
Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.
Troisième bobine : Retour au pays. Durée : 2 heures et 53 minutes.
Le caractère 归 (ou 歸 en chinois traditionnel, tel qu’il est indiqué au bas de l’affiche), est traduit par Retour au pays. C’est en fait un verbe qui signifie Rentrer chez soi, mais aussi Se marier. Or il sera question des deux acceptions du verbe dans ce troisième volet de Jeunesse.
Ça commence avec un jeune homme qui coupe à la machine des dizaines de pièces de tissu empilées, en suivant un patron. Il fait nuit, et justement son patron l’appelle pour lui ordonner de couper séance tenante une autre série de pièces alors qu’il est tard, qu’il est épuisé, écroulé sur les ballots de tissu.
Ça se poursuit avec un gars qui livre du tissu à un atelier, qui appelle le commanditaire pour se faire payer mais ce dernier s’évanouit dans la nature, le gars ne verra jamais la couleur de son argent.
Ça continue avec la vie dans les ateliers. Pas drôle. On a vu ça dans les deux volets précédents.
Et puis les ouvrières et les ouvriers s’en retournent enfin chez eux pour les fêtes du Nouvel An. Dans l’Anhui, une province proche, ou bien dans le Yunnan, au sud-ouest du pays, 2 800 kilomètres dans un train bondé, assis par terre. Ce couple-là a bien failli ne pas rejoindre son village parce que le mari a perdu tout l’argent qu’il venait de recevoir en jouant aux cartes. C’est la production du film qui a payé le voyage. Deux jours et deux nuits de train, puis deux jours de voiture. Arrivée chez elle, la femme confie qu’elle n’en peut plus, elle aimerait vivre seule mais elle est mariée, c’est trop tard. Elle devra s’occuper de ses parents et de ses beaux-parents quand ils seront vieux et cela l’effraie, elle n’y arrivera pas, c’est l’impasse. La possibilité d’un divorce n’est même pas évoquée.
Dès le retour à la maison, la pression familiale est là. L’ouvrier, quel que soit son âge, est au service des aînés. « Les devoirs que l’on doit à ses parents sont les fondations de tous les autres », a dit Confucius. Le mari joueur de cartes doit aider son père atteint de tuberculose, aller récupérer des briques volées par des ouvriers, régler un conflit à propos de canalisations d’eau détournées, etc. Il rentre exténué mais ne trouve pas le repos.

D’autres couples, toujours dans le Yunnan, se marient. C’est la fête, les mariés affichent des sourires forcés, tout le village est invité mais on se rend compte, une fois les centaines de pétards explosés, qu’il n’y a pas grand-chose à déguster : une poignée de bonbons qui fera le bonheur des enfants, et c’est à peu près tout. Le dénuement est profond dans cette province montagneuse, reculée, quasiment inaccessible, où les gens n’ont rien d’autre à offrir que leur sourire parfois gêné, et le bruit assourdissant des pétards.
La vie est un peu plus douce dans l’Anhui. Un autre mariage, encore. Le couple se tient sur un balcon, de nuit. L’homme reproche à sa toute nouvelle femme d’avoir raté son maquillage. Il lui demande de reculer, de reculer encore pour ne pas être à ses côtés. La scène est d’une incroyable violence. Plus tard, de retour à Zhili, on se rend compte que ce mari goujat est également très mauvais en couture. Il n’y arrive pas et c’est sa femme qui rattrape ses erreurs pendant que lui, assis, regarde voler les mouches. D’autres mariages seront évoqués, pas toujours très heureux. On se marie plus par obligation – fonder une famille dont les enfants assureront les vieux jours des parents ainsi que le culte des ancêtres – plutôt que par amour.
Le film se termine sur l’un des ouvriers, Lin Shao, qu’on a suivi tout au long des trois volets, rivé à sa machine à coudre, seul. Il porte un masque. La scène a été tournée en mars 2019. Quelques mois plus tard surgissait le Covid-19. « En fait, confie Wang Bing, pendant les derniers jours de tournage les travailleurs portaient des masques parce que l’air était épais, avec des fibres de tissu. Nous n’avions pas prévu que cela résonnerait de manière prémonitoire avec la pandémie. »
Dans le premier volet de Jeunesse, les ouvriers ne regardaient pas la caméra ; dans le deuxième ils se confient au caméraman – on voit également son ombre dans les scènes de rue – ; dans le troisième ils l’invitent à leur table. D’abord témoins anonymes, invisibles, les différents porteurs de caméra s’impliquent de plus en plus, prennent la parole. C’est qu’ils ne peuvent pas rester insensibles au destin de ces jeunes gens qu’ils suivent maintenant depuis plusieurs années.
Si certains personnages de ce dernier volet sont nouveaux, on suit principalement le parcours de jeunes ouvriers découverts dans le premier volet. D’abord adolescents ils sont devenus adultes, se sont mariés, ont eu des enfants. Et tous ont vieilli, prématurément. Coudre des vêtements pour enfants dans des conditions qui s’apparent à l’esclavage n’est pas une sinécure. Le montage est plus haché que dans les deux volets précédents, même si certaines scènes sont filmées dans leur longueur. C’est que la vie est dure pour ces travailleurs migrants issus de la campagne, des montagnes abruptes. On les suit pendant dix heures de film, on s’attache à certains d’entre eux et quand l’écran s’éteint on se regarde, assis dans le canapé, émus. On sait qu’on ne les oubliera pas.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.





