Les fourberies de l'IA
mardi 27 janvier 2026, 10:45 Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜 Lien permanent
Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.
« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »
Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.
Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles
Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.
Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images.
Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…
Dans un monde saturé d’images fabriquées de toutes pièces, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens ne se souvenaient plus, d’une semaine sur l’autre, de ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?
Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle, et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.
Commentaires
« Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine. », sauf si tu avais continué sur les manipulations d’image que les chinois auraient pu faire dans le passé, à l’instar des russes, grands amateurs dans le genre, non ?
FRANCK : Certes, mais c’est un autre sujet. Que j’ai déjà traité par le passé, d’ailleurs. Où je montrais qu’il n’y avait pas que les Russes et les Chinois, les Français pendant la Commune et les Ricains pendant la Guerre de Sécession ont eux aussi bien trafiqué les photos à des fins de propagande.
L’image était déjà en mauvais état, regarde les milliers de photos et vidéos scrollées chaque jour sur Instagram sans jamais s’arrêter, pour regarder, vraiment.
(Dans ces moments je suis contente d’être vieille et encore enchantable, ça durera ce que ça peut).
Tu te doutes que j’applaudis chacun des paragraphes. La perte d’esprit critique de la civilisation est ce qui me fait le plus flipper (on en voit déjà les dégâts depuis des années avec l’influence des médias qui façonnent une opinion), alors que c’est justement cela qui devrait être enseigné dès le cours élémentaire.
Bien malin celui qui pourra assurer avec certitude vers quoi on va, tout ce qu’on sait, c’est qu’on y va à vitesse grand V.
Je suis chez mon père ce soir et voilà qui alimentera notre conversation.
Mon espoir c’est que cette bulle s’effondre le plus vite possible car elle concerne tous les domaines, de la manipulation d’image aux diagnostics médicaux à deux vitesses, les pauvres avec l’IA et les riches avec des médecins en passant par des traductions sans âme ou de la musique d’ascenseur. Les implications concrètes diffèrent mais le résultat est le même, nous pousser à ne plus croire en rien, à baisser les bras.
J’ai longtemps eu une indulgence envers l’intelligence artificielle, rapport à son utilité pour la recherche médicale. Comme vous, je vois le prix à payer de ce progrès technologique : de la futilité destructrice de neurones, de compétences, d’emplois, de l’environnement. L’enjeu vaut-il vraiment la chandelle ? Votre texte apporte de l’eau au moulin de ma réflexion. Merci camarade.
(Mon fils me demande de signer “Son père ce gaucho”)
JO : Heureux de vous croiser par ici. J’ai tellement entendu parler de vous !
Au boulot l’IA déboule en mode si l’entreprise ne s’y met pas elle se fera griller par la concurrence qui s’en gave déjà.
Je ne vois pas comment lutter contre ça et surtout c’est déjà un combat d’arrière-garde. Mon job ne durera peut-être pas jusqu’à ce que j’aie l’âge de la retraite et les trimestres requis.
Dans les vies personnelles : une de mes amies a fait les demandes qu’il fallait pour faire créer une vidéo de sa vieille mère et elle en train de se faire un câlin de bon anniversaire ou bonne année, je ne sais plus. Mais je sais que sa mère est morte il y a déjà un moment. L’amie l’a postée sans cacher le mode de création, ni le réconfort que ça lui apportait, et ce fut un chœur de louanges, d’extase et de partages. J’ai l’impression d’être la seule à avoir éprouvé un grand effroi. On pourra bientôt se débarrasser des personnes (devenues) improductives et simuler leur présence parmi nous.
Merci camarades (l’auteur du billet et les commentatrices et commentateurs qui m’ont précédée).
Merci de l’avoir écrit aussi bien, de façon claire et implacable.
On pourrait aussi dire “IA partout justice nulle part” tant ça accélère encore (s’il en était besoin) l’écart sociétal déjà éclaté façon puzzle.
GILDA : Ce que tu racontes est proprement effrayant, j’étais loin du compte avec Didier qui a mis tata Irène sur un pédalo… Effrayant.
Ahhhhhh !! Y le papa de mio fratello dans les commentaires !!!!! Un blog, un blog, un blog !!
On ne peut pas hélas pas lutter contre Didier et Tata Irène… J’ai une amie qui ne voit pas du tout où est le problème de s’ébreuver quotidiennement à l’émission de H*anoun*