Un lion de Venise Made in China
jeudi 20 août 2026, 09:50 Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜 Lien permanent

Photo © Massimo Ripani-Sime
Je croyais vous avoir raconté l’année dernière l’histoire du lion de Venise, mais mon moteur de recherche interne me dit que non non non, t’as oublié, c’est tout en bas d’une pile de trucs à faire qui s’entassent dans le placard. Oups. Réparons donc dare-dare ce dommageable oubli.
Quel est le lien entre l’emblématique lion de Venise et la Chine, vous demandez-vous dans vos chaumières. Eh bien c’est simple, à l’instar de vos ticheurtes et basquettes, le lion de Venise est Made in China. Ce lion qui trône au sommet de l’une des colonnes de marbre de la place Saint-Marc, oui. Celui-là exactement. Voici l’histoire.
Depuis des lustres les historiens se demandaient d’où venait ce lion long de 4 mètres et haut de 2,20 mètres – un beau bébé – qui, visiblement, n’est pas de fabrication vénitienne. On a un temps pensé qu’il était natif de Mésopotamie. Puis de Perse. Puis de Grèce antique. On l’a dit gothique, assyrien, étrusque… On aurait situé sa naissance à Saint-Flour dans le Cantal si l’on n’avait craint le ridicule. Enfin bref, on supputait, on conjecturait, on se perdait dans des hypoyhèses floues. Jusqu’à ce que des chercheurs de l’université de Padoue et de l’université Ca’ Foscari de Venise se penchent sur le métallique félin, étudient non seulement ses caractéristiques stylistiques, mais également la nature du cuivre employé dans la fabrication du bronze (lequel est un mélange de cuivre et d’étain). Et là, ô stupeur ! on découvrit, en étudiant des isotopes de plomb constituant ledit cuivre, que celui-ci provenait de la région du cours inférieur du Yangtsé, dans le sud-est de la Chine. L’étude des isotopes de plomb étant, paraît-il, un moyen infaillible pour déterminer l’origine d’un métal.

Un zhènmùshòu 镇墓兽, « gardien de tombe »,
en faïence peinte et dorée, dynastie Tang
Au point de vue stylistique, le lion de Venise présente de fortes ressemblances avec des zhènmùshòu 镇墓兽, des « gardiens de tombe » de l’époque Tang (618-907). La figure du Vénitien et des lions chinois affichent ensemble un « nez bulbeux, la position latérale des oreilles, les renflements sous le menton, la bouche crispée dévoilant quatre puissantes canines, et le pli tordu du front à la racine d’un nez disproportionné », nous disent les universitaires italiens. « Les zhènmùshòu présentent également souvent des oreilles dressées et pointues, recouvertes de touffes de poils ; les oreilles latérales inhabituelles, d’allure humaine, du “Lion” pourraient être les vestiges de telles oreilles en forme de chauve-souris. Plutôt que de s’effiler, le bord supérieur des pavillons auriculaires du “Lion” est épais, émoussé et arrondi, ce qui suggère qu’une partie supérieure a pu être sciée. »

Un zhènmùshòu en terre cuite blanche, dynastie Tang ;
on peut remarquer des similitudes
avec le lion vénitien dans les détails du museau
Enfin, « Une “perruque” a été ajoutée au sommet de la tête, recouvrant les cicatrices laissées par l’ablation d’une ou deux cornes […]. Des traces de plumage sous l’attache des ailes ajoutées ultérieurement, juste derrière les épaules, indiquent que la statue en bronze originale était également dotée d’ailes ». Mais les ailes chinoises, ne correspondant pas au style de celles du lion vénitien tel qu’il figure sur le blason ou les monuments de la ville, ont été ôtées et remplacées par des ailes plus conformes à la mode vénitienne.

Lion de Saint-Marc sur la basilique Saint-Marc
Photo © Marie-Lan Nguyen

Photo © Wolfgang Moroder
Le lecteur curieux d’un surplus de détails lira avec profit l’article universitaire indiqué plus bas dans les sources. En attendant, il reste une question dont nous n’aurons probablement jamais la réponse : comment ce lion chinois a-t-il atterri à Venise ? On peut supposer que « le père et l’oncle de Marco Polo, au cours des quatre années qu’ils ont passées à la cour de Kubilai Khan lors de leur premier voyage, ont été à l’origine de l’acquisition de cette sculpture. » Mais ce ne sont que des suppositions.

Niccolò, Maffeo et Marco Polo à la cour de Kubilai Khan
par Tranquillo Cremona (1837-1878)
On notera l’allure extrêmement européenne de la cour
du premier empereur de Chine (1215-1294) de la dynastie Yuan
Sources : The Chinese identity of St Mark’s bronze ‘Lion’ and its place in the history of medieval Venice, article publié dans la revue Antiquity éditée par la Cambridge University Press le 4 septembre 2025.
Venice’s Lion of St Mark’s Square was at least part made in China, study suggests, article publié dans le Guardian le 4 septembre 2025.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.


Commentaires
Ah bah ça alors… J’en suis tout espanté 😳
(Ceci dit, pas autant que quand on m’a parlé des pastas dont l’Italie n’aurait pas le brevet originel non plus d’ailleurs…)