Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜

Fil des entrées Fil des commentaires

lundi 3 août 2026

Tenez la rampe !

En Chine, à Taiwan et dans toute la sphère chinoise (Hong Kong, Singapour, Macao l’enfer du jeu) ainsi qu’au Japon, le texte est prédominant. Dans les livres, dans la presse et à la télévision, of course, mais aussi dans l’environnement urbain. Il est même envahissant. Enseignes, logos, publicités, listes d’articles affichés, etc. Pas un espace qui ne soit occupé par du texte. (C’est pas pour rien que Roland Barthes a écrit un bouquin sur le Japon qui s’intitule L’Empire des signes.)







(Photos prises à Taiwan)


Et ce n’est pas dû à l’invention de l’éclairage électrique, voici une photographie de Canton datant des années 1880 :


L’écriture chinoise remonte à 7 000 ans. Elle comporte 52 000 idéogrammes ; 7 000 sont nécessaires pour s’exprimer de manière courante, et il suffit d’en connaître 1 500 pour lire le journal. C’est grâce à l’écriture que les Chinois ont pu mettre au point des administrations très complexes ; c’est grâce à elle encore qu’ils peuvent tout classer de manière compulsive en rangeant chaque chose dans des cases qui elles-mêmes se subdivisent en d’autres cases lesquelles parfois débordent de leur tiroir pour empiéter sur d’autres tiroirs et c’est ainsi que ce qui devait être simple et clair devient soudain compliqué et obscur.

Or donc, le texte est omniprésent dans l’environnement urbain. Le métro de Taipei est une illustration un peu particulière de cette folie textuelle : tout y est indiqué en chinois et en anglais. Conseils, recommandations et ordres divers surgissent de partout :

No Eating/Drinking Beyond the Yellow Line
Ne pas manger/boire au-delà de la ligne jaune

Safe Waiting Zone
Zone d’attente de sécurité

Do not cross yellow line
Ne franchissez pas la ligne jaune
Waiting line
Ligne d’attente

Mind the platform gap
Attention à l’espace au-delà du quai
Please stay clear of closing doors
Prière de vous éloigner lors de la fermeture des portes

Give way to others
Cédez le passage
Do not lean on doors
Ne vous appuyez pas sur les portes

Prendre le métro revient à suivre des ordres incessants, auxquels tout le monde se plie. Ainsi, les gens, plongés dans leur téléphone portable, font-ils sagement la queue sur le quai en attendant l’arrivée du métro sans se ruer quand les portes s’ouvrent.


Mais le pire concerne les escaliers mécaniques. À lire tous les avertissements, il semblerait qu’emprunter un tel engin soit une entreprise à haut risque, c’est tout juste si un employé ne vous fait pas signer un formulaire en trois exemplaires déchargeant l’administration des transports urbains de toute responsabilité en cas d’accident :

To avoid injury, please use the escalator in the proper way
Pour éviter de vous blesser, prière d’utiliser l’escalier mécanique de manière appropriée
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)
Danger! To avoid injury, do not wear rubber shoes on the escalator
Danger ! Pour éviter de vous blesser, ne portez pas de chaussures en caoutchouc sur l’escalier mécanique

Do not lean against the side of the escalator
Ne vous appuyez pas sur la paroi de l’escalier mécanique
The escalator moves fast (30-39 meters par minute).
The elderly, infirm passengers with children are advised to use elevators instead.

Cet escalier mécanique avance vite (30 à 39 mètres par minute).
Il est conseillé aux personnes âgées, aux infirmes,
aux passagers accompagnés d’enfants d’emprunter plutôt les ascenseurs.
Escalator safety guideline 
Instructions de sécurité des escaliers mécaniques
(suivent des exemples de ce qu’il ne faut pas faire)

Seulement voilà, si vous prenez le temps de lire toutes ces instructions, vous vous cassez la binette !

Stop button
Bouton d’arrêt
Caution
Attention
(suivent diverses instructions) 

Hold handrail and luggage stand firm
Tenez fermement la rampe et vos bagages
Mind your long skirts & shoelaces
Attention à vos jupes longues et à vos lacets


Hold handrail
Tenez la rampe

Et si par hasard vous décidez de vous éloigner un peu de cette profusion de signes métropolitains, de rejoindre Kaohsiung par le TGV, vous aurez encore des informations, recommandations et avertissements de toute sorte sur le dos du siège face à vous ! Vous ne serez jamais seul…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 25 juin 2026

La philosophie en carton de Petit Scarabée


Êtes-vous assez âgé(e) pour vous souvenir de la série télé Kung Fu avec David Carradine, qui fut diffusée dans les années 70 puis 80 ? Le jeune Kwai Chang Caine (plus connu sous le sobriquet de Petit Scarabée) apprenait les arts martiaux au monastère de Shaolin, puis s’en allait exercer son art au pays des cow-boys infesté de maudits rascals et de pâles crevures à foie jaune winchestérisées.

Cette série vit le jour à la suite des films de Bruce Lee, participa à la propagation de l’idée selon laquelle l’art de la baston extrême-orientale avait quelque chose de métaphysique, de mystique : on tabassait son voisin tout en pensant au yin et au yang et inversement. Or donc réjouissez-vous, King Fu a ressuscité dans une version féminine qui compte déjà deux saisons (inédites en France). Parce que des nanas qui se tabassent, c’est trop sexy.



Le vernis métaphysique des arts martiaux chinois s’est largement propagé au Japon, qui a tellement emprunté à la Chine que la liste de ses inventions ne devant rien à l’Empire du Milieu tiendrait sur la tranche d’un ticket de métro. Le Japon, riante contrée où l’on n’aime rien tant que se taper dessus avec le bouddhisme zen pour excuse (lequel est la version japonaise du bouddhisme chan tel qu’enseigné au monastère de Shaolin où a étudié Petit Scarabée), distille des milliers d’histoires à ce sujet, en voici une.
 
Miyamoto Musashi était un célèbre samouraï du XVIIe siècle auteur de nombreux faits d’armes, réels ou inventés. Voici l’un d’eux : un obscur samouraï, qui avait entendu parler des qualités de notre ami Musashi, vint lui rendre visite en se disant que peut-être, s’il arrivait à couper en deux la vedette de ces lieux, sa modeste réputation monterait illico d’un cran ou deux. Musashi l’accueillit, lui proposa de partager son thé. Les deux hommes s’assirent, le visiteur posa son sabre à terre près de lui, et Musashi officia. Le visiteur se disait qu’il y aurait bien un moment où l’honorable Miyamoto laisserait entrevoir une faille dans ses gestes, et qu’il profiterait de cette minuscule imperfection pour, tchick-tchack ! lui aérer les tripes. Manque de bol en porcelaine bleue de Chine, il n’en fut rien, les gestes de Musashi étaient si précis que le visiteur ne put rien tenter dans le genre “taillons dans le vif du sujet une probable péritonite”. Il avala son thé vert tout pâteux puis rentra chez lui fort désolé, sa modeste réputation sous le bras.

Myamoto Musashi
 

Cette anecdote ne sert pas seulement la gloire de Miyamoto Musashi. Elle a également pour but de nous faire accroire l’idée selon laquelle les arts martiaux japonais et les arts traditionnels plus pacifiques comme la cérémonie du thé, la calligraphie, la peinture, la poterie, l’arrangement floral ou le tuning de scooter forment un ensemble indissociable, pile et face, yang et yin du pareil au même, tout est dans tout et inversement. Balivernes ! Billevesées en forme d’intégrales foutaises !

Démonstration

La calligraphie chinoise ou japonaise est tout entière contenue dans le geste, le mouvement. C’est un art de l’instant, une expérience spirituelle et corporelle ô combien éphémère dont la seule trace tangible, le seul souvenir palpable consiste en quelques signes tracés à l’encre sur de la soie ou du papier.
 


À moins qu’ils soient tracés à l’eau sur le dallage d’un jardin public et s’effacent au bout de quelques instants sous l’action du soleil :

Photo © Mrs Marple au Palais d’été à Pékin


Les arts martiaux japonais sont eux aussi une pratique de l’instant et du geste. Les katas, séries de mouvements imposés réalisés contre un adversaire imaginaire, en sont la plus belle expression.


On peut voir un kata exécuté par ce monsieur par là.


En cela, arts traditionnels et arts martiaux semblent se rejoindre. Recherche du geste parfait, concentration extrême, sans parler de l’aspect spirituel de part et d’autre invoqué, contenu dans le concept de “voie”. La voie 道, (Dào en chinois ou  en japonais) doit se comprendre dans le sens de chemin mais aussi de moyen. Le mot anglais way recouvre lui aussi ces deux sens, propre et figuré.  apparaît sous la forme de suffixe dans les mots judō (voie de la souplesse), aikidō (voie de l’union des énergies), shodō (voie de l’écriture, c’est-à-dire calligraphie) etc.

Or donc, iaidō (l’art de dégainer le sabre) et shodō (la calligraphie) - pour ne prendre que ces deux exemples - seraient au bout du compte une seule et même chose puisque ces deux pratiques cultivent l’art du geste dans un but éminemment métaphysique. À l’appui de ce genre d’affirmation, une citation de Lao-Tseu qui écrivit dans le Dao de jing (La voie et la vertu) :

« La voie qui peut être nommée n’est pas la voie. »

Autrement dit, peu importe le moyen, peu importe la nature de la pratique, tout cela est indifférent, seul compte l’accomplissement.

Lao Tseu chevauchant son buffle


On peut sans aucun doute trouver, pour peu qu’on soit un tantinet initié, de la beauté dans la contemplation de ces mouvements si complexes exécutés à main nue ou avec des armes (on parle alors de kobudō, la voie des anciens arts martiaux).

Cela dit, je ne voudrais pas remuer le pinceau dans la plaie mais il me semble qu’il existe une différence essentielle entre arts martiaux et arts traditionnels extrêmement orientaux : les seconds restituent une beauté intemporelle. Ainsi, par exemple, les calligraphes Huang Tingjian (1045-1105) ou Zhang Xu (675-750) n’en finissent pas de s’adresser à nous à travers les siècles. Nous pouvons ressentir la légèreté de leurs traits, leurs caractères aux formes simplifiées qui s’enchaînent les uns aux autres dans le seul souffle de la poésie.

Le parfum des fleurs par Huang Tingjian (1045–1105), dynastie Song

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang


Idem pour la peinture, la poterie, la poésie, etc. De leur côté, les arts martiaux engendrent certes une forme particulière de beauté ; mais ils ont pour objectif non pas la beauté pour elle-même, non pas l’accomplissement personnel, l’illumination (satori en japonais), mais la mort. Celle d’autrui, et celle de soi. Les arts martiaux japonais se réfugient derrière le paravent du bouddhisme zen, ils sont en vérité fondamentalement morbides. Pour preuve, ces deux citations célèbres parmi tant d’autres. La première est extraite du Hagakuré, texte écrit par un moine zen du XVIIe siècle :

« La vie du guerrier signifie la volonté déterminée de mourir. Quand tu te trouveras au carrefour des voies et que tu devras choisir la route, n’hésite pas : choisis la voie de la mort. »

Et ça continue comme ça sur des lignes et des lignes.

La seconde est un poème de Tsukahara Bokuden, célèbre maître escrimeur du XVIIe siècle :

« Le samouraï doit apprendre
une chose seulement,
une chose ultime :
affronter la mort avec fermeté. »

La beauté, là-dedans…

Un plan du film Hara-Kiri (Seppuku) de Masaki Kobayashi (1962),
où un vaillant samouraï se transperce consciencieusement le bidon
à la recherche d’un éventuel kyste rénal


Le Petit Scarabée, lui, termine son initiation en se plongeant les mains dans les braises avant d’aller se geler les panards dans la neige pasque si tu le fais pas, t’es pas vraiment un vrai disciple de Shaolin. Pfff !

« Tamade ! », s’exclament les Chinois incrédules (ce qui se traduit par “putaaaain !”).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 21 juin 2026

Zhao Gongming, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité


Je vous présente Zhao Gongming 趙公明, le dieu du Nord de la richesse et de la prospérité. Attention, Zhao Gongming est un militaire. Doté d’une armure, il chevauche traditionnellement un tigre noir (là, il a son pied droit posé dessus), brandit dans sa main droite un « fouet de fer » tie bian 鐵鞭, espèce de massue briseuse de sabres qui projette également des perles explosives. Dans sa main gauche, un lingot d’or.



Dans son dos, une trappe cache une texte écrit au pinceau sur un papier fin plié en huit (et en mauvais état), une prière appelant à de bonnes récoltes futures. Cette statuette trônait probablement sur l’autel d’une ferme.

Dans le nord de la Chine, le lendemain du Jour de l’An lunaire, on organise des cérémonies pour vénérer Zhao Gongming, le dieu de la richesse. On brûle l’image du dieu qu’on a reçue la veille, il s’agit en général d’une gravure sur bois assez simple. Et à midi, on déjeune d’une soupe aux raviolis en forme de lingots d’or, Yuanbao Tang 元寶湯. 



J’ai acheté cette statuette de bois peint au marché aux puces de Pékin en 2002. Son « fouet de fer » était absent, je l’ai recréé aujourd’hui, vingt-quatre ans plus tard. Si Zhao Gongming pouvait en remerciement m’apporter richesse et prospérité, maintenant et pas dans vingt-quatre ans, ce serait bien.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Voici quelques représentations de Zhao Gongming.






P.S. : Il  existe quatre autres dieux de la richesse et de la prospérité, résumés et illustrés par ici.

vendredi 22 mai 2026

Kim Jong-un à la plage

Puisque vous avez été, si j’en crois les commentaires, au moins… deux, oui, deux à apprécier mon billet sur la dynastie Kim, en voici un autre.

Or donc, en décembre 2024, Kim Jon-un et sa fille se sont promenés sur une plage. À cette occasion, il a  « dévoilé le plan d’un nouveau complexe hôtelier en bord de mer », nous dit Libération. Ce lieu fait partie du « projet de développement Wonsan-Kalma dans l’est du pays », il est « une première grosse étape» pour développer le tourisme. 


Quelque temps après, l’atelier Mansuade, dont j’ai parlé dans le précédent billet, a pondu cette magnifique peinture :


Jouons au Jeu des Sept Zerrreurs.


1. La fifille, bien que promise à la succession au trône, pouff !! a disparu de l’image.

2. À la place, un petit vent léger soulève le bas du manteau de Kim. Ce n’est pas étonnant, dans plusieurs de ses représentations un vent léger qui soulève un pan de son manteau ou de sa veste, ce type doit trimballer une boîte-à-brise avec lui. 


La  boîte-à-brise héritée de son père Kim Jong-il, qui lui aussi avait le pan de veste sensible au vent.


3. Dans la photo, Kim est plus petit que les immeubles ; sur la peinture il  est plus grand. Forcément.

4. Les immeubles, parlons-en. Pour la plupart, ceux qui figurent sur la peinture n’existent pas puisqu’il ne s’agit que d’un projet immobilier. 


5. Représenter des immeubles qui n’existent pas mais qui existeront peut-être un jour dans un superbe ciel bleu traversé par quelques nuages et une poignée de mouettes, OK. Mais raser les collines de l’arrière-plan pour y élever d’affreux gratte-ciel ! On voit par là que le projet est ambitieux au delà du raisonnable.

6. Observons le visage de Kim Jong-un :


Sur la peinture, sa tête est plus ronde, les angles ont été gommés ; le sommet de ses cheveux, à l’arrière, est devenu courbe. L’ombre sous le menton est plus grande, ce qui permet de dissimuler un peu le double menton qui a été un peu raboté ; dans le même ordre d’idée, le petit pli sur le cou à hauteur de l’encolure a été supprimé ; enfin, la verrue sur la joue gauche de Kim a été supprimée. Toutes ces modifications sous le signe de la rondeur concourent à lui donner, sur la peinture, un visage plus jeune et plus jovial. 

7. Sur la photo, enfin, Kim marche avec les pieds en canard, ouverts à 10h10. Sur la peinture sa démarche est plus noble.


Quelle leçon tirer de tout cela ? Bah… Comme disait Orwell, « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. » D’où les mouettes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 20 mai 2026

Kim Jong-un, le doigt près du bouton

Ce billet est assez long. Si vous avez d’autres trucs à faire, allez-y et revenez plus tard ! Sinon, merci de me lire…

On a appris récemment qu’au cours d’une exposition à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, une statue de Kim Jong-un le montrant avec le doigt près d’un bouton de lancement d’une possible attaque nucléaire avait été exposée. C’était le 27 février dernier, lors d’une émission de la télévision d’État nord-coréenne. L’information a été reprise par divers médias occidentaux le 4 mars dernier, voici la sculpture en question :


Cette statue est remarquable à plus d’un titre. Mais avant de la décrire, de l’analyser, faisons un petit détour artistique et ô combien politique par l’atelier qui a créé cette œuvre impérissable (et voilà pourquoi ce billet est long, mais ça en vaut la peine).

Or donc, cette statue a été créée par le très officiel atelier Mansuade qui est d’abord un immense atelier de peinture, au sein duquel travaillent un millier d’artistes. Plusieurs sujets sont traités dans cet atelier. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Il-sung, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang



Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit son père Kim Jong-il diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire
 

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :



Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple


Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :


Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle



La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP


Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :



Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :



Parfois sur des murs :

Hôtel près du mont Kumgang


Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :


On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :


C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtel et des salles de restaurant. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 Art District) :


L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également (et là nous nous rapprochons dangereusement de notre sujet initial) de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :



Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-il (respectivement grand-père et père de Kim Jong-un)  qui se dressent fièrement à Pyongyang, et considérez la taille des fourmis s’inclinant devant :



Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak qui, paraît-il, lui était coutumier !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, au Sénégal, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

En Namibie

Au Zimbabwe

Au Botswana


Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. 

Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer de vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre des œuvres nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions onusiennes.

Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peintures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Revenons à cette superbe statue, instigatrice de ce billet :


Elle est étonnante parce que : 

1. Il n’est pas dans la coutume nord-coréenne de statufier un dirigeant vivant. 

2. Cette représentation de Kim Jong-un n’a pas de pieds ! C’est un buste amélioré, pourrait-on dire. Cette coupe à mi-cuisses permet de mettre en valeur la terrible boîte sur laquelle le bien-aimé Kim s’appuie, impavide malgré le vent qui souffle.

3. Contrairement aux statues habituelles, elle est de la même taille qu’un véritable être humain. Sa couleur est étonnante, on dirait qu’elle a été réalisée en terre glaise. Est-ce un projet, une maquette pour une œuvre plus imposante ? Nul ne sait.


4. L’annonce de ce Kim Jong-un statufié, reprise par les médias occidentaux, est un message adressé à nous autres, tigres de papier : « Attention, j’ai le doigt près du bouton de lancement de l’attaque nucléaire finale, faudrait pas que je dérape, un accident est vite arrivé, ça ne tient qu’à vous… » 

Bon, d’un autre côté, il n’a pas de jambes, l’Occident aura du mal à lui glisser une peau de banane sous les pieds. Tout ça c’est de l’esbrouffe, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

P.S. : Les envolées lyriques qui parsèment ce billet ne relèvent pas de la caricature, elles sont issues d’un livret d’opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

lundi 18 mai 2026

Les ailes du bonheur

 

En Chine, à l’époque du Nouvel An, il est de coutume de coller sur sa porte un papier rouge affichant le mot bonheur 福 (ou plus exactement bonne fortune). En mandarin, ce mot se prononce .


Le caractère fú est souvent apposé à l’envers (comme sur cette porte), en vertu d’un subtil jeu de mots : si on l’affiche à l’endroit, cela veut dire qu’on appelle le bonheur, qu’on l’invite à la maison en le priant de faire comme chez lui. Si on l’affiche à l’envers, en revanche, force est de constater que le « le bonheur est retourné ». En chinois mandarin, cela se dit  福倒了, fú dào le. Sauf que le mot dào , à l’envers ou retourner, se prononce exactement comme dào arriver. La phrase peut donc également être entendue comme : « le bonheur est arrivé ». Coller l’affichette de cette manière revient alors à demander le bonheur sans vraiment le demander, attitude un tantinet artificielle mais ô combien réconfortante pour l’esprit.

Le mot chauve-souris se prononce également  蝠 (ou biān 蝙 蝠), avec le même accent tonique que le mot bonheur, 福 . Encore un homophone, comme il en existe tant en mandarin. C’est la raison pour laquelle le bonheur et la chauve-souris sont souvent liés dans l’iconographie chinoise :


En Chine comme ailleurs, la chauve-souris fut longtemps considérée comme un animal malfaisant. Jusqu’au jour où un peintre de la dynastie Ming (1360-1644 après J.-C.) décida de faire un jeu de mots en associant  蝠 (la fin du mot biānfúchauve-souris), à  福 (le bonheur, la bonne fortune). C’est ainsi que la chauve-souris biānfú devint plus simplement  et fut pour toujours associée au bonheur. C’est fou.


Cinq chauve-souris en papier découpé entourant le caractère bonheur


Et puisqu’il est question de chauve-souris, racontons une belle histoire. Wú Dàozǐ 吴道子 (685-758) était un très célèbre peintre de la dynastie Tang (618-907). Il peignit environ trois cents fresques et de nombreux rouleaux, qui ont tous disparu. Ne subsistent que quelques copies et peintures dont l’attribution reste incertaine (voir un extrait de l’un de ses rouleaux par ici).

Cet artiste peignit pour la première fois, paraît-il, ce dieu bienfaisant auquel est associé la chauve-souris, Zhōng Kuí 鍾馗. Mais comme on n’a trace de ladite peinture, le voici peint par Gao Qipei 高其佩 (1660-1734), de la dynastie des Qing :


Zhōng Kuí par Gao Qipei
 

La légende de Zhōng Kuí

Zhōng Kuí s’était rendu à la capitale avec son ami Du Ping, pour passer les examens de lettré. Il avait triomphé de toutes les épreuves, mais l’empereur refusa de lui décerner le titre de zhuangyuan au prétexte qu’il était trop laid.


Zhōng Kuí par Yi Chun, XXIe s.


Affreusement déçu, atteint dans son honneur, Zhōng Kuí se suicida sur les marches du palais. Son ami Du Ping l’incinéra. Arrivé dans l’au-delà, notre héros devint le roi des fantômes de l’Enfer. Et pour remercier son ami Du Ping, il lui donna la plus jeune de ses sœurs en mariage. On ne sait pas ce qu’en pensa la sœur en question… Fin du premier acte.


Zhōng Kuí par Hsu Kuan Yen, XXIe s.


Au VIIIe siècle, il advint que l’empereur Xuanzong tomba malade. Dans un rêve, il vit deux fantômes. Le plus petit lui vola une flûte de jade, subtilisa ensuite le parfum préféré de son épouse Yang Guifei. Le plus grand des fantômes intervint alors, captura le plus petit et le dévora. L’empereur remercia cet être surnaturel qui s’appelait - bon sang mais c’est bien sûr ! - Zhōng Kuí, puis lui confia la tâche de réduire à néant tous les monstres nés de l’empire du mal.


Quand l’empereur Xuanzong se réveilla au matin, il était guéri. Il ordonna alors au peintre Wú Dàozǐ (le revoilà) de tracer le portrait de Zhōng Kuí afin qu’il puisse le montrer à sa cour. L’œuvre semblait si vivante ! L’empereur fut persuadé que le peintre avait fait le même rêve que lui. Fin du second acte.

À partir de ce jour, Zhōng Kuí devint un dieu protecteur dont les attributs sont une épée pour combattre les fantômes, quelques chauve-souris emblèmes du bonheur et une cruche symbole de la paix. Jeu de mots, là aussi : bouteille, flacon se dit píng 瓶, tout comme le mot calme 平 qui sert de base au mot tàipíng 太平, signifiant paix. Le bonheur, la paix, une chauve-souris au-dessus d’un vase.


Sage goûtant à la paix et au bonheur,
peinture de Qí Báishí, vers 1896


Il faudra attendre la fin de la dynastie Qing (1644-1911) pour que le motif de la chauve-souris se répande sur tous les supports imaginables, avec une préférence pour la vaisselle. Par groupe de cinq, elles entourent souvent le caractère shou 寿 qui signifie longévité. Sous le nom de Wufu Pengshou elles représentent alors les cinq bonnes fortunes qui sont la richesse, la santé, la longévité, l’amour et la vertu. Ici, le  caractère shou est encadré par cinq chauve-souris au fond d’un bol :


Et là, une chauve-souris encore sur la paroi d’un autre bol :


Et là encore, sur une paire de poignées de porte d’armoire :


Et encore là, une chauve-souris en creux sur le mur d’une noble demeure à Taipei :


Revenons maintenant à la légende, et découvrons…

Comment Wú Dàozǐ s’en est allé

Quelques années après avoir rêvé de Zhōng Kuí, l’empereur Xuanzong commanda une fresque à Wú Dàozǐ. L’artiste, qui ne pouvait travailler sans être saoul et avait la réputation de peindre extrêmement vite, réalisa un immense paysage surmonté d’une montagne. Contre celle-ci, il traça une porte. Puis, il claqua des mains. La porte s’ouvrit, le peintre la franchit et invita l’empereur à le suivre. Mais le battant se referma derrière l’artiste, et Wú Dàozǐ disparut à jamais.

C’est à partir de cette histoire que Marguerite Yourcenar écrivit en 1938 la première de ses Nouvelles orientalesComment Wang-Fô fut sauvé.

Aujourd’hui, l’image de Zhōng Kuí - exorciste par excellence - sert à protéger les maisons des esprits mauvais. On l’accroche, notamment, lors de la fête des bateaux-dragons, Duan Wu, qui a lieu le 5e jour du 5e mois lunaire. Zhōng Kuí est aussi le dieu de la littérature et des examens.


Les Japonais, qui ont tout copié chez les Chinois, ont pendant des siècles adoré la chauve-souris. Sans véritablement comprendre pourquoi, puisqu’en langue nipponne les mots bonheur, fuku (福) et chauve-souris, kōmori (コウモリ) ne se prononçant pas du tout de la même manière, le jeu de mots est inexistant ! Tous les Chinois vous le diront : si le Japonais est cruel, il est aussi crédule.

Ci-dessous, quelque chauves-souris dessinées par une poignée d’artistes japonais.


Katsushika Taito II, vers. 1830-1844


Biho Takashi, 1910


Hasegawa Tōhaku (1539-1610)


Kawanabe Kyosai (1831-1889)


Ohara Koson, années 1920


Et pour finir, revenons en Chine avec un proverbe : le vieux chauve sourit à la chauve-souris et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Lao Tseu chevauchant un buffle par Zhang Lu, XVe-XVIe s.

mercredi 1 avril 2026

Tremblement de terre et boulettes de porc braisées


Jane Doe et moi avons terminé l’écriture d’un gros roman de 650 pages (nom de code : ZB) qui se passe aux États-Unis pré-trumpiens et dont les sujets principaux sont le cinéma, la photographie et la peinture. Quel rapport avec la culture chinoise, qui est le thème obsessionnel de ces lieux ? Aucun. Et pourtant, telle une nouvelle Route de la Soie, la Chine traverse le roman de part en part. 

• On y rencontre un serveur de restaurant à Lawrence, Kansas, ci-devant peintre et faussaire qui dut quitter précipitamment sa Chine natale.

• On y raconte les mésaventures à Shanghaï d’une mormone de Salt Lake City qui faillit mourir, empoisonnée de manière subtile par une fidèle taoïste.

• On narre l’histoire d’un Chinois nommé Wang Didi qui entreprit d’acheter tous les commerces d’une rue de Chicago. Il y ouvrit un restaurant, un salon de thé, un modeste étal de brioches vapeur, une échoppe de tailleur et une herboristerie, qui tous partirent malencontreusement en fumée. 

• On n’oubliera pas cette Japonaise nommée Nanami qui mange, à Missoula dans le Montana, des têtes de lion, c’est-à-dire des boulettes de porc braisées en sauce 红烧狮子头.

• On se promène dans le Chinatown de New York où un certain Joe Kaplan va perdre une partie de morpion contre une poule.

• On y apprend la déplorable histoire de deux urnes funéraires en forme de vases Ming, et celle de leurs occupants réduits en cendres.

• On croise une jeune Chinoise nommée Xixin qui, sortant de son cours du soir de gravure sur bois, rencontre un vieil alcoolique japonais brandissant un gros revolver dans le but de refroidir son épouse.

• On fait la connaissance d’une certaine famille Li, dont l’une des héroïnes de ce roman épousera le fils aîné. Ils auront plusieurs aventures, l’une d’elles les mettant aux prises avec la redoutable triade de la Montagne Froide, célèbre pour sa promptitude à faire des trous dans la peau des récalcitrants.

• On découvre un marionnettiste chinois qui raconte, avec ses poupées articulées, l’histoire d’une chanteuse d’opéra nommée Shou Pei Pei qui était en réalité un travesti travaillant pour les services secrets.

• Et bien d’autres histoires encore !

Dont celle-ci : le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin un énorme tremblement de terre ravagea San Francisco. Les secousses furent ressenties jusqu’au Nevada. Les incendies qui s’ensuivirent détruisirent totalement la ville, dont il ne resta rien.


14 000 personnes environ vivaient dans le Chinatown de San Francisco. 3 000 seraient mortes, principalement dans les incendies. Bien avant cette catastrophe, des investisseurs immobiliers avaient des vues sur ce quartier situé sur une parcelle très enviée où l’on aurait bien construit quelques immeubles de luxe. On disait donc que Chinatown n’abritait que des taudis, des bordels et des bouges où l’on consommait de l’opium nuit et jour. Il fallait raser tout ça, nettoyer par le vide et rebâtir Chinatown au bas de la ville sur des terrains plats envahis par la vase, les marécages. Les Chinois y furent, évidemment, fermement opposés.

Article de 1905 suggérant la “relocalisation” du Chinatown de San Francisco sur une rive boueuse
 

Chinatown avant le tremblement de terre

Chinatown après le tremblement de terre
 

La catastrophe relança ce projet de déménagement autoritaire, qui de nouveau fâcha les intéressés. Le premier secrétaire de la légation chinoise et le consul général de Chine informèrent les autorités de la ville que Cixi, l’impératrice douairière, était fort mécontente et comptait bien faire reconstruire le consulat de Chine à l’endroit précis où il s’élevait précédemment, et non dans une banlieue vaseuse. À défaut, les commerces chinois iraient s’installer dans une autre cité portuaire et dès lors, adieu les taxes perçues par la ville de San Francisco !

« Si les citoyens de San Francisco instrumentalisent les Chinois et les chassent, ces derniers fuiront vers d’autres villes et s’empareront du commerce oriental qui échappera à San Francisco… La Chine est actuellement l’un des plus grands marchés au monde pour les produits américains et son importance ne fera que croître ; toutes les nations seront ravies de commercer avec elle… Isoler les Chinois ne serait pas dans l’intérêt de San Francisco. Cela se retournera contre elle à terme…»

Extrait d’une protestation chinoise parue dans le Oakland Tribune, 10 mai 1906

La ville finit par céder, Chinatown fut entièrement reconstruit à l’endroit où il se dressait auparavant, un an seulement après sa disparition. Les nouveaux immeubles modernes qui se dressèrent prirent à l’extérieur une allure exagérément chinoise avec des toits recourbés couverts de tuiles vernissées surmontés par des espèces de pagodes, les lampadaires publics devinrent des pseudo-lanternes traditionnelles soutenues par une paire de dragons. C’est ainsi que le nouveau Chinatown, Chine de pacotille proposant restaurants et boutiques de souvenirs, devint l’un des hauts lieux du tourisme san-francisquain, Disneyland asiatique avant l’heure. Ni hao ! Ni hao ! Xie xie ! Xie xie !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Projets de reconstruction, 1906
(ces bâtiments ont été construits, ils existent toujours)

Reconstruction, 1906

1906

Années 1930


Années 1970
 

samedi 14 février 2026

La Malédiction des sculptures sur liège


Il y a quelques années, j’achetais dans une brocante une boîte à bijoux chinoise dont les portes sont décorées de paysages réalisés en liège. Cette boîte, pensais-je, allait me servir de rangement pour mes sceaux-signature. Hélas, sans le savoir, je venais d’être victime de…

La Malédiction des sculptures sur liège

软木雕塑的诅咒

Quelque temps plus tard, une autre brocante, un autre paysage en liège pour une bouchée de pain.


Et plus tard encore, autre brocante, autre paysage en liège.


Le retour en arrière n’était plus possible. Dès lors, j’arpentais, fiévreux, toutes les brocantes de la région à la recherche de paysages en liège. En vain. J’étais en manque. Il ne me restait plus qu’à me pencher, en guise de consolation, sur l’histoire de ces étranges objets.

Tout commença avec une carte postale de vœux (ou de Noël) allemande, envoyée en 1914 à un dignitaire chinois résidant à Fuzhou, capitale de la province du Fujian. Un graveur sur bois observa la carte teutonne, décida d’utiliser le même support pour réaliser des paysages traditionnels inspirés des shanshui 山水 (voir les billets que j’ai pondus à ce sujet). La chose fut intitulée ruanmu hua 软木画, littéralement : peinture - ou image - en liège. Il se procura donc de cette matière qu’il fit venir principalement du Portugal, et lança cette nouvelle pratique qui remporta rapidement un vif succès.


« Au cours des années 1980, nous dit le site Chinanews, la sculpture sur liège est devenue un produit d’exportation important pour Fuzhou, employant des dizaines de milliers d’artisans. Les recettes d’exportation ont atteint un pic de cinquante millions de dollars américains, et même les artisans ordinaires gagnaient plusieurs centaines de yuans par mois. À la fin de l’année, presque tous les artisans avaient rejoint les rangs des “ménages à dix mille yuans”, un revenu extraordinaire pour l’époque. »

Les familles offraient des ruanmu hua 软木画 à l’occasion de la nouvelle année, les ambassades en achetaient pour faire des  cadeaux diplomatiques, les touristes en mal de souvenirs en acquéraient dans les innombrables boutiques de Fuzhou. On parlait de “poésie silencieuse”, de “peinture en trois dimensions”.

Et puis, dans les années 90, le marché s’effondra. Les sculpteurs, âgés, trouvaient peu de successeurs, les paysages en liège étaient dépassés, de mauvais goût, les voyageurs les trouvaient, tout de même, un peu trop kitsch. Cette activité était en état de mort cérébrale.

Il fallut attendre 2021 pour que la municipalité de Fuzhou, qui voulait attirer plus de touristes en ses rues, se décide à réserver certains quartiers de la ville pour la vente de paysages en liège, à monter des expositions, à allouer des fonds annuels à la formation, l’innovation, la promotion, etc., de ce noble art qui ainsi ressuscita tel le phénix.


Avec la sculpture de sceaux et le travail du laque, la sculpture sur liège est désormais, de manière officielle, considérée comme l’un des trois trésors artistiques de Fuzhou. Des brochures gratuites sont à disposition des visiteurs à l’office du tourisme, les tours opérateurs proposent des visites guidées, Fuzhou attend ma visite, j’en tremble.


Oh ! Un banian !


Bon, sinon, la contemplation, la recherche effrénée et l’amour inconditionnel des paysages sculptés en liège, j’arrête quand je veux, hein !

Et c’est ainsi, comme disait Louise Michel, que Lao Tseu est grand.

mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

dimanche 4 janvier 2026

Bonsoir, la rose

Le premier roman que j’avais conseillé dans cette série, Quatre générations sous un même toit de Lao She, comportait 1 800 pages. Le suivant est bien plus court, 213 pages seulement. Il s’agit de 

Bonsoir, la rose
de Chi Zijian 


L’histoire se déroule de nos jours à Harbin, dans le Heilongjiang, c’est-à-dire dans le Grand Nord, l’ex-Mandchourie, à quatre cents kilomètres environ de la frontière russe. Harbin n’a vraiment rien à voir avec Pékin, dont il était question dans Quatre générations sous un même toit de Lao She. C’est une ville moderne, certes, chinoise, certes, quoique. On y compte des églises orthodoxes et  des synagogues à bulbes, d’antiques hôtels russes, et même une vieille logeuse juive, Léna, qui s’est réfugiée en Mandchourie après la révolution d’Octobre et chez qui l’héroïne, Xiao’e, va habiter. « Nous découvrons avec elle, nous dit la traductrice, le Harbin du siècle dernier, refuge des Juifs exilés, puis occupé par les Japonais avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

Xiao’e, elle, va évoquer la campagne, le Grand Nord si souvent enneigé, ses longues soirées d’hiver, ses esprits, ses fantômes. Xiao’e, d’ailleurs, se croit fille de fantôme. Pour une bonne raison liée à cette chose dont elle mettra du temps à parler, et qui est le cœur du roman. Je n’en dirai pas plus, sauf deux mots à propos du titre. Que signifie ce Bonsoir, la rose, dont le titre original est Bien l’bonsoir, la rose ? « La femme est une rose, l’homme est l’abeille, dit l’un des personnages. Quand il a fini de butiner son pollen, qu’elle n’a plus d’attraits pour lui, il s’envole vers une autre rose. »

Voici les premiers mots de ce roman :

« Léna Ji fut ma troisième logeuse à Harbin. Elle avait plus de quatre-vingts ans lorsque j’ai fait sa connaissance. 
Sa maison se trouve dans le quartier Daoli, tout près de la grand-rue. C’est un petit immeuble de briques et de bois de couleur crème, dans le style des maisons russes traditionnelles. Elle doit dater d’il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Avec son toit pentu plein de charme, sa terrasse ouverte, ses hautes fenêtres étroites et ses petites marches, elle tranche sur la forêt de béton environnante. Elle fait penser à un faon naïf et gauche, vif et espiègle, venu s’abreuver au fleuve en cachette. »

Chi Zijian, l’auteure, est née à Mohe, un village au bord du Cercle arctique. Et si tous les romans qu’elle écrit se passent dans sa région, ils sont tous très différents. Tantôt c’est la ville, Harbin, qu’elle a appris à aimer, tantôt c’est l’hiver dans le Grand Nord, la vie des gens de ce coin, mi-russes mi-chinois, nomades souvent, éleveurs de rennes. Chi Zijian a écrit une quarantaine de nouvelles et romans. Bien peu ont été traduits, malheureusement, en voici la liste intégrale : Le courage des oiseaux migrateurs, Neige et corbeaux, À la cime des montagnes, Le dernier quartier de lune, Toutes les nuits du monde et Bonsoir, la rose. Six romans absolument magnifiques, tous parus aux éditions Picquier. Chi Zijian est l’un de mes auteurs préférés.

 

lundi 29 décembre 2025

Quatre générations sous un même toit

Je vais entamer ici une chronique des romans chinois que j’aime, en espérant fortement que vous les lirez. On va commencer par 

Quatre générations sous un même toit
de Lao She



Conçu en trois tomes, Quatre générations a paru en Chine de 1949 à 1951. La trame de ce roman est simple et peut être comprise par tout un chacun, sans qu’il soit nécessaire de connaître l’histoire de la Chine, sa langue, sa culture et ses traditions. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans une maison traditionnelle sise au sein d’un hutong, c’est-à-dire une quartier de rues et de ruelles parfois très étroites. Ces maisons comportent une ou deux cours intérieures, dont voici un plan typique :

Pour plus d’explications (en anglais) sur l’architecture de ces maisons traditionnelles pékinoises,
il convient de lire cette page très détaillée, dotée d’animations.


Là, vit la famille Qi. Il y a le patriarche, son fils, la femme de son fils, leurs enfants, qui sont mariés, etc. En tout, dix personnes. Il faut également compter deux familles entières de voisins, dix personnes également, et enfin une troisième dizaine de personnages isolés : le barbier, le tireur de pousse-pousse, un couple de chanteurs d’opéra… Tout ce petit monde peuple la ruelle du Petit-Bercail, où va se situer l’essentiel de l’action. (Pour ne pas se perdre, une liste des personnages est fournie en début de chaque tome.)

Le 13 août 1937, les Japonais envahissent Pékin. Les personnages vont subir huit années d’occupation, qui se termineront en 1945 avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Nous aurons des héros - parfois très discrets - des salauds tonitruants, des éternels hésitants qui se demanderont pendant tout ce temps s’il faut s’engager dans la Résistance ou pas alors que d’autres, sans se poser de questions, collaboreront allègrement avec l’ennemi.

Quatre générations sous un même toit est un roman fleuve d’environ 1 800 pages réparties en trois tomes qui se lisent d’une traite parce qu’écrites d’une plume légère et captivante ; les deux premiers tomes parurent sous forme de feuilleton dans la presse. Lao She y décrit des personnages, les conflits qui naissent entre eux, mais aussi la ruelle, le quartier, et au delà, la ville. Intrigues, fidélités éternelles, petites et grandes trahisons, grandeurs et bassesses de l’âme humaine, amour, haine, folie et mort, tout y est, chacun y reconnaîtra son beau-frère, sa voisine ou ses grands-parents. Malgré sa longueur qui peut de prime abord effrayer, Quatre générations sous un même toit est le roman parfait pour entrer dans la littérature chinoise.

Il a paru dans la collection Folio de Gallimard :

dimanche 14 septembre 2025

Leibniz et le Yi King


La Chine compte quatre textes classiques : le Classique des Documents, le Classique des vers, les Annales des Printemps et Automnes et enfin le Classique des mutations, c’est-à-dire le Yi King ou Yi Jing, qui date du date du Ier millénaire av. J.-C. 

Le Yi King est un traité de divination rédigé par un empereur légendaire, Fuxi. Il utilise deux traits ; l’un, yang, est continu, l’autre, yin, est brisé. Avec ces deux traits l’on trace huit trigrammes, composés de trois traits : trois traits pleins, deux traits pleins et un brisé, deux traits brisés et un plein, etc.



Les huit trigrammes dans le Yi King publié par Hu Guang (1369-1418),
dans sa réédition de 1440


Si l’on empile deux groupes de trois traits, on obtient 64 combinaisons, les 64 hexagrammes du Yi King. 


La divination selon le Yi King se pratiquait en utilisant cinquante tiges d’achillée, selon une procédure très complexe. Plus couramment, on se sert de trois pièces de monnaie (les détails de l’opération sont expliqués ici.) On obtient ainsi un hexagramme, qu’on va ensuite rechercher dans le livre, lequel va délivrer une sentence obscure dont il faudra lire (et tenter de comprendre) la signification. Ajoutons à cela que l’hexagramme obtenu peut muter, des traits peuvent devenir leur contraire et ainsi transformer l’hexagramme en un autre, tout à fait différent. C’est la raison pour laquelle on parle de Classique des Mutations. Car la mutation, le changement, est la base de la philosophie chinoise : tout ce qui bouge est vivant, tout ce qui est fixe est mort. Le Yin-Yang est la forme graphique de ce monde considéré comme étant en perpétuelle mutation puisque dans le Yin figure déjà un point Yang, et dans le Yang figure déjà un point Yin. Ainsi rien n’est fixe, le Yin deviendra Yang, et inversement, c’est ainsi que va le monde.
 


 

Pour plus d’explications sur le Yi King, je recommande la page Wikipedia. Pour ma part, je considère le Yi King comme un recueil de fadaises. Chercher à connaître l’avenir en tirant des cartes, en observant le marc de café, en jetant trois pièces de monnaie ou en examinant des cacas de chaton relève de la superstition, de la pensée magique. L’importance du Yi King n’est pas là…

***

Au tout début du 18e siècle, le philosophe et mathématicien allemand Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) lit une traduction latine du Yi King, rapportée par les missionnaires installés en Chine. Il examine ce qu’il appelle les « anciennes figures chinoises de Fohy » (Fuxi), autrement dit le Yi King. Là, apprends-je en lisant Hybrides chinois, la quête de tous les possibles de Danielle Elisseeff, il découvre que le monde ne se divise pas seulement en trois (la sainte Trinité) mais aussi en deux avec les notions de Yin et Yang, positif-négatif, mâle-femelle, jour-nuit, etc. Il découvre les deux traits fondamentaux, le plein et le brisé. En tant que philosophe il les baptise « Dieu » et « Néant », en tant que mathématicien, il les baptise « 1 » et « 0 » et c’est ainsi qu’il invente l’arithmétique binaire qui permet de compter avec seulement deux signes, au lieu des dix chiffres arabes utilisés jusqu’alors.


Les 64 hexagrammes du Yi King, envoyés à Gottfried Wilhelm Leibniz par Joachim Bouvet (1656-1730), jésuite français qui vécut en Chine (les chiffres arabes ont été ajoutés par Leibniz)


Voici comment l’on écrit les chiffres de 0 à 7 en langage binaire :


En 1703, Leibniz publie Explication de l’arithmétique binaire, qui se sert des seuls caractères 0 et 1 ; avec des remarques sur son utilité, et sur ce qu’elle donne le sens des anciennes figures chinoises de Fohy.


L’arithmétique binaire donnera naissance au codage du même métal. « C’est le principe de l’informatique et de l’électronique, mais aussi du langage morse, des cartes perforées de l’orgue de barbarie, des métiers Jacquard et des premières machines de mécanographie d’IBM, etc. », nous dit le site culture-expression.fr, dont je recommande aux ignorants dans mon genre la lecture de l’article intitulé La découverte de l’arithmétique binaire dans la Chine antique (auquel je n’ai pas tout compris, loin de là).

Tout ce qui précède ressemblera sans doute à une accumulation d’évidences pour certains lecteurs. Mais pour moi qui suis inculte dans le domaine des sciences, je trouve fascinant, extraordinaire, que deux simples traits, un entier et un brisé, tracés à coups de pinceau par des devins chinois du fond des âges, nous aient menés à l’invention de l’informatique, à ce texte que je suis actuellement en train d’écrire sur un clavier d’ordinateur et que vous êtes en train de lire, dans votre canapé ou dans le métro. 


Poignées de portes dans un temple taoïste à Taipei (Taiwan)
qui affichent les huit trigrammes, lesquels donneront
par combinaison les soixante-quatre hexagrammes du Yi King

mardi 3 juin 2025

Le zen et la photographie

Photo © Alain Korkos


On me parlait récemment du zen et de la photo qui seraient intimement liés, au prétexte que le premier cultive une sérénité indispensable à celui qui veut capturer des images. Admettons. Mais c’est quoi, le bouddhisme zen ? Et quand le Bouddha est-il passé au numérique ?

Le bouddhisme zen, c’est la forme japonisée du bouddhisme chán chinois, qui puise son origine dans le dhyāna indien, avec de notables apports taoïstes. Dans le bouddhisme zen, il y a l’état de satori ( en chinois) qui désigne un éveil, une compréhension permanente du monde. Il y a également la notion de kenshō (jianxing en chinois) qui désigne une expérience de compréhension passagère, la perception fugace de la vraie nature de Bouddha. C’est ce jianxing ou kenshō qui s’exprime le plus souvent dans l’art chinois ou japonais. Et c’est justement là l’apport du taoïsme qui, contrairement au bouddhisme indien, met en avant la notion de fugacité opposée à celle du nirvana réputé permanent.

Allez hop, exercice pratique.

Considérons la naissance d’une calligraphie. Le calligraphe médite, puis trace en une poignée de secondes quelques idéogrammes sur le papier. Pas de possibilité à l’erreur, pas de retouche, rien. Juste un geste instantané, en accord avec posture, respiration et vide intérieur.

Calligraphie de Musô Soseki 夢窓疎石 (1275-1351),
moine zen, poète et jardinier


Si la calligraphie est parfaite, bravo c’est très bien, nous aurons droit à un chef-d’œuvre du Shodō, la Voie de l’Écriture en japonais, ou du shūfă, la calligraphie, en chinois. Et notre satisfaction occidentale sera pleine et entière. Pour un bouddhiste zen ou chán, en revanche, la chose ne s’arrêtera pas là. Ce chef-d’œuvre graphique sera considéré en tant que tel, bien sûr, mais aussi et surtout en tant que témoin d’une expérience de compréhension passagère. Spirituellement, cette expérience sera aussi importante que ses traces graphiques.

Fragrance d’une fleur,
poème calligraphié par Huang Tingjian 黄庭堅(1045—1105),
calligraphe, peintre et poète de la dynastie Song


Et c’est tellement vrai que les qualités d’une œuvre sont, selon la tradition chinoise, codifiées avec une extrême précision :

• le neng pin est une œuvre de talent accompli ;
• le miao pin est une œuvre d’essence merveilleuse ;
• le shen pin est une œuvre d’esprit divin ;
• le i pin est une œuvre de génie spontané.

« Si, pour définir les deux premiers degrés (…), on fait appel à de nombreux qualificatifs qui relèvent parfois de la notion de beauté, en revanche on n’applique le terme de shen pin qu’à une œuvre dont la qualité ineffable semble la relier à l’univers d’origine.(…) le i pin (…) : là aussi, il s’agit d’exalter l’entente innée entre l’homme et la nature. »

Dixit François Cheng, Vide et plein, Éd. du Seuil.

Deux qualités relatives à la beauté plastique, donc, supplantées par deux qualités relatives à la compréhension de l’univers. (Faire la distinction entre ces quatre catégories me paraît un tantinet ardu, mais passons.) Quand nous contemplons une calligraphie chinoise ou japonaise, nous nous retrouvons donc à la fois devant :

• une impermanence, c’est-à-dire l’expérience de compréhension passagère et spontanée de l’artiste

• le souvenir fragile de cette impermanence que sont les idéogrammes posés sur le papier. Autrement dit, la trace d’un état vécu à un moment donné.

Calligraphie et peinture de Qi Baishi 齐白石 (1864-1957),
à propos de la venue d’un ami japonais


Qu’en est-il, maintenant, du zen et de la photographie ? Si jusqu’à présent rien n’était simple, maintenant tout se complique ! Soit deux photographes. Le premier se promène avec son boîtier autour du cou, l’œil et l’esprit en éveil. Et soudain, Clic-Clac merci Kodak, il saisit à la volée un instantané qui fera sans aucun doute date dans l’Histoire de la Photographie. On peut assimiler dans une certaine mesure sa démarche à celle d’un calligraphe bouddhiste. Parce que le déclenchement de l’obturateur (encore plus rapide que la trace d’encre du calligraphe) sera au moins autant soumis à l’état intérieur du photographe qu’aux circonstances extérieures.

Photo © Alain Korkos


Dans une certaine mesure seulement, parce que pour ce photographe les circonstances extérieures jouent un rôle non négligeable alors qu’il est nul chez le calligraphe et le peintre bouddhistes.

Prenons maintenant un second photographe. Il se plante dans un coin, règle tranquillement son cadre, sa mise au point, son ouverture et sa vitesse, puis attend patiemment que survienne l’événement, énorme ou minuscule, qui le fera appuyer sur le déclencheur. 

Photo © Alain Korkos


Ou bien il n’attend rien de spécial parce que son sujet est inerte.

Photo © Alain Korkos
 

Le comportement de celui-là ne peut en aucun cas, me semble-t-il, être comparé à une posture zen. Parce qu’il y a beaucoup trop d’intention, de préméditation et surtout de sujétion aux circonstances extérieures pour que l’on puisse l’assimiler à quoi que ce soit de zen. Même si ledit photographe expose son cliché sans recadrage ni retouche, glorifiant ainsi l’instant pur, net et sans bavures. Il en faut beaucoup plus (ou beaucoup moins, comme on veut), pour s’inscrire dans la philosophie du bouddhisme zen ou chán qui, marqué encore une fois par le taoïsme, rejette totalement toute idée d’intention, de but à atteindre.

L’état de kenshō ou de jianxing (compréhension fugace) et même celui de satori ou de  (illumination) ne peuvent être le fruit d’une préméditation et doivent être considérés, à la limite, comme de bienheureux accidents. La taoïsme, d’ailleurs, est très clair à ce sujet puisque Lao-Tseu (ou Lao Zi) disait, au tout début de son Tao-tê-king (ou Dào dé jīng) (La Voie et sa vertu) :

« La voie qui peut s’énoncer
n’est pas la Voie pour toujours
Le nom qui peut la nommer
n’est pas le Nom pour toujours. »

Autrement dit, la poursuite d’un but spirituel par l’intermédiaire d’un art bien précis est, par définition, vouée à l’échec. (On pourra discuter à l’infini des multiples traductions de ce quatrain, le sens est néanmoins globalement celui-ci.) Et le maître Deshan Xuanjian en remit une couche pour les non-comprenants :

« Habillez-vous, mangez, chiez, c’est tout. Il n’y a pas de cycle des morts et des renaissances à craindre, pas de nirvana à atteindre, pas de bodhi à acquérir. Soyez une personne ordinaire, sans rien à accomplir. »

Et toc. On voit par là que le rapprochement entre zen et photographie est, le plus souvent, totalement hors de propos tellement il y a d’intentions et de recherche de buts à atteindre chez l’adepte de la chambre obscure. Les notions d’instant et de sérénité, présentes dans les deux pratiques, ne suffisent pas à établir une correspondance, un air de famille. Loin s’en faut. Même si cela n’exclut pas qu’un photographe puisse atteindre l’état de kenshō ou de jianxing (compréhension fugace), voire de satori ou de (illumination). Un accident est si vite arrivé.

Photo © Alain Korkos