Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fausses souvent indétectables à l’œil nu, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens oubliaient, d’une semaine sur l’autre, ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

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