheureusement introuvable ;
• des sceaux en bronze, de la même époque, qui sont probablement des signatures.

Cette pratique devint commune sous les périodes des Printemps et des Automnes et des Royaumes combattants (722-221 av. notre ère), de nombreux sceaux figurent sur les poteries ou récipients en bronze de cette époque :

Sceau sur poterie datant de l’époque
des Royaumes combattants (722-221 av. notre ère)

Durant cette même période on créait également des sceaux personnels gravés dans le jade, ou bien coulés en bronze grâce à la technique de la fonte à cire perdue. L’anneau au sommet du sceau permettait d’accrocher l’objet au vêtement. Ainsi, on pouvait l’utiliser à tout moment.

Ces sceaux servaient à sceller des boîtes contenant des courriers, mais aussi les courriers eux-mêmes, ou encore des contrats, écrits sur des languettes de bambou assemblées (le papier n’avait pas encore été inventé), grâce à une empreinte dans de l’argile traversée par une ficelle qui liait le tout.

À cette époque, ils pouvaient être officiels ou privés. Ci-dessous, celui d’un général, un sceau privé assorti de poissons qui dit « Bonne chance au quotidien », et un autre en forme de cœur avec le caractère 保 au milieu, abrégé pour obtenir une symétrie parfaite.

Sous les Qin (221-206 av. notre ère) l’empereur unifie le pays, standardise les poids, les mesures et l’écriture. Le style “petit sigillaire” est imposé. Plus question d’écrire ou de graver selon des modes, des pratiques régionales, il faut être compréhensible d’un bout à l’autre du pays.

Sous les Han (206 av. notre ère-23) on serre encore un peu plus la vis, un ministère des sceaux supervise tout : le jade et l’or avec sculpture de tigre au sommet pour l’empereur, l’or ou l’argent avec tortue au sommet pour les hauts fonctionnaires, le bronze avec un simple anneau pour les petits. Nature et couleur des rubans sont aussi réglementées. Dura lex sed lex !

Sous les Qin et les Han, on trace souvent un cadre autour des sceaux officiels, gravés en négatif (caractères blancs sur fond rouge). Mais on invente en les divisant de manière inégale selon l’encombrement des caractères, qui commencent à abandonner les courbes du style “petit sigillaire” au profit des lignes droites.

Les sceaux privés, souvent gravés dans le jade, sont moins contraints, ile permettent d’inventer de nouveaux styles tel celui appelé “oiseaux et insectes” parce qu’on peut y voir, avec un peu d’effort, des caractères en forme d’oiseaux, d’insectes, de vers de terre…

À suivre !
 

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