Les ailes du bonheur
lundi 18 mai 2026, 15:38 Cabinet de curiosités 奇珍异宝柜 Lien permanent

En Chine, à l’époque du Nouvel An, il est de coutume de coller sur sa porte un papier rouge affichant le mot bonheur 福 (ou plus exactement bonne fortune). En mandarin, ce mot se prononce fú.

Le caractère fú est souvent apposé à l’envers (comme sur cette porte), en vertu d’un subtil jeu de mots : si on l’affiche à l’endroit, cela veut dire qu’on appelle le bonheur, qu’on l’invite à la maison en le priant de faire comme chez lui. Si on l’affiche à l’envers, en revanche, force est de constater que le « le bonheur est retourné ». En chinois mandarin, cela se dit 福倒了, fú dào le. Sauf que le mot dào 倒, à l’envers ou retourner, se prononce exactement comme dào 到, arriver. La phrase peut donc également être entendue comme : « le bonheur est arrivé ». Coller l’affichette de cette manière revient alors à demander le bonheur sans vraiment le demander, attitude un tantinet artificielle mais ô combien réconfortante pour l’esprit.
Le mot chauve-souris se prononce également fú 蝠 (ou biānfú 蝙 蝠), avec le même accent tonique que le mot bonheur, 福 fú. Encore un homophone, comme il en existe tant en mandarin. C’est la raison pour laquelle le bonheur et la chauve-souris sont souvent liés dans l’iconographie chinoise :

En Chine comme ailleurs, la chauve-souris fut longtemps considérée comme un animal malfaisant. Jusqu’au jour où un peintre de la dynastie Ming (1360-1644 après J.-C.) décida de faire un jeu de mots en associant fú 蝠 (la fin du mot biānfú, chauve-souris), à fú 福 (le bonheur, la bonne fortune). C’est ainsi que la chauve-souris biānfú devint plus simplement fú et fut pour toujours associée au bonheur. C’est fou.

Cinq chauve-souris en papier découpé entourant le caractère bonheur
Et puisqu’il est question de chauve-souris, racontons une belle histoire. Wú Dàozǐ 吴道子 (685-758) était un très célèbre peintre de la dynastie Tang (618-907). Il peignit environ trois cents fresques et de nombreux rouleaux, qui ont tous disparu. Ne subsistent que quelques copies et peintures dont l’attribution reste incertaine (voir un extrait de l’un de ses rouleaux par ici).
Cet artiste peignit pour la première fois, paraît-il, ce dieu bienfaisant auquel est associé la chauve-souris, Zhōng Kuí 鍾馗. Mais comme on n’a trace de ladite peinture, le voici peint par Gao Qipei 高其佩 (1660-1734), de la dynastie des Qing :

Zhōng Kuí par Gao Qipei
La légende de Zhōng Kuí
Zhōng Kuí s’était rendu à la capitale avec son ami Du Ping, pour passer les examens de lettré. Il avait triomphé de toutes les épreuves, mais l’empereur refusa de lui décerner le titre de zhuangyuan au prétexte qu’il était trop laid.

Zhōng Kuí par Yi Chun, XXIe s.
Affreusement déçu, atteint dans son honneur, Zhōng Kuí se suicida sur les marches du palais. Son ami Du Ping l’incinéra. Arrivé dans l’au-delà, notre héros devint le roi des fantômes de l’Enfer. Et pour remercier son ami Du Ping, il lui donna la plus jeune de ses sœurs en mariage. On ne sait pas ce qu’en pensa la sœur en question… Fin du premier acte.

Zhōng Kuí par Hsu Kuan Yen, XXIe s.
Au VIIIe siècle, il advint que l’empereur Xuanzong tomba malade. Dans un rêve, il vit deux fantômes. Le plus petit lui vola une flûte de jade, subtilisa ensuite le parfum préféré de son épouse Yang Guifei. Le plus grand des fantômes intervint alors, captura le plus petit et le dévora. L’empereur remercia cet être surnaturel qui s’appelait - bon sang mais c’est bien sûr ! - Zhōng Kuí, puis lui confia la tâche de réduire à néant tous les monstres nés de l’empire du mal.

Quand l’empereur Xuanzong se réveilla au matin, il était guéri. Il ordonna alors au peintre Wú Dàozǐ (le revoilà) de tracer le portrait de Zhōng Kuí afin qu’il puisse le montrer à sa cour. L’œuvre semblait si vivante ! L’empereur fut persuadé que le peintre avait fait le même rêve que lui. Fin du second acte.
À partir de ce jour, Zhōng Kuí devint un dieu protecteur dont les attributs sont une épée pour combattre les fantômes, quelques chauve-souris emblèmes du bonheur et une cruche symbole de la paix. Jeu de mots, là aussi : bouteille, flacon se dit píng 瓶, tout comme le mot calme 平 qui sert de base au mot tàipíng 太平, signifiant paix. Le bonheur, la paix, une chauve-souris au-dessus d’un vase.

Sage goûtant à la paix et au bonheur,
peinture de Qí Báishí, vers 1896
Il faudra attendre la fin de la dynastie Qing (1644-1911) pour que le motif de la chauve-souris se répande sur tous les supports imaginables, avec une préférence pour la vaisselle. Par groupe de cinq, elles entourent souvent le caractère shou 寿 qui signifie longévité. Sous le nom de Wufu Pengshou elles représentent alors les cinq bonnes fortunes qui sont la richesse, la santé, la longévité, l’amour et la vertu. Ici, le caractère shou est encadré par cinq chauve-souris au fond d’un bol :

Et là, une chauve-souris encore sur la paroi d’un autre bol :

Et là encore, sur une paire de poignées de porte d’armoire :

Et encore là, une chauve-souris en creux sur le mur d’une noble demeure à Taipei :

Revenons maintenant à la légende, et découvrons…
Comment Wú Dàozǐ s’en est allé
Quelques années après avoir rêvé de Zhōng Kuí, l’empereur Xuanzong commanda une fresque à Wú Dàozǐ. L’artiste, qui ne pouvait travailler sans être saoul et avait la réputation de peindre extrêmement vite, réalisa un immense paysage surmonté d’une montagne. Contre celle-ci, il traça une porte. Puis, il claqua des mains. La porte s’ouvrit, le peintre la franchit et invita l’empereur à le suivre. Mais le battant se referma derrière l’artiste, et Wú Dàozǐ disparut à jamais.
C’est à partir de cette histoire que Marguerite Yourcenar écrivit en 1938 la première de ses Nouvelles orientales, Comment Wang-Fô fut sauvé.
Aujourd’hui, l’image de Zhōng Kuí - exorciste par excellence - sert à protéger les maisons des esprits mauvais. On l’accroche, notamment, lors de la fête des bateaux-dragons, Duan Wu, qui a lieu le 5e jour du 5e mois lunaire. Zhōng Kuí est aussi le dieu de la littérature et des examens.

Les Japonais, qui ont tout copié chez les Chinois, ont pendant des siècles adoré la chauve-souris. Sans véritablement comprendre pourquoi, puisqu’en langue nipponne les mots bonheur, fuku (福) et chauve-souris, kōmori (コウモリ) ne se prononçant pas du tout de la même manière, le jeu de mots est inexistant ! Tous les Chinois vous le diront : si le Japonais est cruel, il est aussi crédule.
Ci-dessous, quelque chauves-souris dessinées par une poignée d’artistes japonais.

Katsushika Taito II, vers. 1830-1844

Biho Takashi, 1910

Hasegawa Tōhaku (1539-1610)

Kawanabe Kyosai (1831-1889)

Ohara Koson, années 1920
Et pour finir, revenons en Chine avec un proverbe : le vieux chauve sourit à la chauve-souris et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Lao Tseu chevauchant un buffle par Zhang Lu, XVe-XVIe s.
Commentaires
M’en vais coller un fú géant sur ma porte, tiens.
Mouhaha j’ai passé tout le billet à me dire « tiens est-ce qu’il connaît la nouvelle de Yourcenar ? » Bon ben sans surprise la réponse est : oui !
SACRIP’ANNE : La prochaine fois qu’on se verra je t’en donnerai un. Un grand.
VIRGILE : Bein ouais, quand même…
Awww merci !
J’ai lu tout ce billet avec les images de l’atelier où tu nous parlais de tout cela… agréable souvenir que tout cela…