“Jeunesse : Les Tourments” de Wang Bing
jeudi 27 août 2026, 10:13 Cinéma 电影 Lien permanent

Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.
Deuxième bobine : Les Tourments. Durée : 3 heures et 47 minutes.
Le caractère 苦, traduit donc par Tourments, signifie habituellement amertume, pénible, souffrir, travailler dur, s’épuiser à, malheureux, misérable… Tous ces mots conviennent parfaitement aux situations décrites dans ce deuxième volet. Le film commence doucement, semble répéter des scènes vues dans Le Printemps : les garçons qui s’intéressent fortement aux filles, les filles qui s’intéressent aux garçons (l’un d’eux, torse nu, est qualifié de sexy), et puis très vite on quitte cette ambiance désormais connue pour des allers et retours entre différents ateliers où l’on rigole moins, beaucoup moins.
C’est cette jeune femme totalement exténuée qui veut rentrer chez elle mais qui doit d’abord défaire son lot de vêtements et le recoudre si elle veut gagner quelques sous.

C’est ce jeune homme qui perd son carnet de paie, objet indispensable s’il veut toucher son salaire. On le suit, totalement perdu, qui ne cesse de faire, lui aussi, des allers et retours, qui retourne dans sa chambre à la recherche du carnet, qui rebrousse chemin, qui tourne en rond tel une souris prisonnière d’un labyrinthe. Ce sont ensuite des tas de petits événements qui vont faire s’enrayer la machine ; la production va subir des à-coups, jusqu’à parfois s’interrompre définitivement. Les conditions se dégradent, l’atmosphère devient irrespirable. On découvre les arnaques à l’emploi, les arnaques au logement, la corruption de la police, la situation impossible, inconcevable pour nous dans laquelle sont pris les ouvriers, et qui consiste à négocier le tarif des vêtements à coudre une fois qu’ils ont été cousus. Le rapport de force est alors en faveur du patron, évidemment, et les négociations durent une éternité jusqu’à ce que les ouvriers épuisés acceptent ses conditions iniques, ses tarifs plus bas que l’année précédente.
La violence à l’état pur s’exprime dans ces Tourments. Avec notamment le récit confidentiel – presque murmuré dans une quasi obscurité et couvert par une musique tonitruante diffusé par un ordinateur portable – de la répression d’une émeute d’ouvriers du textile qui fit plusieurs morts. Car dans ce deuxième volet les ouvriers démunis, parfois désespérés, se confient à la caméra alors qu’ils l’ignoraient dans le premier. C’est que les situations ne sont pas les mêmes. Ici on est à bout, on n’en peut plus, et le désir de chacun est de s’en retourner au village. Sauf que là-bas les dettes attendent l’ouvrier migrant : l’emprunt pour la maison, les frais de scolarité, etc. Le piège se referme.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

