Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜

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dimanche 4 octobre 2026

Un double bonheur


Trouvé récemment dans une ressourcerie, ces deux petits vases identiques :


Seraient-ce des caractère chinois dessinés sur l’un de leurs côtés ? À première vue, non. Mais à mieux y regarder, en imaginant des traits rouges s’inscrivant dans les espaces noirs…


… on découvre, dissimulé, le caractère du double bonheur :


Le revoici, un peu mieux dessiné, dans un style plus libre :

Ce caractère est basé sur l’idéogramme xǐ 禧 qui signifie également bonheur.

Amputé de sa première partie (à gauche), le bonheur devient le verbe aimer et se prononce toujours xǐ 喜.

Doublé, il devient le double bonheur et, petit détail rigolo, il ne se prononce pas xǐxǐ, mais toujours xǐ. 

C’est lui qu’on retrouve donc sur cette paire de vases :


Ce double bonheur n’est pas vraiment un caractère, il n’existe pas dans le dictionnaire chinois, c’est juste un caractère doublé, un signe, un symbole. Le voici, tel qu’on le rencontre souvent :


Mais pourquoi ce double bonheur ?, se demandent certains. Un simple bonheur n’est-il pas suffisant ? Eh bien ça dépend. En Chine, le double bonheur est le signe qu’on affiche un peu partout lors d’un mariage, ici dans une salle de réception :


On pourrait penser qu’il s’agit donc du bonheur de l’homme et de celui de la femme, 1+1=2. Sauf que pas tout à fait, si l’on en croit la légende (un peu longuette, désolé, mais nous vous plaignez pas car je vous épargne les multiples variantes) :

Alors qu’il avait vingt-trois ans, Wang Anshi (homme politique de la dynastie des Song du nord qui vécut de 1021 à 1086) se rendit à la capitale, Bianliang (aujourd’hui Kaifeng), pour passer les examens impériaux. Faisant halte à  Majiazhen, dans le Sichuan, il aperçut une “lanterne tournante” accrochée à l’extérieur d’une riche demeure [l’histoire se passe lors de la fête des Lanternes, dernier célébration du Nouvel An chinois]. Il s’approcha et vit inscrite sur la lanterne la première moitié d’un distique : « Lanterne tournante, la lanterne tourne, le cheval avance, quand la lanterne s’éteint, le cheval s’arrête. » 

— Quel joli début de poème, auquel il manque malheureusement le second vers ! s’écria-t-il. 

L’intendant, qui se trouvait derrière la porte, avait tout entendu.

Le lendemain matin, Wang Anshi passa l’examen et rendit sa copie en premier. L’examinateur principal le convoqua pour un entretien, désigna le drapeau du tigre volant planté devant le hall, sur lequel était écrit :  « Drapeau du tigre volant, le drapeau flotte, le tigre vole, quand le drapeau s’enroule, le corps du tigre se cache. » Immédiatement, Wang Anshi répondit : « Lanterne tournante, la lanterne tourne, le cheval avance, quand la lanterne s’éteint, le cheval s’arrête. » Sa réponse, rapide et excellente, remplit l’examinateur principal d’admiration.

L’examen terminé, Wang Anshi repassa par Majiazhen, s’arrêta à nouveau devant la maison à la lanterne tournante. L’intendant le reconnut comme le jeune lettré qui avait loué le distique quelques jours auparavant, et insista pour le faire entrer. Après lui avoir servi du thé, le maître des lieux, qui s’appelait Ma Yuanywai, pressa Wang Anshi de compléter le distique de la lanterne tournante. Celui-ci utilisa à nouveau la même astuce, et écrivit sans hésiter : « Drapeau du tigre volant, le drapeau flotte, le tigre vole, quand le drapeau s’enroule, le corps du tigre se cache. » Voyant que sa réponse était à la fois ingénieuse et parfaitement symétrique, Ma Yuanywai lui promit immédiatement la main de sa fille. Car la première partie du distique avait été composé par la demoiselle Ma, dans le but de choisir un époux.

Vint le jour du mariage. Alors que le couple s’apprêtait à se prosterner devant le Ciel et la Terre, un messager arriva et annonça :

— Maître Wang a réussi les examens impériaux !

Ce fut une nouvelle joie, qui venait s’ajouter à la précédente. Puis on passa au banquet à la fin duquel, Wang Anshi, légèrement éméché, traça un grand symbole du double bonheur sur du papier rouge. Il le fit coller sur la porte et improvisa ces vers : « Le distique habile forme le chant du double bonheur, la lanterne tournante et le tigre volant nouent les liens du mariage. »

On voit par là que le double bonheur n’est pas celui des deux époux, mais seulement celui de Wang Anshi qui réussit les examens - promesse d’un emploi dans l’administration impériale - et trouva femme. En s’appropriant, à deux reprises, des vers dont il n’était pas l’auteur. Un pur escroc, donc.

Aujourd’hui, toutefois, l’on considère que le double bonheur est bien celui des deux époux.

Ce signe est partout quand il s’agit de l’union de l’homme et de la femme. Ci-dessous le double bonheur et la pie, symbole du mariage et de la fertilité. La fleur de prunier exprime la longévité, évoque la femme pure et innocente. Quand elle est associée au bambou (ce qui n’est pas le cas ici) elle symbolise également le double bonheur. La fleur de prunier + le bambou : je vous laisse méditer là-dessus…


Le double bonheur, le phénix et le dragon, symboles de l’harmonie conjugale, ici en papier découpé :


Le double bonheur encore et toujours, le double bonheur partout. Jusque sur les produits de grande consommation : paquets de cigarettes, boîtes d’allumettes, boîtes de bière, potiches et vaisselle en tous genres, paquets de nouilles, etc. Le double bonheur est depuis longtemps récupéré par le commerce :



En cela, les vendeurs s’inspirent de la propagande maoïste qui détourna le double bonheur à son profit pendant la Révolution culturelle (1966-1976). Ce symbole du bonheur matrimonial devint celui de la révolution politique, liée au respect des quotas de production socialiste. Plusieurs affiches de cette époque montrent donc des paysans ou des ouvriers brandissant fièrement ce symbole. Pour exemple, celle-ci puisée dans ma collection personnelle :


Le texte au-dessous, 自力更生造大机 se traduit par “Construire de grandes machines par nos propres moyens”. On est loin du petit bonheur à deux…

Rien ne se crée, tout se transforme, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 5 septembre 2026

Mes plus belles photos sont dans ma tête

Il m’arrive de faire de la photo. Assez peu parce que trop lent, trop timide… Mes plus belles photos sont dans ma tête !

En attendant, en voici vingt-cinq autres, toutes prises à Taiwan sauf les quatre dernières retrouvées par hasard ; elles montrent la Chine continentale, il y a un paquet d’années de ça.

***

Photos prises en Chine continentale


Shanghaïennes


Petit Mickey


Frère et sœur de Xi’an


Le long de la rivère Li


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

jeudi 20 août 2026

Un lion de Venise Made in China


Photo © Massimo Ripani-Sime

 

Je croyais vous avoir raconté l’année dernière l’histoire du lion de Venise, mais mon moteur de recherche interne me dit que non non non, t’as oublié, c’est tout en bas d’une pile de trucs à faire qui s’entassent dans le placard. Oups. Réparons donc dare-dare ce dommageable oubli.

Quel est le lien entre l’emblématique lion de Venise et la Chine, vous demandez-vous dans vos chaumières. Eh bien c’est simple, à l’instar de vos ticheurtes et basquettes, le lion de Venise est Made in China. Ce lion qui trône au sommet de l’une des colonnes de marbre de la place Saint-Marc, oui. Celui-là exactement. Voici l’histoire.

Depuis des lustres les historiens se demandaient d’où venait ce lion long de 4 mètres et haut de 2,20 mètres – un beau bébé – qui, visiblement, n’est pas de fabrication vénitienne. On a un temps pensé qu’il était natif de Mésopotamie. Puis de Perse. Puis de Grèce antique. On l’a dit gothique, assyrien, étrusque… On aurait situé sa naissance à Saint-Flour dans le Cantal si l’on n’avait craint le ridicule. Enfin bref, on supputait, on conjecturait, on se perdait dans des hypoyhèses floues. Jusqu’à ce que des chercheurs de l’université de Padoue et de l’université Ca’ Foscari de Venise se penchent sur le métallique félin, étudient non seulement ses caractéristiques stylistiques, mais également la nature du cuivre employé dans la fabrication du bronze (lequel est un mélange de cuivre et d’étain). Et là, ô stupeur ! on découvrit, en étudiant des isotopes de plomb constituant ledit cuivre, que celui-ci provenait de la région du cours inférieur du Yangtsé, dans le sud-est de la Chine. L’étude des isotopes de plomb étant, paraît-il, un moyen infaillible pour déterminer l’origine d’un métal.


Un zhènmùshòu 镇墓兽, « gardien de tombe »,
en faïence peinte et dorée, dynastie Tang
 

Au point de vue stylistique, le lion de Venise présente de fortes ressemblances avec des zhènmùshòu 镇墓兽, des « gardiens de tombe » de l’époque Tang (618-907). La figure du Vénitien et des lions chinois affichent ensemble un « nez bulbeux, la position latérale des oreilles, les renflements sous le menton, la bouche crispée dévoilant quatre puissantes canines, et le pli tordu du front à la racine d’un nez disproportionné », nous disent les universitaires italiens. « Les zhènmùshòu présentent également souvent des oreilles dressées et pointues, recouvertes de touffes de poils ; les oreilles latérales inhabituelles, d’allure humaine, du “Lion” pourraient être les vestiges de telles oreilles en forme de chauve-souris. Plutôt que de s’effiler, le bord supérieur des pavillons auriculaires du “Lion” est épais, émoussé et arrondi, ce qui suggère qu’une partie supérieure a pu être sciée. » 


Un zhènmùshòu en terre cuite blanche, dynastie Tang ;
on peut remarquer des similitudes
avec le lion vénitien dans les détails du museau
 

Enfin, « Une “perruque” a été ajoutée au sommet de la tête, recouvrant les cicatrices laissées par l’ablation d’une ou deux cornes […]. Des traces de plumage sous l’attache des ailes ajoutées ultérieurement, juste derrière les épaules, indiquent que la statue en bronze originale était également dotée d’ailes ». Mais les ailes chinoises, ne correspondant pas au style de celles du lion vénitien tel qu’il figure sur le blason ou les monuments de la ville, ont été ôtées et remplacées par des ailes plus conformes à la mode vénitienne.


Lion de Saint-Marc sur la basilique Saint-Marc
Photo © Marie-Lan Nguyen


Photo © Wolfgang Moroder
 

Le lecteur curieux d’un surplus de détails lira avec profit l’article universitaire indiqué plus bas dans les sources. En attendant, il reste une question dont nous n’aurons probablement jamais la réponse : comment ce lion chinois a-t-il atterri à Venise ? On peut supposer que «  le père et l’oncle de Marco Polo, au cours des quatre années qu’ils ont passées à la cour de Kubilai Khan lors de leur premier voyage, ont été à l’origine de l’acquisition de cette sculpture. » Mais ce ne sont que des suppositions. 


Niccolò, Maffeo et Marco Polo à la cour de Kubilai Khan
par Tranquillo Cremona (1837-1878)
On notera l’allure extrêmement européenne de la cour
du premier empereur de Chine (1215-1294) de la dynastie Yuan

 

Sources : The Chinese identity of St Mark’s bronze ‘Lion’ and its place in the history of medieval Venice, article publié dans la revue Antiquity éditée par la Cambridge University Press le 4 septembre 2025.
Venice’s Lion of St Mark’s Square was at least part made in China, study suggests, article publié dans le Guardian le 4 septembre 2025.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 3 août 2026

Tenez la rampe !

En Chine, à Taiwan et dans toute la sphère chinoise (Hong Kong, Singapour, Macao l’enfer du jeu) ainsi qu’au Japon, le texte est prédominant. Dans les livres, dans la presse et à la télévision, of course, mais aussi dans l’environnement urbain. Il est même envahissant. Enseignes, logos, publicités, listes d’articles affichés, etc. Pas un espace qui ne soit occupé par du texte. (C’est pas pour rien que Roland Barthes a écrit un bouquin sur le Japon qui s’intitule L’Empire des signes.)







(Photos prises à Taiwan)


Et ce n’est pas dû à l’invention de l’éclairage électrique, voici une photographie de Canton datant des années 1880 :


L’écriture chinoise remonte à 7 000 ans. Elle comporte 52 000 idéogrammes ; 7 000 sont nécessaires pour s’exprimer de manière courante, et il suffit d’en connaître 1 500 pour lire le journal. C’est grâce à l’écriture que les Chinois ont pu mettre au point des administrations très complexes ; c’est grâce à elle encore qu’ils peuvent tout classer de manière compulsive en rangeant chaque chose dans des cases qui elles-mêmes se subdivisent en d’autres cases lesquelles parfois débordent de leur tiroir pour empiéter sur d’autres tiroirs et c’est ainsi que ce qui devait être simple et clair devient soudain compliqué et obscur.

Or donc, le texte est omniprésent dans l’environnement urbain. Le métro de Taipei est une illustration un peu particulière de cette folie textuelle : tout y est indiqué en chinois et en anglais. Conseils, recommandations et ordres divers surgissent de partout :

No Eating/Drinking Beyond the Yellow Line
Ne pas manger/boire au-delà de la ligne jaune

Safe Waiting Zone
Zone d’attente de sécurité

Do not cross yellow line
Ne franchissez pas la ligne jaune
Waiting line
Ligne d’attente

Mind the platform gap
Attention à l’espace au-delà du quai
Please stay clear of closing doors
Prière de vous éloigner lors de la fermeture des portes

Give way to others
Cédez le passage
Do not lean on doors
Ne vous appuyez pas sur les portes

Prendre le métro revient à suivre des ordres incessants, auxquels tout le monde se plie. Ainsi, les gens, plongés dans leur téléphone portable, font-ils sagement la queue sur le quai en attendant l’arrivée du métro sans se ruer quand les portes s’ouvrent.


Mais le pire concerne les escaliers mécaniques. À lire tous les avertissements, il semblerait qu’emprunter un tel engin soit une entreprise à haut risque, c’est tout juste si un employé ne vous fait pas signer un formulaire en trois exemplaires déchargeant l’administration des transports urbains de toute responsabilité en cas d’accident :

To avoid injury, please use the escalator in the proper way
Pour éviter de vous blesser, prière d’utiliser l’escalier mécanique de manière appropriée
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)
Danger! To avoid injury, do not wear rubber shoes on the escalator
Danger ! Pour éviter de vous blesser, ne portez pas de chaussures en caoutchouc sur l’escalier mécanique

Do not lean against the side of the escalator
Ne vous appuyez pas sur la paroi de l’escalier mécanique
The escalator moves fast (30-39 meters par minute).
The elderly, infirm passengers with children are advised to use elevators instead.

Cet escalier mécanique avance vite (30 à 39 mètres par minute).
Il est conseillé aux personnes âgées, aux infirmes,
aux passagers accompagnés d’enfants d’emprunter plutôt les ascenseurs.
Escalator safety guideline 
Instructions de sécurité des escaliers mécaniques
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)

Seulement voilà, si vous prenez le temps de lire toutes ces instructions, vous vous cassez la binette !

Stop button
Bouton d’arrêt
Caution
Attention
(suivent diverses instructions) 

Hold handrail and luggage stand firm
Tenez fermement la rampe et vos bagages
Mind your long skirts & shoelaces
Attention à vos jupes longues et à vos lacets


Hold handrail
Tenez la rampe

Et si par hasard vous décidez de vous éloigner un peu de cette profusion de signes métropolitains, de rejoindre Kaohsiung par le TGV, vous aurez encore des informations, recommandations et avertissements de toute sorte sur le dos du siège face à vous ! Vous ne serez jamais seul…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 21 juin 2026

Zhao Gongming, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité


Je vous présente Zhao Gongming 趙公明, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité. Attention, Zhao Gongming est un militaire. Doté d’une armure, il chevauche traditionnellement un tigre noir (là, il a son pied droit posé dessus), brandit dans sa main droite un « fouet de fer » tie bian 鐵鞭, espèce de massue briseuse de sabres qui projette également des perles explosives. Dans sa main gauche, un lingot d’or.



Dans son dos, une trappe cache une texte écrit au pinceau sur un papier fin plié en huit (et en mauvais état), une prière appelant à de bonnes récoltes futures. Cette statuette trônait probablement sur l’autel d’une ferme.

Dans le nord de la Chine, le lendemain du Jour de l’An lunaire, on organise des cérémonies pour vénérer Zhao Gongming, le dieu de la richesse. On brûle l’image du dieu qu’on a reçue la veille, il s’agit en général d’une gravure sur bois assez simple. Et à midi, on déjeune d’une soupe aux raviolis en forme de lingots d’or, Yuanbao Tang 元寶湯. 



J’ai acheté cette statuette de bois peint au marché aux puces de Pékin en 2002. Son « fouet de fer » était absent, je l’ai recréé aujourd’hui, vingt-quatre ans plus tard. Si Zhao Gongming pouvait en remerciement m’apporter richesse et prospérité, maintenant et pas dans vingt-quatre ans, ce serait bien.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Voici quelques représentations de Zhao Gongming.






P.S. : Il  existe quatre autres dieux de la richesse et de la prospérité, résumés et illustrés par ici.

lundi 18 mai 2026

Les ailes du bonheur

 

En Chine, à l’époque du Nouvel An, il est de coutume de coller sur sa porte un papier rouge affichant le mot bonheur 福 (ou plus exactement bonne fortune). En mandarin, ce mot se prononce fú.


Le caractère fú est souvent apposé à l’envers (comme sur cette porte), en vertu d’un subtil jeu de mots : si on l’affiche à l’endroit, cela veut dire qu’on appelle le bonheur, qu’on l’invite à la maison en le priant de faire comme chez lui. Si on l’affiche à l’envers, en revanche, force est de constater que le « le bonheur est retourné ». En chinois mandarin, cela se dit  福倒了, fú dào le. Sauf que le mot dào 倒, à l’envers ou retourner, se prononce exactement comme dào 到, arriver. La phrase peut donc également être entendue comme : « le bonheur est arrivé ». Coller l’affichette de cette manière revient alors à demander le bonheur sans vraiment le demander, attitude un tantinet artificielle mais ô combien réconfortante pour l’esprit.

Le mot chauve-souris se prononce également fú 蝠 (ou biānfú 蝙 蝠), avec le même accent tonique que le mot bonheur, 福 fú. Encore un homophone, comme il en existe tant en mandarin. C’est la raison pour laquelle le bonheur et la chauve-souris sont souvent liés dans l’iconographie chinoise :


En Chine comme ailleurs, la chauve-souris fut longtemps considérée comme un animal malfaisant. Jusqu’au jour où un peintre de la dynastie Ming (1360-1644 après J.-C.) décida de faire un jeu de mots en associant fú 蝠 (la fin du mot biānfú, chauve-souris), à fú 福 (le bonheur, la bonne fortune). C’est ainsi que la chauve-souris biānfú devint plus simplement fú et fut pour toujours associée au bonheur. C’est fou.


Cinq chauve-souris en papier découpé entourant le caractère bonheur


Et puisqu’il est question de chauve-souris, racontons une belle histoire. Wú Dàozǐ 吴道子 (685-758) était un très célèbre peintre de la dynastie Tang (618-907). Il peignit environ trois cents fresques et de nombreux rouleaux, qui ont tous disparu. Ne subsistent que quelques copies et peintures dont l’attribution reste incertaine (voir un extrait de l’un de ses rouleaux par ici).

Cet artiste peignit pour la première fois, paraît-il, ce dieu bienfaisant auquel est associé la chauve-souris, Zhōng Kuí 鍾馗. Mais comme on n’a trace de ladite peinture, le voici peint par Gao Qipei 高其佩 (1660-1734), de la dynastie des Qing :


Zhōng Kuí par Gao Qipei
 

La légende de Zhōng Kuí

Zhōng Kuí s’était rendu à la capitale avec son ami Du Ping, pour passer les examens de lettré. Il avait triomphé de toutes les épreuves, mais l’empereur refusa de lui décerner le titre de zhuangyuan au prétexte qu’il était trop laid.


Zhōng Kuí par Yi Chun, XXIe s.


Affreusement déçu, atteint dans son honneur, Zhōng Kuí se suicida sur les marches du palais. Son ami Du Ping l’incinéra. Arrivé dans l’au-delà, notre héros devint le roi des fantômes de l’Enfer. Et pour remercier son ami Du Ping, il lui donna la plus jeune de ses sœurs en mariage. On ne sait pas ce qu’en pensa la sœur en question… Fin du premier acte.


Zhōng Kuí par Hsu Kuan Yen, XXIe s.


Au VIIIe siècle, il advint que l’empereur Xuanzong tomba malade. Dans un rêve, il vit deux fantômes. Le plus petit lui vola une flûte de jade, subtilisa ensuite le parfum préféré de son épouse Yang Guifei. Le plus grand des fantômes intervint alors, captura le plus petit et le dévora. L’empereur remercia cet être surnaturel qui s’appelait - bon sang mais c’est bien sûr ! - Zhōng Kuí, puis lui confia la tâche de réduire à néant tous les monstres nés de l’empire du mal.


Quand l’empereur Xuanzong se réveilla au matin, il était guéri. Il ordonna alors au peintre Wú Dàozǐ (le revoilà) de tracer le portrait de Zhōng Kuí afin qu’il puisse le montrer à sa cour. L’œuvre semblait si vivante ! L’empereur fut persuadé que le peintre avait fait le même rêve que lui. Fin du second acte.

À partir de ce jour, Zhōng Kuí devint un dieu protecteur dont les attributs sont une épée pour combattre les fantômes, quelques chauve-souris emblèmes du bonheur et une cruche symbole de la paix. Jeu de mots, là aussi : bouteille, flacon se dit píng 瓶, tout comme le mot calme 平 qui sert de base au mot tàipíng 太平, signifiant paix. Le bonheur, la paix, une chauve-souris au-dessus d’un vase.


Sage goûtant à la paix et au bonheur,
peinture de Qí Báishí, vers 1896


Il faudra attendre la fin de la dynastie Qing (1644-1911) pour que le motif de la chauve-souris se répande sur tous les supports imaginables, avec une préférence pour la vaisselle. Par groupe de cinq, elles entourent souvent le caractère shou 寿 qui signifie longévité. Sous le nom de Wufu Pengshou elles représentent alors les cinq bonnes fortunes qui sont la richesse, la santé, la longévité, l’amour et la vertu. Ici, le  caractère shou est encadré par cinq chauve-souris au fond d’un bol :


Et là, une chauve-souris encore sur la paroi d’un autre bol :


Et là encore, sur une paire de poignées de porte d’armoire :


Et encore là, une chauve-souris en creux sur le mur d’une noble demeure à Taipei :


Revenons maintenant à la légende, et découvrons…

Comment Wú Dàozǐ s’en est allé

Quelques années après avoir rêvé de Zhōng Kuí, l’empereur Xuanzong commanda une fresque à Wú Dàozǐ. L’artiste, qui ne pouvait travailler sans être saoul et avait la réputation de peindre extrêmement vite, réalisa un immense paysage surmonté d’une montagne. Contre celle-ci, il traça une porte. Puis, il claqua des mains. La porte s’ouvrit, le peintre la franchit et invita l’empereur à le suivre. Mais le battant se referma derrière l’artiste, et Wú Dàozǐ disparut à jamais.

C’est à partir de cette histoire que Marguerite Yourcenar écrivit en 1938 la première de ses Nouvelles orientales, Comment Wang-Fô fut sauvé.

Aujourd’hui, l’image de Zhōng Kuí - exorciste par excellence - sert à protéger les maisons des esprits mauvais. On l’accroche, notamment, lors de la fête des bateaux-dragons, Duan Wu, qui a lieu le 5e jour du 5e mois lunaire. Zhōng Kuí est aussi le dieu de la littérature et des examens.


Les Japonais, qui ont tout copié chez les Chinois, ont pendant des siècles adoré la chauve-souris. Sans véritablement comprendre pourquoi, puisqu’en langue nipponne les mots bonheur, fuku (福) et chauve-souris, kōmori (コウモリ) ne se prononçant pas du tout de la même manière, le jeu de mots est inexistant ! Tous les Chinois vous le diront : si le Japonais est cruel, il est aussi crédule.

Ci-dessous, quelque chauves-souris dessinées par une poignée d’artistes japonais.


Katsushika Taito II, vers. 1830-1844


Biho Takashi, 1910


Hasegawa Tōhaku (1539-1610)


Kawanabe Kyosai (1831-1889)


Ohara Koson, années 1920


Et pour finir, revenons en Chine avec un proverbe : le vieux chauve sourit à la chauve-souris et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Lao Tseu chevauchant un buffle par Zhang Lu, XVe-XVIe s.

samedi 14 février 2026

La Malédiction des sculptures sur liège


Il y a quelques années, j’achetais dans une brocante une boîte à bijoux chinoise dont les portes sont décorées de paysages réalisés en liège. Cette boîte, pensais-je, allait me servir de rangement pour mes sceaux-signature. Hélas, sans le savoir, je venais d’être victime de…

La Malédiction des sculptures sur liège

软木雕塑的诅咒

Quelque temps plus tard, une autre brocante, un autre paysage en liège pour une bouchée de pain.


Et plus tard encore, autre brocante, autre paysage en liège.


Le retour en arrière n’était plus possible. Dès lors, j’arpentais, fiévreux, toutes les brocantes de la région à la recherche de paysages en liège. En vain. J’étais en manque. Il ne me restait plus qu’à me pencher, en guise de consolation, sur l’histoire de ces étranges objets.

Tout commença avec une carte postale de vœux (ou de Noël) allemande, envoyée en 1914 à un dignitaire chinois résidant à Fuzhou, capitale de la province du Fujian. Un graveur sur bois observa la carte teutonne, décida d’utiliser le même support pour réaliser des paysages traditionnels inspirés des shanshui 山水 (voir les billets que j’ai pondus à ce sujet). La chose fut intitulée ruanmu hua 软木画, littéralement : peinture - ou image - en liège. Il se procura donc de cette matière qu’il fit venir principalement du Portugal, et lança cette nouvelle pratique qui remporta rapidement un vif succès.


« Au cours des années 1980, nous dit le site Chinanews, la sculpture sur liège est devenue un produit d’exportation important pour Fuzhou, employant des dizaines de milliers d’artisans. Les recettes d’exportation ont atteint un pic de cinquante millions de dollars américains, et même les artisans ordinaires gagnaient plusieurs centaines de yuans par mois. À la fin de l’année, presque tous les artisans avaient rejoint les rangs des “ménages à dix mille yuans”, un revenu extraordinaire pour l’époque. »

Les familles offraient des ruanmu hua 软木画 à l’occasion de la nouvelle année, les ambassades en achetaient pour faire des  cadeaux diplomatiques, les touristes en mal de souvenirs en acquéraient dans les innombrables boutiques de Fuzhou. On parlait de “poésie silencieuse”, de “peinture en trois dimensions”.

Et puis, dans les années 90, le marché s’effondra. Les sculpteurs, âgés, trouvaient peu de successeurs, les paysages en liège étaient dépassés, de mauvais goût, les voyageurs les trouvaient, tout de même, un peu trop kitsch. Cette activité était en état de mort cérébrale.

Il fallut attendre 2021 pour que la municipalité de Fuzhou, qui voulait attirer plus de touristes en ses rues, se décide à réserver certains quartiers de la ville pour la vente de paysages en liège, à monter des expositions, à allouer des fonds annuels à la formation, l’innovation, la promotion, etc., de ce noble art qui ainsi ressuscita tel le phénix.


Avec la sculpture de sceaux et le travail du laque, la sculpture sur liège est désormais, de manière officielle, considérée comme l’un des trois trésors artistiques de Fuzhou. Des brochures gratuites sont à disposition des visiteurs à l’office du tourisme, les tours opérateurs proposent des visites guidées, Fuzhou attend ma visite, j’en tremble.


Oh ! Un banian !


Bon, sinon, la contemplation, la recherche effrénée et l’amour inconditionnel des paysages sculptés en liège, j’arrête quand je veux, hein !

Et c’est ainsi, comme disait Louise Michel, que Lao Tseu est grand.

mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

dimanche 14 septembre 2025

Leibniz et le Yi King


La Chine compte quatre textes classiques : le Classique des Documents, le Classique des vers, les Annales des Printemps et Automnes et enfin le Classique des mutations, c’est-à-dire le Yi King ou Yi Jing, qui date du date du Ier millénaire av. J.-C. 

Le Yi King est un traité de divination rédigé par un empereur légendaire, Fuxi. Il utilise deux traits ; l’un, yang, est continu, l’autre, yin, est brisé. Avec ces deux traits l’on trace huit trigrammes, composés de trois traits : trois traits pleins, deux traits pleins et un brisé, deux traits brisés et un plein, etc.



Les huit trigrammes dans le Yi King publié par Hu Guang (1369-1418),
dans sa réédition de 1440


Si l’on empile deux groupes de trois traits, on obtient 64 combinaisons, les 64 hexagrammes du Yi King. 


La divination selon le Yi King se pratiquait en utilisant cinquante tiges d’achillée, selon une procédure très complexe. Plus couramment, on se sert de trois pièces de monnaie (les détails de l’opération sont expliqués ici.) On obtient ainsi un hexagramme, qu’on va ensuite rechercher dans le livre, lequel va délivrer une sentence obscure dont il faudra lire (et tenter de comprendre) la signification. Ajoutons à cela que l’hexagramme obtenu peut muter, des traits peuvent devenir leur contraire et ainsi transformer l’hexagramme en un autre, tout à fait différent. C’est la raison pour laquelle on parle de Classique des Mutations. Car la mutation, le changement, est la base de la philosophie chinoise : tout ce qui bouge est vivant, tout ce qui est fixe est mort. Le Yin-Yang est la forme graphique de ce monde considéré comme étant en perpétuelle mutation puisque dans le Yin figure déjà un point Yang, et dans le Yang figure déjà un point Yin. Ainsi rien n’est fixe, le Yin deviendra Yang, et inversement, c’est ainsi que va le monde.
 


 

Pour plus d’explications sur le Yi King, je recommande la page Wikipedia. Pour ma part, je considère le Yi King comme un recueil de fadaises. Chercher à connaître l’avenir en tirant des cartes, en observant le marc de café, en jetant trois pièces de monnaie ou en examinant des cacas de chaton relève de la superstition, de la pensée magique. L’importance du Yi King n’est pas là…

***

Au tout début du 18e siècle, le philosophe et mathématicien allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) lit une traduction latine du Yi King, rapportée par les missionnaires installés en Chine. Il examine ce qu’il appelle les « anciennes figures chinoises de Fohy » (Fuxi), autrement dit le Yi King. Là, apprends-je en lisant Hybrides chinois, la quête de tous les possibles de Danielle Elisseeff, il découvre que le monde ne se divise pas seulement en trois (la sainte Trinité) mais aussi en deux avec les notions de Yin et Yang, positif-négatif, mâle-femelle, jour-nuit, etc. Il découvre les deux traits fondamentaux, le plein et le brisé. En tant que philosophe il les baptise « Dieu » et « Néant », en tant que mathématicien, il les baptise « 1 » et « 0 » et c’est ainsi qu’il invente l’arithmétique binaire qui permet de compter avec seulement deux signes, au lieu des dix chiffres arabes utilisés jusqu’alors.


Les 64 hexagrammes du Yi King, envoyés à Gottfried Wilhelm Leibniz par Joachim Bouvet (1656-1730), jésuite français qui vécut en Chine (les chiffres arabes ont été ajoutés par Leibniz)


Voici comment l’on écrit les chiffres de 0 à 7 en langage binaire :


En 1703, Leibniz publie Explication de l’arithmétique binaire, qui se sert des seuls caractères 0 et 1 ; avec des remarques sur son utilité, et sur ce qu’elle donne le sens des anciennes figures chinoises de Fohy.


L’arithmétique binaire donnera naissance au codage du même métal. « C’est le principe de l’informatique et de l’électronique, mais aussi du langage morse, des cartes perforées de l’orgue de barbarie, des métiers Jacquard et des premières machines de mécanographie d’IBM, etc. », nous dit le site culture-expression.fr, dont je recommande aux ignorants dans mon genre la lecture de l’article intitulé La découverte de l’arithmétique binaire dans la Chine antique (auquel je n’ai pas tout compris, loin de là).

Tout ce qui précède ressemblera sans doute à une accumulation d’évidences pour certains lecteurs. Mais pour moi qui suis inculte dans le domaine des sciences, je trouve fascinant, extraordinaire, que deux simples traits, un entier et un brisé, tracés à coups de pinceau par des devins chinois du fond des âges, nous aient menés à l’invention de l’informatique, à ce texte que je suis actuellement en train d’écrire sur un clavier d’ordinateur et que vous êtes en train de lire, dans votre canapé ou dans le métro. 


Poignées de portes dans un temple taoïste à Taipei (Taiwan)
qui affichent les huit trigrammes, lesquels donneront
par combinaison les soixante-quatre hexagrammes du Yi King

mardi 3 juin 2025

Le zen et la photographie

Photo © Alain Korkos


On me parlait récemment du zen et de la photo qui seraient intimement liés, au prétexte que le premier cultive une sérénité indispensable à celui qui veut capturer des images. Admettons. Mais c’est quoi, le bouddhisme zen ? Et quand le Bouddha est-il passé au numérique ?

Le bouddhisme zen, c’est la forme japonisée du bouddhisme chán chinois, qui puise son origine dans le dhyāna indien, avec de notables apports taoïstes. Dans le bouddhisme zen, il y a l’état de satori (wù en chinois) qui désigne un éveil, une compréhension permanente du monde. Il y a également la notion de kenshō (jianxing en chinois) qui désigne une expérience de compréhension passagère, la perception fugace de la vraie nature de Bouddha. C’est ce jianxing ou kenshō qui s’exprime le plus souvent dans l’art chinois ou japonais. Et c’est justement là l’apport du taoïsme qui, contrairement au bouddhisme indien, met en avant la notion de fugacité opposée à celle du nirvana réputé permanent.

Allez hop, exercice pratique.

Considérons la naissance d’une calligraphie. Le calligraphe médite, puis trace en une poignée de secondes quelques idéogrammes sur le papier. Pas de possibilité à l’erreur, pas de retouche, rien. Juste un geste instantané, en accord avec posture, respiration et vide intérieur.

Calligraphie de Musô Soseki 夢窓疎石 (1275-1351),
moine zen, poète et jardinier


Si la calligraphie est parfaite, bravo c’est très bien, nous aurons droit à un chef-d’œuvre du Shodō, la Voie de l’Écriture en japonais, ou du shūfă, la calligraphie, en chinois. Et notre satisfaction occidentale sera pleine et entière. Pour un bouddhiste zen ou chán, en revanche, la chose ne s’arrêtera pas là. Ce chef-d’œuvre graphique sera considéré en tant que tel, bien sûr, mais aussi et surtout en tant que témoin d’une expérience de compréhension passagère. Spirituellement, cette expérience sera aussi importante que ses traces graphiques.

Fragrance d’une fleur,
poème calligraphié par Huang Tingjian 黄庭堅(1045—1105),
calligraphe, peintre et poète de la dynastie Song


Et c’est tellement vrai que les qualités d’une œuvre sont, selon la tradition chinoise, codifiées avec une extrême précision :

• le neng pin est une œuvre de talent accompli ;
• le miao pin est une œuvre d’essence merveilleuse ;
• le shen pin est une œuvre d’esprit divin ;
• le i pin est une œuvre de génie spontané.

« Si, pour définir les deux premiers degrés (…), on fait appel à de nombreux qualificatifs qui relèvent parfois de la notion de beauté, en revanche on n’applique le terme de shen pin qu’à une œuvre dont la qualité ineffable semble la relier à l’univers d’origine.(…) le i pin (…) : là aussi, il s’agit d’exalter l’entente innée entre l’homme et la nature. »

Dixit François Cheng, Vide et plein, Éd. du Seuil.

Deux qualités relatives à la beauté plastique, donc, supplantées par deux qualités relatives à la compréhension de l’univers. (Faire la distinction entre ces quatre catégories me paraît un tantinet ardu, mais passons.) Quand nous contemplons une calligraphie chinoise ou japonaise, nous nous retrouvons donc à la fois devant :

• une impermanence, c’est-à-dire l’expérience de compréhension passagère et spontanée de l’artiste

• le souvenir fragile de cette impermanence que sont les idéogrammes posés sur le papier. Autrement dit, la trace d’un état vécu à un moment donné.

Calligraphie et peinture de Qi Baishi 齐白石 (1864-1957),
à propos de la venue d’un ami japonais


Qu’en est-il, maintenant, du zen et de la photographie ? Si jusqu’à présent rien n’était simple, maintenant tout se complique ! Soit deux photographes. Le premier se promène avec son boîtier autour du cou, l’œil et l’esprit en éveil. Et soudain, Clic-Clac merci Kodak, il saisit à la volée un instantané qui fera sans aucun doute date dans l’Histoire de la Photographie. On peut assimiler dans une certaine mesure sa démarche à celle d’un calligraphe bouddhiste. Parce que le déclenchement de l’obturateur (encore plus rapide que la trace d’encre du calligraphe) sera au moins autant soumis à l’état intérieur du photographe qu’aux circonstances extérieures.

Photo © Alain Korkos


Dans une certaine mesure seulement, parce que pour ce photographe les circonstances extérieures jouent un rôle non négligeable alors qu’il est nul chez le calligraphe et le peintre bouddhistes.

Prenons maintenant un second photographe. Il se plante dans un coin, règle tranquillement son cadre, sa mise au point, son ouverture et sa vitesse, puis attend patiemment que survienne l’événement, énorme ou minuscule, qui le fera appuyer sur le déclencheur. 

Photo © Alain Korkos


Ou bien il n’attend rien de spécial parce que son sujet est inerte.

Photo © Alain Korkos
 

Le comportement de celui-là ne peut en aucun cas, me semble-t-il, être comparé à une posture zen. Parce qu’il y a beaucoup trop d’intention, de préméditation et surtout de sujétion aux circonstances extérieures pour que l’on puisse l’assimiler à quoi que ce soit de zen. Même si ledit photographe expose son cliché sans recadrage ni retouche, glorifiant ainsi l’instant pur, net et sans bavures. Il en faut beaucoup plus (ou beaucoup moins, comme on veut), pour s’inscrire dans la philosophie du bouddhisme zen ou chán qui, marqué encore une fois par le taoïsme, rejette totalement toute idée d’intention, de but à atteindre.

L’état de kenshō ou de jianxing (compréhension fugace) et même celui de satori ou de wù (illumination) ne peuvent être le fruit d’une préméditation et doivent être considérés, à la limite, comme de bienheureux accidents. La taoïsme, d’ailleurs, est très clair à ce sujet puisque Lao-Tseu (ou Lao Zi) disait, au tout début de son Tao-tê-king (ou Dào dé jīng) (La Voie et sa vertu) :

« La voie qui peut s’énoncer
n’est pas la Voie pour toujours
Le nom qui peut la nommer
n’est pas le Nom pour toujours. »

Autrement dit, la poursuite d’un but spirituel par l’intermédiaire d’un art bien précis est, par définition, vouée à l’échec. (On pourra discuter à l’infini des multiples traductions de ce quatrain, le sens est néanmoins globalement celui-ci.) Et le maître Deshan Xuanjian en remit une couche pour les non-comprenants :

« Habillez-vous, mangez, chiez, c’est tout. Il n’y a pas de cycle des morts et des renaissances à craindre, pas de nirvana à atteindre, pas de bodhi à acquérir. Soyez une personne ordinaire, sans rien à accomplir. »

Et toc. On voit par là que le rapprochement entre zen et photographie est, le plus souvent, totalement hors de propos tellement il y a d’intentions et de recherche de buts à atteindre chez l’adepte de la chambre obscure. Les notions d’instant et de sérénité, présentes dans les deux pratiques, ne suffisent pas à établir une correspondance, un air de famille. Loin s’en faut. Même si cela n’exclut pas qu’un photographe puisse atteindre l’état de kenshō ou de jianxing (compréhension fugace), voire de satori ou de wù (illumination). Un accident est si vite arrivé.

Photo © Alain Korkos