“Jeunesse : Le Printemps” de Wang Bing


Jeunesse 青春 Qīngchūn, de Wang Bing (2023) est un film documentaire qui s’intéresse à un groupe de jeunes travailleurs du textile à Zhili, dans la région de Shanghai.

Cette merveilleuse bobine se découpe en trois parties, Le Printemps, Les Tourments et Retour au pays. Elle dure, au total, quasiment 10 heures. La première partie, Le Printemps, longue de 3 heures et 35 minutes, se regarde sans ressentir la moindre lassitude tant on est pris, séduits, énervés, horrifiés parfois à la découverte de la vie exténuante de ces jeunes ouvriers du textile.

Forçats de la machine à coudre, de dix-huit à vingt-deux ans pour la plupart (on compte une gamine de seize ans) et tous originaires du même village à environ trois cents kilomètres de Zhili, ils confectionnent à toute allure des robes pour enfants, des pantalons de jogging et toutes sortes d’autres vêtements, jusqu’à des heures indues. Payés à la tâche, ils travaillent en équipe sur des lots de parfois plusieurs milliers de pièces. Découpe des différentes parties du vêtement, doublures, fermetures Éclair, cols, ourlets, surpiquages, festons, assemblage…

Il y a aussi des moments de rigolade, heureusement, de chahut entre garçons et filles, de drague. Des histoires d’amour se tissent, des filles se retrouvent enceintes. Surgissent alors les familles qui, dans ce milieu gangrené par le capitalisme sauvage, viennent asséner leur morale confucianiste, celle-là même que Mao prétendait détruire. Se marier, ne pas se marier, dans ce domaine rien n’est simple, en Chine…


Le capitalisme sauvage, c’est celui qui s’assied sur les droits des travailleurs, qui impose des rythmes de travail effrénés, qui refuse d’accorder un demi-yuan (0,064 centime d’euro) de plus sur le prix de chaque pièce de vêtement excédant rarement dix yuans (1,28 euro). C’est aussi les dortoirs au-dessus des ateliers de confection, le confinement dans un immeuble de béton long de plusieurs centaines de mètres, c’est l’insalubrité (endémique en Chine, il est vrai), l’absence de tout chauffage en hiver, la chaleur étouffante en été. 

Le film est composé de saynètes qui s’entremêlent, toutes filmées caméra à l’épaule, sans aucune voix off, dans un montage alternant groupes et individus. Alternent également les plans larges sur les ateliers encombrés de piles de vêtements, de chutes de tissu, et les plans serrés sur les ouvriers qui cousent à une vitesse parfois si élevée qu’on croirait ces plans accélérés. Sur toute la durée du film, trois petits moments seulement où l’un d’eux regarde la caméra, voire s’adresse au caméraman. Le reste du temps il se fait invisible et l’on est dans cet atelier, dans ce dortoir, dans ce bureau de patron au plus près des ouvrières et des ouvriers, de leurs vies ô combien difficiles que nous suivons, confortablement installés dans nos canapés. Et l’on a presque honte de notre relative opulence…

Jeunesse : Le Printemps de Wang Bing, c’est 3 heures 35 de cinéma du réel qui passent à toute vitesse. On en redemande et ça tombe bien, ce soir on enchaîne avec la suite, intitulée Les Tourments.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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