Tremblement de terre et boulettes de porc braisées


Jane Doe et moi avons terminé l’écriture d’un gros roman de 650 pages (nom de code : ZB) qui se passe aux États-Unis pré-trumpiens et dont les sujets principaux sont le cinéma, la photographie et la peinture. Quel rapport avec la culture chinoise, qui est le thème obsessionnel de ces lieux ? Aucun. Et pourtant, telle une nouvelle Route de la Soie, la Chine traverse le roman de part en part. 

• On y rencontre un serveur de restaurant à Lawrence, Kansas, ci-devant peintre et faussaire qui dut quitter précipitamment sa Chine natale.

• On y raconte les mésaventures à Shanghaï d’une mormone de Salt Lake City qui faillit mourir, empoisonnée de manière subtile par une fidèle taoïste.

• On narre l’histoire d’un Chinois nommé Wang Didi qui entreprit d’acheter tous les commerces d’une rue de Chicago. Il y ouvrit un restaurant, un salon de thé, un modeste étal de brioches vapeur, une échoppe de tailleur et une herboristerie, qui tous partirent malencontreusement en fumée. 

• On n’oubliera pas cette Japonaise nommée Nanami qui mange, à Missoula dans le Montana, des têtes de lion, c’est-à-dire des boulettes de porc braisées en sauce 红烧狮子头.

• On se promène dans le Chinatown de New York où un certain Joe Kaplan va perdre une partie de morpion contre une poule.

• On y apprend la déplorable histoire de deux urnes funéraires en forme de vases Ming, et celle de leurs occupants réduits en cendres.

• On croise une jeune Chinoise nommée Xixin qui, sortant de son cours du soir de gravure sur bois, rencontre un vieil alcoolique japonais brandissant un gros revolver dans le but de refroidir son épouse.

• On fait la connaissance d’une certaine famille Li, dont l’une des héroïnes de ce roman épousera le fils aîné. Ils auront plusieurs aventures, l’une d’elles les mettant aux prises avec la redoutable triade de la Montagne Froide, célèbre pour sa promptitude à faire des trous dans la peau des récalcitrants.

• On découvre un marionnettiste chinois qui raconte, avec ses poupées articulées, l’histoire d’une chanteuse d’opéra nommée Shou Pei Pei qui était en réalité un travesti travaillant pour les services secrets.

• Et bien d’autres histoires encore !

Dont celle-ci : le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin un énorme tremblement de terre ravagea San Francisco. Les secousses furent ressenties jusqu’au Nevada. Les incendies qui s’ensuivirent détruisirent totalement la ville, dont il ne resta rien.


14 000 personnes environ vivaient dans le Chinatown de San Francisco. 3 000 seraient mortes, principalement dans les incendies. Bien avant cette catastrophe, des investisseurs immobiliers avaient des vues sur ce quartier situé sur une parcelle très enviée où l’on aurait bien construit quelques immeubles de luxe. On disait donc que Chinatown n’abritait que des taudis, des bordels et des bouges où l’on consommait de l’opium nuit et jour. Il fallait raser tout ça, nettoyer par le vide et rebâtir Chinatown au bas de la ville sur des terrains plats envahis par la vase, les marécages. Les Chinois y furent, évidemment, fermement opposés.

Article de 1905 suggérant la “relocalisation” du Chinatown de San Francisco sur une rive boueuse
 

Chinatown avant le tremblement de terre

Chinatown après le tremblement de terre
 

La catastrophe relança ce projet de déménagement autoritaire, qui de nouveau fâcha les intéressés. Le premier secrétaire de la légation chinoise et le consul général de Chine informèrent les autorités de la ville que Cixi, l’impératrice douairière, était fort mécontente et comptait bien faire reconstruire le consulat de Chine à l’endroit précis où il s’élevait précédemment, et non dans une banlieue vaseuse. À défaut, les commerces chinois iraient s’installer dans une autre cité portuaire et dès lors, adieu les taxes perçues par la ville de San Francisco !

« Si les citoyens de San Francisco instrumentalisent les Chinois et les chassent, ces derniers fuiront vers d’autres villes et s’empareront du commerce oriental qui échappera à San Francisco… La Chine est actuellement l’un des plus grands marchés au monde pour les produits américains et son importance ne fera que croître ; toutes les nations seront ravies de commercer avec elle… Isoler les Chinois ne serait pas dans l’intérêt de San Francisco. Cela se retournera contre elle à terme…»

Extrait d’une protestation chinoise parue dans le Oakland Tribune, 10 mai 1906

La ville finit par céder, Chinatown fut entièrement reconstruit à l’endroit où il se dressait auparavant, un an seulement après sa disparition. Les nouveaux immeubles modernes qui se dressèrent prirent à l’extérieur une allure exagérément chinoise avec des toits recourbés couverts de tuiles vernissées surmontés par des espèces de pagodes, les lampadaires publics devinrent des pseudo-lanternes traditionnelles soutenues par une paire de dragons. C’est ainsi que le nouveau Chinatown, Chine de pacotille proposant restaurants et boutiques de souvenirs, devint l’un des hauts lieux du tourisme san-francisquain, Disneyland asiatique avant l’heure. Ni hao ! Ni hao ! Xie xie ! Xie xie !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Projets de reconstruction, 1906
(ces bâtiments ont été construits, ils existent toujours)

Reconstruction, 1906

1906

Années 1930


Années 1970
 

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