Kim Jong-un, le doigt près du bouton

Ce billet est assez long. Si vous avez d’autres trucs à faire, allez-y et revenez plus tard ! Sinon, merci de me lire…

On a appris récemment qu’au cours d’une exposition à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, une statue de Kim Jong-un le montrant avec le doigt près d’un bouton de lancement d’une possible attaque nucléaire avait été exposée. C’était le 27 février dernier, lors d’une émission de la télévision d’État nord-coréenne. L’information a été reprise par divers médias occidentaux le 4 mars dernier, voici la sculpture en question :


Cette statue est remarquable à plus d’un titre. Mais avant de la décrire, de l’analyser, faisons un petit détour artistique et ô combien politique par l’atelier qui a créé cette œuvre impérissable (et voilà pourquoi ce billet est long, mais ça en vaut la peine).

Or donc, cette statue a été créée par le très officiel atelier Mansuade qui est d’abord un immense atelier de peinture, au sein duquel travaillent un millier d’artistes. Plusieurs sujets sont traités dans cet atelier. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Il-sung, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang



Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit son père Kim Jong-il diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire
 

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :



Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple


Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :


Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle



La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP


Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :



Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :



Parfois sur des murs :

Hôtel près du mont Kumgang


Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :


On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :


C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtel et des salles de restaurant. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 Art District) :


L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également (et là nous nous rapprochons dangereusement de notre sujet initial) de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :



Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-il (respectivement grand-père et père de Kim Jong-un)  qui se dressent fièrement à Pyongyang, et considérez la taille des fourmis s’inclinant devant :



Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak qui, paraît-il, lui était coutumier !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, au Sénégal, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

En Namibie

Au Zimbabwe

Au Botswana


Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. 

Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer de vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre des œuvres nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions onusiennes.

Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peintures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Revenons à cette superbe statue, instigatrice de ce billet :


Elle est étonnante parce que : 

1. Il n’est pas dans la coutume nord-coréenne de statufier un dirigeant vivant. 

2. Cette représentation de Kim Jong-un n’a pas de pieds ! C’est un buste amélioré, pourrait-on dire. Cette coupe à mi-cuisses permet de mettre en valeur la terrible boîte sur laquelle le bien-aimé Kim s’appuie, impavide malgré le vent qui souffle.

3. Contrairement aux statues habituelles, elle est de la même taille qu’un véritable être humain. Sa couleur est étonnante, on dirait qu’elle a été réalisée en terre glaise. Est-ce un projet, une maquette pour une œuvre plus imposante ? Nul ne sait.


4. L’annonce de ce Kim Jong-un statufié, reprise par les médias occidentaux, est un message adressé à nous autres, tigres de papier : « Attention, j’ai le doigt près du bouton de lancement de l’attaque nucléaire finale, faudrait pas que je dérape, un accident est vite arrivé, ça ne tient qu’à vous… » 

Bon, d’un autre côté, il n’a pas de jambes, l’Occident aura du mal à lui glisser une peau de banane sous les pieds. Tout ça c’est de l’esbrouffe, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

P.S. : Les envolées lyriques qui parsèment ce billet ne relèvent pas de la caricature, elles sont issues d’un livret d’opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

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