samedi 29 août 2026

“Jeunesse : Retour au pays” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Troisième bobine : Retour au pays. Durée : 2 heures et 53 minutes. 

Le caractère 归 (ou 歸 en chinois traditionnel, tel qu’il est indiqué au bas de l’affiche), est traduit par Retour au pays. C’est en fait un verbe qui signifie Rentrer chez soi, mais aussi Se marier. Or il sera question des deux acceptions du verbe dans ce troisième volet de Jeunesse.

Ça commence avec un jeune homme qui coupe à la machine des dizaines de pièces de tissu empilées, en suivant un patron. Il fait nuit, et justement son patron l’appelle pour lui ordonner de couper séance tenante une autre série de pièces alors qu’il est tard, qu’il est épuisé, écroulé sur les ballots de tissu.

Ça se poursuit avec un gars qui livre du tissu à un atelier, qui appelle le commanditaire pour se faire payer mais ce dernier s’évanouit dans la nature, le gars ne verra jamais la couleur de son argent.

Ça continue avec la vie dans les ateliers. Pas drôle. On a vu ça dans les deux volets précédents.

Et puis les ouvrières et les ouvriers s’en retournent enfin chez eux pour les fêtes du Nouvel An. Dans l’Anhui, une province proche, ou bien dans le Yunnan, au sud-ouest du pays, 2 800 kilomètres dans un train bondé, assis par terre. Ce couple-là a bien failli ne pas rejoindre son village parce que le mari a perdu tout l’argent qu’il venait de recevoir en jouant aux cartes. C’est la production du film qui a payé le voyage. Deux jours et deux nuits de train, puis deux jours de voiture. Arrivée chez elle, la femme confie qu’elle n’en peut plus, elle aimerait vivre seule mais elle est mariée, c’est trop tard. Elle devra s’occuper de ses parents et de ses beaux-parents quand ils seront vieux et cela l’effraie, elle n’y arrivera pas, c’est l’impasse. La possibilité d’un divorce n’est même pas évoquée. 

Dès le retour à la maison, la pression familiale est là. L’ouvrier, quel que soit son âge, est au service des aînés. « Les devoirs que l’on doit à ses parents sont les fondations de tous les autres », a dit Confucius. Le mari joueur de cartes doit aider son père atteint de tuberculose, aller récupérer des briques volées par des ouvriers, régler un conflit à propos de canalisations d’eau détournées, etc. Il rentre exténué mais ne trouve pas le repos. 


D’autres couples, toujours dans le Yunnan, se marient. C’est la fête, les mariés affichent des sourires forcés, tout le village est invité mais on se rend compte, une fois les centaines de pétards explosés, qu’il n’y a pas grand-chose à déguster : une poignée de bonbons qui fera le bonheur des enfants, et c’est à peu près tout. Le dénuement est profond dans cette province montagneuse, reculée, quasiment inaccessible, où les gens n’ont rien d’autre à offrir que leur sourire parfois gêné, et le bruit assourdissant des pétards.

La vie est un peu plus douce dans l’Anhui. Un autre mariage, encore. Le couple se tient sur un balcon, de nuit.  L’homme reproche à sa toute nouvelle femme d’avoir raté son maquillage. Il lui demande de reculer, de reculer encore pour ne pas être à ses côtés. La scène est d’une incroyable violence. Plus tard, de retour à Zhili, on se rend compte que ce mari goujat est également très mauvais en couture. Il n’y arrive pas et c’est sa femme qui rattrape ses erreurs pendant que lui, assis, regarde voler les mouches. D’autres mariages seront évoqués, pas toujours très heureux. On se marie plus par obligation – fonder une famille dont les enfants assureront les vieux jours des parents ainsi que le culte des ancêtres – plutôt que par amour.

Le film se termine sur l’un des ouvriers, Lin Shao, qu’on a suivi tout au long des trois volets, rivé à sa machine à coudre, seul. Il porte un masque. La scène a été tournée en mars 2019. Quelques mois plus tard surgissait le Covid-19. «  En fait, confie Wang Bing, pendant les derniers jours de tournage les travailleurs portaient des masques parce que l’air était épais, avec des fibres de tissu. Nous n’avions pas prévu que cela résonnerait de manière prémonitoire avec la pandémie. »

Dans le premier volet de Jeunesse, les ouvriers ne regardaient pas la caméra ; dans le deuxième ils se confient au caméraman – on voit également son ombre dans les scènes de rue – ; dans le troisième ils l’invitent à leur table. D’abord témoins anonymes, invisibles, les différents porteurs de caméra s’impliquent de plus en plus, prennent la parole. C’est qu’ils ne peuvent pas rester insensibles au destin de ces jeunes gens qu’ils suivent maintenant depuis plusieurs années.

Si certains personnages de ce dernier volet sont nouveaux, on suit principalement le parcours de jeunes ouvriers découverts dans le premier volet. D’abord adolescents ils sont devenus adultes, se sont mariés, ont eu des enfants. Et tous ont vieilli, prématurément. Coudre des vêtements pour enfants dans des conditions qui s’apparent à l’esclavage n’est pas une sinécure. Le montage est plus haché que dans les deux volets précédents, même si certaines scènes sont filmées dans leur longueur. C’est que la vie est dure pour ces travailleurs migrants issus de la campagne, des montagnes abruptes. On les suit pendant dix heures de film, on s’attache à certains d’entre eux et quand l’écran s’éteint on se regarde, assis dans le canapé, émus. On sait qu’on ne les oubliera pas.
 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 27 août 2026

“Jeunesse : Les Tourments” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Deuxième bobine : Les Tourments. Durée : 3 heures et 47 minutes. 

Le caractère 苦, traduit donc par Tourments, signifie habituellement amertume, pénible, souffrir, travailler dur, s’épuiser à, malheureux, misérable… Tous ces mots conviennent parfaitement aux situations décrites dans ce deuxième volet. Le film commence doucement, semble répéter des scènes vues dans Le Printemps : les garçons qui s’intéressent fortement aux filles, les filles qui s’intéressent aux garçons (l’un d’eux, torse nu, est qualifié de sexy), et puis très vite on quitte cette ambiance désormais connue pour des allers et retours entre différents ateliers où l’on rigole moins, beaucoup moins.

C’est cette jeune femme totalement exténuée qui veut rentrer chez elle mais qui doit d’abord défaire son lot de vêtements et le recoudre si elle veut gagner quelques sous.


C’est ce jeune homme qui perd son carnet de paie, objet indispensable s’il veut toucher son salaire. On le suit, totalement perdu, qui ne cesse de faire, lui aussi, des allers et retours, qui retourne dans sa chambre à la recherche du carnet, qui rebrousse chemin, qui tourne en rond tel une souris prisonnière d’un labyrinthe. Ce sont ensuite des tas de petits événements qui vont faire s’enrayer la machine ; la production va subir des à-coups, jusqu’à parfois s’interrompre définitivement. Les conditions se dégradent, l’atmosphère devient irrespirable. On découvre les arnaques à l’emploi, les arnaques au logement, la corruption de la police, la situation impossible, inconcevable pour nous dans laquelle sont pris les ouvriers, et qui consiste à négocier le tarif des vêtements à coudre une fois qu’ils ont été cousus. Le rapport de force est alors en faveur du patron, évidemment, et les négociations durent une éternité jusqu’à ce que les ouvriers épuisés acceptent ses conditions iniques, ses tarifs plus bas que l’année précédente. 

La violence à l’état pur s’exprime dans ces Tourments. Avec notamment le récit confidentiel – presque murmuré dans une quasi obscurité et couvert par une musique tonitruante diffusé par un ordinateur portable – de la répression d’une émeute d’ouvriers du textile qui fit plusieurs morts. Car dans ce deuxième volet les ouvriers démunis, parfois désespérés, se confient à la caméra alors qu’ils l’ignoraient dans le premier. C’est que les situations ne sont pas les mêmes. Ici on est à bout, on n’en peut plus, et le désir de chacun est de s’en retourner au village. Sauf que là-bas les dettes attendent l’ouvrier migrant : l’emprunt pour la maison, les frais de scolarité, etc. Le piège se referme.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 26 août 2026

“Jeunesse : Le Printemps” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Cette merveilleuse bobine se découpe en trois parties, Le Printemps, Les Tourments et Retour au pays. Elle dure, au total, quasiment 10 heures. La première partie, Le Printemps, longue de 3 heures et 35 minutes, se regarde sans ressentir la moindre lassitude tant on est pris, séduits, énervés, horrifiés parfois à la découverte de la vie exténuante de ces jeunes ouvriers du textile.

Forçats de la machine à coudre, de dix-huit à vingt-deux ans pour la plupart (on compte une gamine de seize ans) et tous originaires du même village à environ trois cents kilomètres de Zhili, ils confectionnent à toute allure des robes pour enfants, des pantalons de jogging et toutes sortes d’autres vêtements, jusqu’à des heures indues. Payés à la tâche, ils travaillent en équipe sur des lots de parfois plusieurs milliers de pièces. Découpe des différentes parties du vêtement, doublures, fermetures Éclair, cols, ourlets, surpiquages, festons, assemblage…

Il y a aussi des moments de rigolade, heureusement, de chahut entre garçons et filles, de drague. Des histoires d’amour se tissent, des filles se retrouvent enceintes. Surgissent alors les familles qui, dans ce milieu gangrené par le capitalisme sauvage, viennent asséner leur morale confucianiste, celle-là même que Mao prétendait détruire. Se marier, ne pas se marier, dans ce domaine rien n’est simple, en Chine…


Le capitalisme sauvage, c’est celui qui s’assied sur les droits des travailleurs, qui impose des rythmes de travail effrénés, qui refuse d’accorder un demi-yuan (0,064 centime d’euro) de plus sur le prix de chaque pièce de vêtement excédant rarement dix yuans (1,28 euro). C’est aussi les dortoirs au-dessus des ateliers de confection, le confinement dans un immeuble de béton long de plusieurs centaines de mètres, c’est l’insalubrité (endémique en Chine, il est vrai), l’absence de tout chauffage en hiver, la chaleur étouffante en été. 

Le film est composé de saynètes qui s’entremêlent, toutes filmées caméra à l’épaule, sans aucune voix off, dans un montage alternant groupes et individus. Alternent également les plans larges sur les ateliers encombrés de piles de vêtements, de chutes de tissu, et les plans serrés sur les ouvriers qui cousent à une vitesse parfois si élevée qu’on croirait ces plans accélérés. Sur toute la durée du film, trois petits moments seulement où l’un d’eux regarde la caméra, voire s’adresse au caméraman. Le reste du temps il se fait invisible et l’on est dans cet atelier, dans ce dortoir, dans ce bureau de patron au plus près des ouvrières et des ouvriers, de leurs vies ô combien difficiles que nous suivons, confortablement installés dans nos canapés. Et l’on a presque honte de notre relative opulence…

Jeunesse : Le Printemps de Wang Bing, c’est 3 heures 35 de cinéma du réel qui passent à toute vitesse. On en redemande et ça tombe bien, ce soir on enchaîne avec la suite, intitulée Les Tourments.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.