mardi 27 janvier 2026

Les fourberies de l'IA

Le texte qui suit, originellement posté sur Mastodon, n’a aucun lien avec le thème de ce blog consacré à la Chine.

« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu,  mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus. »

Hannah Arendt, “Les origines du totalitarisme”, 1951.

Images issues de La Dame de Shanghai d’Orson Welles


Pendant une quinzaine d’années j’ai fait de l’analyse d’images sur un blog qui s’appelait La Boîte à Images, puis pour le site Arrêt sur Images de Daniel Schneidermann, puis pour divers supports, lors de conférences, etc. C’était un boulot relativement simple, en ce sens qu’il était bien balisé. Je décortiquais une affiche de film, une publicité, une image issue de la presse, de la télévision… Certaines images étaient trafiquées, mais il était assez facile de s’en rendre compte, tant il est vrai que manier Photoshop n’est pas si aisé que ça.

Puis vinrent des images générées par IA. Avec ses personnages à six doigts, qui faisaient du vélo dans le vide ou qui, portant un casque allemand, acclamaient la Libération de Paris sur les Champs-Élysées. C’était facile d’identifier ces absurdités même si, déjà, il y avait là une perte de temps et un détournement de notre attention : pendant qu’on cherchait les invraisemblances, on oubliait d’examiner le message véhiculé par ces images. 

Elles sont progressivement devenues plus complexes, moins aisément détectables, aujourd’hui elles sont indécelables à l’œil nu. Des journaux comme Le Monde ou le New York Times utilisent un logiciel capable de démasquer ces images fabriquées. Tout le boulot se résume donc, désormais, à cette chasse aux images créées de toutes pièces qui nous envahissent. Dans une indifférence assez générale, d’ailleurs, le lecteur et le spectateur lambda ne voient pas où est le problème, eux-mêmes créent des images IA, Didier a écrit un prompt avec tata Irène qui fait du pédalo et c’est rigolo vu qu’elle a peur de l’eau, alors bon…

Dans un monde saturé d’images fausses souvent indétectables à l’œil nu, le boulot d’analyste d’images est devenu sans objet. Avant l’IA, l’immense majorité des gens consommaient plusieurs milliers d’images par jour sans trop se poser de questions, sans s’arrêter quelques instants pour réfléchir un peu. Ou bien - et là c’est presque pire - ils consommaient les analyses d’images comme n’importe quel autre produit. Vite lues, vite digérées, vite oubliées. C’est ce que j’ai vécu en travaillant chez Arrêt sur Images où les gens oubliaient, d’une semaine sur l’autre, ce que je leur avais dit. Ils étaient passés à autre chose, évidemment, pas le temps de se poser. Un clou chasse l’autre, c’est la grande loi du journalisme, et hop ! c’est quoi la nouveauté du moment ?

Aujourd’hui, tout le monde accepte sans rechigner cet état de fait : on ne peut plus faire confiance aux images mais ce n’est pas grave, on les gobe l’une après l’autre, on scrolle, on scrolle et Didier a écrit un prompt où tata Irène fait du pédalo, c’est très rigolo. Ce déferlement annihile les rares pouvoirs que l’image possédait, celui de nous enchanter, de nous faire réfléchir, voire de nous révéler à nous-mêmes. L’image est morte, l’IA l’a tuée.

jeudi 22 janvier 2026

Les banians de Daan, King Size Bonus

J’avais publié précédemment cinq banians de format 70x70 cm, et un plus petit de 34x48 cm. En voici maintenant un autre, beaucoup plus grand, de format 140x140 cm. En plusieurs étapes, avec à la fin ma méthode de travail (brevetée au nord-est des États-Unis et dans la République autonome du Karakalpakstan ©), expliquée pas à pas. Souvent imitée jamais égalée, méfiez-vous des contrefaçons :

 


Le texte calligraphié ci-dessus dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le premier sceau, rectangulaire, est ma signature : Lao Shi. Le sceau ovale dit : Amour des banians. Le sceau carré au-dessous dit : Le(s) banian(s) de Daan. Le sceau en bas à gauche (ci-dessous) dit : Atelier du Rocher blanc


Ma méthode de travail :
1. des photos que j’ai faites à Taipei dans le Daan Park, avec dès le départ l’idée de peindre ces arbres ;  
2. deux grandes feuilles punaisées au mur ; quatre ou cinq vagues traits de construction au crayon ;
3. j’attaque directement au pinceau, n’en utilise qu’un pour ne pas me perdre dans les détails, les effets, etc.
4. je démarre par le haut à droite, parce que je suis gaucher ;
5. j’improvise pas mal, il est sans intérêt de reproduire fidèlement la photo qui se suffit à elle-même.

Le mot d’ordre derrière tout ça :
accepter l’imperfection, l’imprécision (ce qui va contre ma nature), détourner à mon profit les erreurs, les ratés, boire un café en écoutant du blues, épicétou.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 14 janvier 2026

La longévité gravée dans la pierre

Suite à mon précédent billet consacré au caractère Longévité shòu 壽, j’ai gravé trois sceaux l’affichant, dans trois styles différents. 


L’observateur affûté aura remarqué que le deuxième sceau comporte un caractère supplémentaire, à droite du caractère Longévité 壽. Il s’agit du caractère Éternel yǒng 永. Les sceaux se lisent de droite à gauche ; d’autre part, en chinois, l’adjectif se place, comme en anglais, avant le nom. Il est donc écrit Éternelle longévité yǒngshòu 永壽. Ou plutôt, si l’on veut sonner français, Longévité éternelle. J’ai écrit ici le caractère Longévité 壽 dans sa forme traditionnelle, celle utilisée à Taiwan ou à Hong Kong. En Chine continentale et à Singapour on utilise le chinois simplifié. Longévité s’y écrit donc ainsi : 寿.

Et pendant que j’y suis, le caractère Éternel yǒng 永 est très étudié en calligraphie parce qu’il réunit les huit traits que tout calligraphe se doit de maîtriser, lesquels permettent de calligraphier tous les caractères, quels qu’ils soient. Voici l’ordre dans lequel il faut tracer ces huit traits :


Mais revenons à notre sujet. Ces sceaux-ci sont ovales (ces saucissons ovales, ah ah ah…) et mesurent respectivement 1 x 1,8 cm - 1,4 x 2,6 cm - 1,2 x 2,1 cm. C’est pas grand. Mais c’est ainsi que Lao-Tseu, lui, l’est. Grand.

samedi 10 janvier 2026

De la longévité


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qin puis République)

 

J’avais parlé par là du caractère le plus employé en Chine, le plus souvent reproduit, celui du bonheur fú 福. Le deuxième caractère le plus reproduit est probablement celui de l’immortalité, shòu 壽 (寿 en simplifié). Fú 福 et shòu 壽 font partie d’une triplette nommée fú-lù-shòu, c’est-à-dire bonheur-prospérité-longévité 福祿壽 (福禄寿 en simplifié). On les représente habituellement par trois vieillards, les « Trois Étoiles » sānxīng 三星. Le bonheur est à droite, la prospérité au centre, et la longévité à gauche.


Les “Trois Étoiles” au sommet du temple Magong Beiji à Magong (Taiwan)
Photo Wikipedia

Comme pour les saints dans l’iconographie chrétienne, chaque dieu a des attributs permettant de le distinguer de ses copains. Celui de la longévité a un gros crâne ; il tient dans une main une grosse pêche, et dans l’autre un long bâton de marche auquel sont attachés une courge évidée servant de gourde, et, souvent, un petit rouleau de texte. 


Petit  shòu 壽 personnel, auquel il manque le rouleau
 

Le caractère shòu 壽 a maintes fois été gravé, calligraphié, les variations sont infinies, en voici quelques-unes parmi tant d’autres. Attention, trop de shòu 壽 tue le shòu 壽 (proverbe pékinois).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.
 

GRAVURES RUPESTRES



Dynastie Zhou


Dynastie Zhou
 

SCEAUX


Huang Yi (1744-1801, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Anonyme
Le caractère shòu 壽 est à droite


Shen Feng (1685-1755, dynastie Qing)
Le caractère shòu 壽 est à gauche


Wu Rangzhi (1799-1870, dynastie Qing)


Lin Shanzhi (1898-1989, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Zhao Shuru (1874-1945, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est en bas


Wu Changshuo (1844-1927, dynastie Qing puis République)
Le caractère shòu 壽 est à droite

Pan Tianshou (1897-1971, dynastie Qing puis République)


Anonyme


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est en bas


Qi Baishi (1864-1957, dynastie Qing puis République)
 Le caractère shòu 壽 est à gauche

 

CALLIGRAPHIES


Mi Fu (1051-1107, dynastie Song)


Yi Bingshou (1754-1815, dynastie Qing)


Zhao Zhiqian (1829–1884, dynastie Qing puis République)


He Shaoji (1799-1873, dynastie Qing puis République)


Fu Shan (1607-1684, dynastie Qing)


Wang Chong (1494-1533, dynastie Ming)


Anonyme


Ma Shaopo (1918-2009)

dimanche 4 janvier 2026

Bonsoir, la rose

Le premier roman que j’avais conseillé dans cette série, Quatre générations sous un même toit de Lao She, comportait 1 800 pages. Le suivant est bien plus court, 213 pages seulement. Il s’agit de 

Bonsoir, la rose
de Chi Zijian 


L’histoire se déroule de nos jours à Harbin, dans le Heilongjiang, c’est-à-dire dans le Grand Nord, l’ex-Mandchourie, à quatre cents kilomètres environ de la frontière russe. Harbin n’a vraiment rien à voir avec Pékin, dont il était question dans Quatre générations sous un même toit de Lao She. C’est une ville moderne, certes, chinoise, certes, quoique. On y compte des églises orthodoxes et  des synagogues à bulbes, d’antiques hôtels russes, et même une vieille logeuse juive, Léna, qui s’est réfugiée en Mandchourie après la révolution d’Octobre et chez qui l’héroïne, Xiao’e, va habiter. « Nous découvrons avec elle, nous dit la traductrice, le Harbin du siècle dernier, refuge des Juifs exilés, puis occupé par les Japonais avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

Xiao’e, elle, va évoquer la campagne, le Grand Nord si souvent enneigé, ses longues soirées d’hiver, ses esprits, ses fantômes. Xiao’e, d’ailleurs, se croit fille de fantôme. Pour une bonne raison liée à cette chose dont elle mettra du temps à parler, et qui est le cœur du roman. Je n’en dirai pas plus, sauf deux mots à propos du titre. Que signifie ce Bonsoir, la rose, dont le titre original est Bien l’bonsoir, la rose ? « La femme est une rose, l’homme est l’abeille, dit l’un des personnages. Quand il a fini de butiner son pollen, qu’elle n’a plus d’attraits pour lui, il s’envole vers une autre rose. »

Voici les premiers mots de ce roman :

« Léna Ji fut ma troisième logeuse à Harbin. Elle avait plus de quatre-vingts ans lorsque j’ai fait sa connaissance. 
Sa maison se trouve dans le quartier Daoli, tout près de la grand-rue. C’est un petit immeuble de briques et de bois de couleur crème, dans le style des maisons russes traditionnelles. Elle doit dater d’il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Avec son toit pentu plein de charme, sa terrasse ouverte, ses hautes fenêtres étroites et ses petites marches, elle tranche sur la forêt de béton environnante. Elle fait penser à un faon naïf et gauche, vif et espiègle, venu s’abreuver au fleuve en cachette. »

Chi Zijian, l’auteure, est née à Mohe, un village au bord du Cercle arctique. Et si tous les romans qu’elle écrit se passent dans sa région, ils sont tous très différents. Tantôt c’est la ville, Harbin, qu’elle a appris à aimer, tantôt c’est l’hiver dans le Grand Nord, la vie des gens de ce coin, mi-russes mi-chinois, nomades souvent, éleveurs de rennes. Chi Zijian a écrit une quarantaine de nouvelles et romans. Bien peu ont été traduits, malheureusement, en voici la liste intégrale : Le courage des oiseaux migrateurs, Neige et corbeaux, À la cime des montagnes, Le dernier quartier de lune, Toutes les nuits du monde et Bonsoir, la rose. Six romans absolument magnifiques, tous parus aux éditions Picquier. Chi Zijian est l’un de mes auteurs préférés.

 

vendredi 2 janvier 2026

L’Atelier du Rocher blanc


Il y a quelques années, j’avais baptisé mon atelier L’Atelier de la Feuille de lotus parce que j’aime particulièrement ces feuilles - avec ou sans fleurs - que j’ai pu admirer au Palais d’Été de Pékin, au Jardin botanique de Taipei, et ailleurs encore.


Et puis, au marché aux fleurs de Taipei, je suis tombé en arrêt sur ce petit rocher de lettré, blanc :


Il trône maintenant dans mon atelier, que j’ai illico rebaptisé L’Atelier du Rocher blanc :


 ← C’est lui, à gauche


J’ai ensuite gravé des sceaux portant ce nom puisqu’il est de tradition d’imprimer, sur les peintures dont on est l’auteur, le nom de l’atelier dans lequel elles ont été réalisées. Voilà, c’est tout. Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 29 décembre 2025

Quatre générations sous un même toit

Je vais entamer ici une chronique des romans chinois que j’aime, en espérant fortement que vous les lirez. On va commencer par 

Quatre générations sous un même toit
de Lao She



Conçu en trois tomes, Quatre générations a paru en Chine de 1949 à 1951. La trame de ce roman est simple et peut être comprise par tout un chacun, sans qu’il soit nécessaire de connaître l’histoire de la Chine, sa langue, sa culture et ses traditions. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans une maison traditionnelle sise au sein d’un hutong, c’est-à-dire une quartier de rues et de ruelles parfois très étroites. Ces maisons comportent une ou deux cours intérieures, dont voici un plan typique :

Pour plus d’explications (en anglais) sur l’architecture de ces maisons traditionnelles pékinoises,
il convient de lire cette page très détaillée, dotée d’animations.


Là, vit la famille Qi. Il y a le patriarche, son fils, la femme de son fils, leurs enfants, qui sont mariés, etc. En tout, dix personnes. Il faut également compter deux familles entières de voisins, dix personnes également, et enfin une troisième dizaine de personnages isolés : le barbier, le tireur de pousse-pousse, un couple de chanteurs d’opéra… Tout ce petit monde peuple la ruelle du Petit-Bercail, où va se situer l’essentiel de l’action. (Pour ne pas se perdre, une liste des personnages est fournie en début de chaque tome.)

Le 13 août 1937, les Japonais envahissent Pékin. Les personnages vont subir huit années d’occupation, qui se termineront en 1945 avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Nous aurons des héros - parfois très discrets - des salauds tonitruants, des éternels hésitants qui se demanderont pendant tout ce temps s’il faut s’engager dans la Résistance ou pas alors que d’autres, sans se poser de questions, collaboreront allègrement avec l’ennemi.

Quatre générations sous un même toit est un roman fleuve d’environ 1 800 pages réparties en trois tomes qui se lisent d’une traite parce qu’écrites d’une plume légère et captivante ; les deux premiers tomes parurent sous forme de feuilleton dans la presse. Lao She y décrit des personnages, les conflits qui naissent entre eux, mais aussi la ruelle, le quartier, et au delà, la ville. Intrigues, fidélités éternelles, petites et grandes trahisons, grandeurs et bassesses de l’âme humaine, amour, haine, folie et mort, tout y est, chacun y reconnaîtra son beau-frère, sa voisine ou ses grands-parents. Malgré sa longueur qui peut de prime abord effrayer, Quatre générations sous un même toit est le roman parfait pour entrer dans la littérature chinoise.

Il a paru dans la collection Folio de Gallimard :

mardi 23 décembre 2025

Les banians de Daan - le retour

J’avais peint cinq banians observés dans le parc de Daan à Taipei, Taiwan (voir ce billet). En voici un sixième, plus petit que les précédents (34x48 au lieu de 70x70 cm), qui est une commande. On voit par là que j’accepte les commandes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

samedi 20 décembre 2025

Préparer un atelier de gravure de sceaux


En février et mars prochains j’animerai deux ateliers d’initiation à la création de sceaux. Le premier aura lieu en région parisienne, il réunira neuf inscrits, pas un de plus. Configuration inédite : je connais depuis une vingtaine d’années sept des neuf participants. Ça risque d’être bien ! L’atelier se déroulera sur une journée entière. Le matin, après quelques mots quant à l’histoire des sceaux, on entrera dans le vif du sujet en gravant, en caractères blancs sur fond rouge, le mot Bonheur, fú 福. Trois styles seront proposés (je n’entre pas ici dans les détails). L’après-midi, chacun concevra un sceau personnel à deux caractères, ce seront des sceaux-signatures (et là encore je n’entre pas dans les détails).


Le second atelier sera fort différent puisqu’il aura lieu à l’occasion du Nouvel An chinois (la Fête du Printemps) à Brest, les 7 et 8 mars prochains aux Ateliers des Capucins. Trois à quatre sessions d’une durée d’une heure et demie chacune, soit une cinquantaine de personnes sur les deux jours, si j’en crois mon expérience. Deux salles, deux ambiances… Là encore il s’agira de graver le caractère fú 福.


Je commence déjà à préparer mon matériel pour l’atelier de février. Les pierres d’abord, que j’ai commandées en Chine. Elles mesurent 2x2 cm pour la surface à graver, et 5 cm de long.


Les burins, ensuite. Je les ai aiguisés, ai changé les sparadraps qui permettent une meilleure prise en main. Ce sont des burins très fins, qui me semblent plus appropriés pour des débutants.


L’encre, ou plus précisément la pâte à sceaux. J’ai une boîte d’un très beau rouge à la pâte un tantinet desséchée, je l’ai achetée à Shanghai il y a longtemps, il va falloir que je la réhydrate. Et puis j’en ai commandé un boîte neuve de très bonne qualité, ainsi qu’une dizaine de petites boîtes de pâte synthétique de qualité très relative que j’offrirai aux participants.


Les étaux. J’en ai neuf, le compte est bon mais certains sont en mauvais état, j’en ai commandé deux de plus. 


Des crayons noirs, des stylos-feutre indélébiles noirs (il faut que j’en rachète), une gros feutre indélébile rouge, des brosses à dents, du papier de verre en deux densités, un rouleau d’essuie-tout, des feuilles de papier chinois, etc.


Une dizaine de petits sacs en soie que j’offrirai aux participants afin qu’ils y rangent leurs sceaux.


Et puis j’amènerai quelques-uns des sceaux qui me plaisent bien, ceux en forme de rochers de lettrés, la Cascade dorée, Regarder la mer et écouter les vagues, tout en courbes, et un sceau-signature gravé dans le cuivre :


Voilà, tout est prêt. Une commande d’autres burins a été passée, parce qu’on ne sait jamais. J’ai hâte.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 18 décembre 2025

Chercher des prunes dans la neige

Deux sceaux récents, paire indissociable, le premier en caractères rouges sur fond blanc, très anguleux :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent

Le second, en caractères blancs sur fond rouge, tout en courbes :


Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


Ces deux sceaux trouvent leur origine dans un sceau – dont je ne connais ni les dimensions ni le nom de l’auteur – qui réunit ces quatre vers :


Planter des pins après la pluie
Écouter les bambous dans le vent
Chercher des prunes dans la neige
Admirer les chrysanthèmes dans le givre


雨后栽松
风中听竹
雪裡寻梅
霜千赏菊


Le sens de ces mots, hélas, me demeure obscur. Cela dit, la prune, le prunier et la fleur de prunier, associés parfois à la neige, reviennent souvent dans la poésie, dans des expressions en quatre caractères qu’on appelle chengyu, et donc dans les sceaux. En voici trois autres gravés par mes soins, dont la signification m’est connue :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

Le même dans un style différent :


Chevaucher dans la neige à la recherche de la fleur de prunier 踏雪寻梅 
(Être à la recherche de l’inspiration)

 


Demander des nouvelles du prunier 問梅消息
(copie d’un sceau de Chen Hong Shou 陈洪绶, 1598-1652,
Demander des nouvelles de chez soi)


Et maintenant trois autres exemples d’expressions à haute teneur en acides chlorogéniques, parmi beaucoup d’autres :

Étancher sa soif en regardant les prunes ou Penser aux prunes pour étancher sa soif 犹望梅止渴
Se consoler de désirs non réalisés avec des fantasmes vains. 

Prune désaltérante 止渴之梅
Son acidité provoquant la salivation, ce fruit soulage la soif. Prune désaltérante peut donc se traduire par Offrir un certain soulagement.

L’âge des prunes qui tombent 摽梅之年
Les prunes mûres à terre désignent une jeune fille en âge de se marier.

 

Cadeau bonus

Recette pour réaliser un baldaquin en papier à fleurs de prunier issue des Réflexions sur la vie à la montagne de Lin Hongshan 林洪山 (dynastie Song) : quatre piliers laqués de noir étaient érigés aux coins du lit, soutenant un dais. Du papier blanc fin était tendu sur le dais, ainsi que sur les parois verticales de la tête et du pied de lit, des rideaux étaient suspendus de chaque côté de l’entrée du lit. À l’intérieur de ce baldaquin en papier, un vase en étain était suspendu à chacun des quatre piliers, chaque vase contenant une branche de prunier fraîchement coupée. C’est ainsi qu’était réalisé le baldaquin en papier à fleurs de prunier.


Notice moderne, genre magasin suédois



Ici les branches de prunier en fleur sont fixées au plafond du baldaquin


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

dimanche 14 décembre 2025

Le petit pan de mur blanc

Dans mon atelier il y a un petit pan de mur blanc sur lequel sont accrochées deux calligraphies :


L’expert attentif remarquera, dans le coin inférieur gauche, un interrupteur de marque Legrand datant des années 1980. Mais nous nous éloignons du sujet. Le première calligraphie est très célèbre. Il s’agit d’un extrait du Livre des Rites datant de la dynastie Yüan (13e-14e s.), rédigé par un anonyme en style « herbe » caoshu 草书.


Le texte dit :

« L’arrogance ne doit pas se développer ;
les désirs ne doivent pas être assouvis ;
l’ambition ne doit pas être débridée ;
les plaisirs ne doivent pas aller jusqu’à l’extrême. »

Pas super rigolo, comme ligne de vie, mais cette page est considérée comme le nec plus ultra en matière de calligraphie chinoise.

Juste au-dessous, parce que le ridicule ne tue pas, une calligraphie dont je suis l’auteur.


Elle est toute bancale, penche du mauvais côté parce que je suis gaucher, mais je l’aime bien (il faudrait quand même que je la refasse…) Elle dit, en écriture Petit Sigillaire, « Peindre la poésie » 绘画诗歌. Le sceau en haut à droite dit la même chose dans une typographie toujours sigillaire mais légèrement différente ; le texte en haut encore plus à droite dit encore la même chose en caractères courants ; le sceau en bas à gauche est l’un de mes sceaux signature, Lao Shi 老石, Vieux Rocher. Le cadre a été acheté chez Auchan. 

Et c’est ainsi que Lao Tseu est grand.

samedi 13 décembre 2025

Rêver des monts Fuchun

J’ai des carnets de dessins chinois en accordéon, deux d’entre eux mesurent 15 centimètres de haut sur 2,50 mètres de long.

J’envisage de peindre sur l’un d’eux un long paysage horizontal, la chose s’appellerait Rêver des monts Fuchun, en hommage à Huang Gongwang et Wang Ximeng 夢富春山圖-敬致黃公望和王希孟. J’ai fait un croquis au stylo-feutre, dont voici une vidéo. Arriverai-je à transformer cet essai ? On verra bien…

 

mercredi 10 décembre 2025

Les banians de Daan

Le parc forestier de Daan est situé dans le centre de Taipei, àTaÏwan. Son nom, 大安, signifie Grande Paix. Un parc ordinaire, un peu morne, quoique doté d’un très populaire espace de jeux pour les enfants. Il a également l’immense qualité d’abriter une belle collection de banians que je me suis à plusieurs reprises promis de dessiner ou de peindre. Voilà qui est fait, avec ces cinq peintures à l’encre de 70x70 cm. 

Il faut que je réfléchisse maintenant à une autre manière de peindre ces ficus géants, que j’invente une forme sortant de l’ordinaire. À moins que je laisse tomber les pinceaux et me reconvertisse dans la contemplation des vagues de l’Atlantique…


 

J’ai créé plusieurs sceaux à cette occasion, qui disent tous, sous quatre formes différentes, “Les Banians de Daan” :



Petit Supplément : En 1991 j’avais peint, pour les Éditions du Seuil, la couverture des Feux du Bengale d’Amitav Gosh (sublime roman) qui mettait en scène un banian assez naïf, trop lisse, trop peigné :

 

mardi 9 décembre 2025

Avec pour oreiller les nuages

Il y a un peu plus de deux ans et demi j’entrepris de traduire vingt poèmes de Han Shan, poète qui vécut aux alentours du VIIe siècle. Je réalisai ensuite vingt peintures et vingt-cinq sceaux pour les accompagner, partis à la recherche d’un éditeur, finis par en trouver un (les éditions Bruno Doucey) qui me proposa la mirifique somme de …1 000 € d’avance sur droits. J’acceptai cette aumône, et attendis la suite. Rien ne vint. Pas de contrat, par d’argent, pas même un mail ou un appel téléphonique. Calme plat. Je le recontactai un an et demi plus tard. L’homme me dit alors que vingt textes, peintures et sceaux n’était pas suffisant, qu’il fallait doubler la dose. J’avais déjà, dans mes cartons, vingt autres poèmes et peintures que je lui soumis immédiatement, il restait à graver vingt sceaux. L’éditeur était heureux, le livre allait se faire, on parlait mise en page, épaisseur du papier, etc. Je lui fis alors remarquer que l’avance sur droits de 1 000 € concernait vingt poèmes, peintures et sceaux et qu’il fallait donc, pour le double de travail, doubler le montant de cette avance afin d’atteindre des sommets financiers s’élevant vertigineusement à 2 000 €. Le gougnafier me répondit qu’il n’en était pas question, m’envoya paître très vertement, fin de l’histoire. 

J’ai envisagé un instant de publier moi-même ce recueil. Hélas, l’impression d’un tel ouvrage en auto-édition reviendrait trop cher. Qui accepterait de payer au moins 30 € pour un tel bouquin ? Personne. Et même si une dizaine de personnes l’achetaient, cela ne suffirait pas à compenser la somme de travail que cela exigerait. Je m’en vais donc publier ici quelques extraits de ce travail qui m’occupa pendant de longs mois, histoire de calmer un tantinet mon amertume.

Et si par hasard un éditeur intéressé, honnête et poli passe par là (mais cet énergumène existe-t-il ?), il peut me contacter
 


PRÉFACE

Rejoindre la falaise et m’asseoir sur un rocher

Je peins des paysages à la manière chinoise, tous les jours et en tous lieux. Le plus souvent dans mon atelier avec des pinceaux, de l’encre de Chine, trois couleurs et du papier ; mais aussi dans les transports en commun, les salles d’attente de médecins, les halls de gare et autres endroits inconfortables, avec un simple carnet et un stylo. Je trace des monts abrupts sur lesquels s’accrochent des pins audacieux, des escarpement géants que rayent parfois d’imposantes cascades, des nappes de brouillard et des nuages cotonneux, des bouquets de bambous agités par le vent, des ponts de bois traversant des torrents, des huttes chétives aux toits de palme, des bords de mer déchiquetés, du caillou, de la roche.

Le paysage chinois est avant tout montagnard et embrumé. De cette brume qui noie tout dans l’infini des possibles, celui où la montagne peut se transformer en eau et l’eau en montagne. Le paysage chinois est une montagne de rêve. Aussi serait-il vain de rechercher les lieux représentés par les peintres, ils sont le plus souvent inventés. Même quand leurs œuvres portent un nom de lieu réel, ces dernières n’offrent qu’une lointaine ressemblance avec leur source d’inspiration. « Le paysage, tout en ayant substance, tend vers l’esprit », affirmait un peintre et moine bouddhiste du Ve siècle. Il s’agit donc d’une peinture des tréfonds de l’âme qui s’exprime à travers la roche, la mousse, la lune ronde et les chutes d’eau vertigineuses. Une peinture-poésie. Le moine et peintre Su Dongpo disait, à propos du peintre et poète Wang Wei : « Il y a de la poésie dans sa peinture et de la peinture dans sa poésie. »

Parfois, dans ces peintures de lieux immenses apparaît la minuscule silhouette d’un humain, un ermite. Il est assis tout là-haut sur un rocher, il contemple ce monde flottant avant de s’endormir avec pour oreiller les nuages. Et son petit paradis restera à jamais inaccessible au commun des mortels découragé par ces sentiers tortueux noyés dans la brume ; par ces ravins profonds avaleurs de randonneurs ; par ces orages d’été, par la neige et par l’ombre du tigre, affamé en toutes saisons.

Ainsi en est-il de Han Shan, poète chinois qui vécut sous la dynastie Tang (618-907). On ne sait pas grand-chose de cet homme-là, sinon qu’il inscrivit environ six cents poèmes sur des parois rocheuses. Trois cent vingt d’entre eux ont pu être recopiés, sauvegardés. De ce poète souvent inspiré par la solitude, la pensée taoïste et le bouddhisme chan (qui deviendra le bouddhisme zen au Japon) on ne connaît que le pseudonyme, Han Shan, c’est-à-dire Montagne froide. Lequel est emprunté au lieu où il établit son ermitage, au sein des monts Tiantai, sur la côte Est de la Chine. Mais cet endroit a-t-il seulement existé ? Dans l’un de ses poèmes, Han Shan dit :

Comment ai-je pu y parvenir
Mon esprit est différent
Si vous aviez le même
Vous y seriez aussi

La Montagne froide est un état d’esprit. Un lieu qui résiste aux arpenteurs assermentés, aux courbes de niveau, à la cartographie géologique. Ainsi, chacun de nous peut avoir son lieu, unique et inaliénable. Le mien est en Bretagne. À l’altitude zéro. Il est fait de falaises abruptes, de rochers en forme d’animaux fantomatiques, d’anses caillouteuses aux eaux bleu-vert, de rafales de vent dispersant des paquets d’écume. Les vagues se fracassent à marée montante sur la Pointe de la Torche, l’immense plage de Pors Carn s’allonge à marée basse sous un ciel gris ardoise, la pluie balaie la jetée de Kerity…

Plus tard, dans mon atelier, je peins des bords de mer ou des montagnes idéales en pensant quelquefois à Han Shan :

Descendre jusqu’au ruisseau pour regarder couler le jade
Ou rejoindre la falaise et m’asseoir sur un rocher
Mon esprit tel un nuage détaché
Indifférent au affaires de ce monde de quoi aurais-je besoin.

Alain Korkos.

***

可笑寒山道
而無車馬蹤
聯谿難記曲
疊嶂不知重

泣露千般草
吟風一樣松
此時迷徑處
形問影何從

Le chemin de la Montagne froide est étrange
Nulle trace de charrette, de sabots de cheval
Comment se souvenir des courbes des ruisseaux
Du nombre de pics qui tour à tour se dressent 

Il pleure de la rosée sur les plantes par milliers
Le vent gémit dans un bouquet de pins
Voilà que le sentier disparaît
Mon corps demande à l’ombre où aller

 

人問寒山道
寒山路不通
夏天冰未釋
日出霧朦朧

似我何由屆
與君心不同
君心若似我
還得到其中

On me demande quel est le chemin de la Montagne froide
Aucune route n’y mène 
En été la glace ne fond pas
Le soleil et la lune disparaissent dans le brouillard

Comment ai-je pu y parvenir
Mon esprit est différent
Si vous aviez le même
Vous y seriez aussi

 

欲得安身處
寒山可長保
微風吹幽松
近聽聲愈好

下有斑白人
喃喃讀黃老
十年歸不得
忘卻來時道

Si l’on cherche un refuge
On peut s’abriter au sein de la Montagne froide
Un vent léger souffle sur les pins tranquilles
De près on l’entend mieux

Sous l’un d’eux un homme aux cheveux gris
Murmure des textes taoïstes
Dix ans sans pouvoir repartir
Il a oublié comment il est arrivé ici

 

杳杳寒山道
落落冷澗濱
啾啾常有鳥
寂寂更無人

磧磧風吹面
紛紛雪積身 
朝朝不見日
歲歲不知春

Profond et perdu le chemin vers la Montagne froide
Pentues et pétrifiées les rives du torrent
Perçants et incessants le chant des oiseaux 
Serein et solitaire sans personne

Rafale après rafale le vent sur mon visage 
Bourrasque après bourrasque la neige qui m’ensevelit
Jour après jour sans soleil
Année après année sans printemps

 

欲向東巖去
于今無量年
昨來攀葛上
半路困風煙

徑窄衣難進
苔粘履不前
住兹丹桂下
且枕白雲眠

Je voulais rejoindre le pic de l’Est
Depuis tant d’années
Hier j’ai commencé à grimper en m’accrochant aux lianes 
Mais à mi-chemin cerné par le brouillard et le vent

Dans un étroit passage mes habits m’encombrent
De la mousse se colle à mes chaussures et m’empêche d’avancer 
Réfugié momentanément sous un osmanthe rouge
Je m’endors avec pour oreiller les nuages

 

獨臥重巖下
蒸雲晝不消
室中雖暡靉
心裏絕喧囂

夢去遊金闕
魂歸度石橋
拋除鬧我者
歷歷樹間瓢

Je vis seul sous les hautes falaises
Les nuages tourbillonnent sans cesse toute la journée
Bien qu’on ne voie pas grand-chose dans ma hutte  
Il n’y a aucun bruit dans mon cœur

Dans un rêve je passe sous une porte d’or
En esprit je me retourne et franchis un pont de pierre
Abandonne ce qui m’est douloureux
Le bruit de ma gourde accrochée à une branche

 

家住綠巖下
庭蕪更不芟
新藤垂繚繞
古石豎巉嵓

山果獼猴摘
池魚白鷺㘅
仙書一兩卷
樹下讀喃喃

J’habite une maison sous les parois vertes
Les mauvaises herbes envahissent le jardin
Les lianes s’écroulent en spirales
Les vieilles pierres se dressent tranchantes

Des singes cueillent les fruits de la montagne
Des aigrettes pêchent dans l’étang
Un ou deux rouleaux d’un livre écrit par un Immortel 
Que je lis sous un arbre en murmurant

 

一向寒山坐
淹留三十年
昨來訪親友
太半入黃泉

漸減如殘燭
長流似逝川
今朝對孤影
不覺淚雙懸

Reclus dans la Montagne froide
Depuis trente ans
Je suis allé visiter mes amis
Plus de la moitié sont décédés

Les autres s’éteignent lentement telle une bougie mourante
S’écoulent comme le courant d’une rivière
Aujourd’hui face à mon ombre esseulée
Mes yeux s’emplissent de larmes sans que je m’en rende compte

***

samedi 6 décembre 2025

Né avec une passion pour les sceaux 

À partir de maintenant je vais parler de mes propres productions, tant en matière de sceaux que de peinture de paysage.

Or donc, commençons au hasard par le dernier sceau que j’ai gravé : Né avec une passion pour les sceaux 生有印癖. La phrase est empruntée à un sceau de Gāo Fènghàn (高鳳翰, 1683–1749, dynastie Qing), qui était un petit fonctionnaire mais surtout un grand peintre, graveur de sceaux, poète et calligraphe. Passionné par les sceaux, il en possédait plus d’un millier.

Ma version de Né avec une passion pour les sceaux, très différente de la sienne, s’inspire stylistiquement des sceaux de la période des Royaumes combattants (475-221 avant notre ère). Les caractères sont résolument très anciens.


生有印癖
Né avec une passion pour les sceaux


Le sceau de Gāo Fènghàn, plus proche de nous, est intéressant parce qu’il utilise, pour les caractères 生有 et 癖 le style sigillaire* (ancien), et le style courant (c’est-à-dire moderne) pour le caractère 印 yìn, qui est le mot “sceau”. 

* le style sigillaire est un style aujourd’hui illisible pour le commun des mortels chinois, qu’on n’emploie plus que pour les sceaux et la calligraphie.

Pourquoi avoir écrit ce mot-là en style contemporain alors que cet objet, dont il avoue une passion immodérée, remonte à la nuit des temps ? Zatize ze question.


Le mot “sceau” 印 yìn, écrit en style courant chez Gāo Fènghàn,
et une version sigillaire commune
(il en existe des tas de variations, mais n’entrons pas dans les détails)


Elle est d’autant plus intéressante, cette question, que Gāo Fènghàn a donné à son sceau un aspect ancien en abîmant considérablement les bords de la pierre. On nage là en pleine contradiction… Je n’ai pas trouvé d’autre sceau « historique » qui aurait utilisé, pour le mot “sceau” 印, le style courant au lieu du style sigillaire traditionnel.

Enfin bref, Né avec une passion pour les sceaux.

 

vendredi 7 novembre 2025

La Source aux fleurs de pêcher 2

J’avais parlé, dans le précédent billet, d’une peinture de Shitao sur le thème de La Source aux fleurs de pêcher, un conte écrit par Tao Yuanming au 4e-5e siècle. Ce conte a généré des centaines, peut-être même des milliers de peintures, en Chine, au Japon et en Corée. En voici quelques-unes, toutes différentes, qui insistent sur telle ou telle partie de l’histoire et qui, généralement, sont très démonstratives. Car ce pays de cocagne, ce paradis des Immortels, il fallait bien le détailler par le menu ! Shitao n’était pas de cet avis-là, lui qui préférait suggérer plutôt que montrer. Bon, jugeons sur pièce…

Wen Zhengming
Wen Zhengming 文徵明 (1470-1559, dynastie Ming)

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Qiu Ying
Qiu Ying  仇英 (1494-1552, dynastie Ming)

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D'après Zhao Danian
D’après Zhao Danian 趙令穰 (11e-12e siècle, dynastie Liao), une copie réalisée au 17e siècle (dynastie Qing)
mais avec une fausse signature de Qiu Ying  仇英 (1494-1552, dynastie Ming)

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Yuan Jiang
Yuan Jiang 袁江 (1671–1746, dynastie Qing)

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Jusque-là on n’avait que des rouleaux horizontaux, qui racontent l’histoire de droite à gauche à la manière d’une bande dessinée, case après case ou presque. Avec, souvent, le héros que l’on retrouve dans chaque case : il approche de la grotte avec sa barque, franchit la rivière souterraine, se retouve de l’autre côté où il est accueilli par les gens du cru qui lui font visiter leur havre de paix.

À partir du 18e siècle, on affiche une préférence pour les peintures verticales. Dans le kakemono ci-dessous (puisque c’est l’œuvre d’un Japonais), l’accent est mis sur la toute première séquence de l’histoire, le moment où le pêcheur va découvrir la grotte. Mais grâce à la vue plongeante on distingue, derrière la colline, le pays de rêve qui l’attend. Ce sera encore le cas pour la peinture suivante, chinoise, celle-là. Sur les trois dernières, seul le pêcheur à l’approche de la grotte est représenté. Le pays de cocagne n’est pas figuré, il n’est même pas suggéré, sinon dans l’esprit du spectateur qui connaît cette histoire célèbre. On voit par là que Shitao avait raison, et c’est ainsi que Lao-tseu est grand.


Watanabe Gentai 渡辺玄対 (1749-1822) Japon

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Wu Guixiang 吴谷祥 (1848-1903)

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Yamada Kaido 山田介堂 (1869–1924) Japon

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An Jung-sik 안중식 (1861–1919) Corée

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Zhang Daqian 张大千 (1899-1983)

 

samedi 1 novembre 2025

La Source aux fleurs de pêcher 1

La Source aux fleurs de pêcher est un conte extrêmement célèbre de Tao Yuanming 陶淵明, poète qui vécut entre 365 et 452. Il a été abondamment traité en peinture, fait partie des classiques, des incontournables. Shitao 石涛 (1641-1719, dynasties Ming et Qing) s’est penché sur ce sujet, en a donné une version particulière, que voici :

"La Source aux fleurs de pêcher" par Shitao


Avant d’observer ce rouleau à la loupe, lisons le conte qui l’a inspiré :

La Source aux fleurs de pêcher

« Pendant les années de règne Taiyuan des Jin, un habitant de Wu Ling, pêcheur de son  état, avait suivi le cours d’une rivière encaissée, insoucieux du chemin parcouru. Soudain il se trouva devant une forêt de fleurs de pêcher. Elle couvrait les deux rives sur plusieurs centaines de toises, sans nul arbre d’essence différente. L’herbe embaumée était fraîche et belle, les corolles tombées jonchaient le sol, pêle-mêle. Le pêcheur, fort étonné, repartit, désireux de connaître l’étendue de cette forêt.

Elle se terminait à la source de la rivière. C’est alors qu’il vit un mont où se décelait une petite ouverture ; il lui sembla y apercevoir de la lumière. Laissant là son embarcation, il s’y engagea. Au début, extrêmement étroite, la caverne permettait tout juste le passage. À nouveau il parcourut plusieurs dizaines de toises, et tout à coup elle s’ouvrit à la clarté du jour : un plat pays s’étendait jusqu’aux lointains ; les demeures avaient belle apparence ; on découvrait une riche campagne, de jolis étangs, des bouquets de mûriers et de bambous. Des chemins tissaient leurs réseaux, les coqs et les chiens se répondaient. Dans ce décor allaient et venaient des hommes et des femmes, qui semant, qui ouvrant, tous vêtus de façon insolite. Têtes chenues ainsi que petits enfants à cadenettes exprimaient la plénitude du bonheur. 

À la vue du pêcheur, grande fut la stupéfaction. On s’enquit d’où il venait et il ne cela rien. Alors une famille le convia à entrer ; on servit l’arack, on tua une poule, on apprêta le repas. Quand au village fut connue sa présence, tous vinrent le questionner. Eux-mêmes dirent que leurs ancêtres avaient fui l’époque trouble des Qin et que, suivis de leurs femmes, de leurs enfants, des autres habitants du canton, ils étaient venus en ces lieux inaccessibles pour n’en plus ressortir ; par suite tout contact avait été perdu avec les gens du dehors. On lui demanda quelle dynastie régnait présentement ; à dire vrai ils ignoraient l’existence des Han, à plus fort raison des Wei et des Jin. L’arrivant conta de point en point ce qu’il savait sans rien omettre ; tous soupiraient, effarés. À tour de rôle, chacune des autres familles l’invita, toutes lui offrirent l’arack et le manger. Il s’attarda plusieurs jours puis prit congé. 

Les habitants de ce monde retiré lui dirent : “Il nous chagrinerait que vous parliez de nous à ceux du dehors.” Une fois sorti, il retrouva son embarcation ; il refit alors en sens inverse le chemin, qu’il marqua de nombreux jalons. Arrivé au chef-lieu, il se rendit chez le préfet et lui fit un récit complet. Le préfet dépêcha sur-le-champ des hommes pour reconnaître le parcours et rechercher l’emplacement des jalons laissés auparavant, mais ils se perdirent et ne retrouvèrent pas le chemin.

Ce qu’ayant ouï-dire, Liu Ziji, de Nanyang, personnage de haute moralité, décida, plein d’alacrité, d’y aller. Il ne parvint à rien. Bientôt il tomba malade et trépassa ; si bien que depuis lors nul n’a repris la quête. »

Traduction de Léon Thomas, 1985

Comment interpréter ce conte ? Pour y voir un peu clair, penchons-nous sur la personne de son auteur, Tao Yuanming. Cet homme-là appartenait à une famille de notables, son arrière-grand-père avait été promu duc après avoir écrasé une rébellion contre l’empereur. Tao Yuanming, lui, n’était pas de ce bois-là. Petit fonctionnaire dans une lointaine province, il occupa ce poste pendant trois mois seulement, jusqu’au jour où il refusa de satisfaire au cérémonial en vigueur lors de la visite d’un supérieur. Son maigre salaire, dit-il, ne lui permettait pas de « courber les gonds de son dos ». Superbe formule ! Il se retira ensuite à la campagne avec sa femme, se consacra à la poésie et à la musique, rejetant la société de son époque qu’il jugeait méprisable.

Certains commentateurs considèrent La Source aux fleurs de pêcher comme un conte taoïste. On peut l’appréhender autrement, y voir, en pensant à ce qui a été dit plus haut, une espèce de satire politique. D’autant plus que Tao Yuanming vivait sous les dynasties du Sud et du Nord (5e siècle) qui en moyenne ne survivaient pas plus de vingt ans. L’époque était un tantinet instable, et narrer l’histoire d’un pêcheur qui trouvait un havre de paix, un pays de cocagne, résonnait forcément aux oreilles de ses lecteurs contemporains.

Shitao, qui illustra ce conte au 18e siècle, vécut une situation personnelle à peu près comparable à celle de Tao Yuanming. Né à la fin de la dynastie Ming - autre période fort troublée - ses parents, qui appartenaient à la famille de l’empereur Chongzhen et occupaient des postes de hauts fonctionnaires, furent proprement assassinés en 1644 quand les Mandchous prirent le pouvoir et fondèrent la dynastie Qing. Ça se passait comme ça, en ces temps-là : quand une dynastie était renversée, les hauts fonctionnaires n’avaient que deux choix : soit il se soumettaient au nouveau pouvoir et survivaient un temps jusqu’à ce qu’on les soupçonne de trahison et qu’on les raccourcisse, soit ils ne se soumettaient pas et la fuite s’imposait dare-dare. L’empereur Chongzhen, lui, n’avait aucune porte de sortie. Il fut contraint de se suicider. 

Shitao, qui n’avait que trois ans au moment des faits, fut sauvé par un serviteur et caché dans un monastère. Beaucoup plus tard il devint un maître en peinture, reconnu de tous. Il vivait à Nankin (Nanjing), capitale de l’époque, où il aurait pu rester jusqu’à la fin de ses jours. Mais il préféra se retirer dans la région de Yangzhou, où il vécut probablement solitaire. Sans doute n’appréciait-il guère les Mandchous, qui avaient trucidé toute sa famille. À la lumière de ces éléments biographiques, nous pouvons également voir une connotation politique dans la version peinte de La Source aux fleurs de pêcher par Shitao. Allez hop, commençons.

Nous avons d’abord une muraille et un fortin, probable évocation de la capitale, Nankin, que le pêcheur va quitter :


Des collines, des brumes, brrrr…


Le pêcheur, qui suit une rivière, arrive dans une vallée encaissée. Là, il est d’habitude de représenter, comme le dit le conte, des pêchers en fleur, prémices du paradis terrestre à venir. Shitao, lui, n’a peint que de la rocaille, et la barque abandonnée du pêcheur. Normalement, on représente également l’entrée de la grotte souterraine, ici absente :


Le pêcheur a longé la rivière souterraine, il arrive maintenant de l’autre côté, au pays de cocagne (il tient sa rame sous son bras, pour qu’on ne lui vole pas sa barque). Il est accueilli par les bienheureux habitants de ce monde retiré, ce monde d’avant que Shitao regrette, bien qu’il ne l’aie pas vraiment connu. Ce monde d’avant la domination mandchoue :


Cette représentation de La Source aux fleurs de pêcher est très différente des images habituelles : les pêchers en fleur ne sont pas représentés, l’entrée de la grotte est absente, le pays bienheureux est réduit à une très simple expression. Mais ce n’est pas tout… ATTENTION RÉVÉLATION sous vos yeux ébaubis, roulements de tambour… L’histoire est narrée de gauche à droite alors qu’en Chine, à l’instar des textes classiques, toutes les peintures en rouleau se lisent  de droite à gauche.

"La Source aux fleurs de pêcher" par Shitao


La Source aux fleurs de pêcher de Shitao est à ma connaissance la seule œuvre qui doit se lire dans l’autre sens. Pourquoi cette singulière incartade ? La raison est simple, je crois : si en Chine la progression d’un personnage se trace de droite à gauche, alors un trajet de gauche à droite signifie un retour vers la position initiale. Aux temps anciens, pour ce qui est de cette histoire. Mon interprétation vaut ce qu’elle vaut, je n’ai jamais trouvé de texte évoquant cette particularité de La Source aux fleurs de pêcher peinte par Shitao. M’en fous, c’est l’une de mes peintures chinoises préférées. J’adore son style faussement simpliste, qui a gommé tout le superflu. L’inverse (encore une fois) des autres mises en images de ce conte, dont je publierai un large assortiment dans le prochain billet.

vendredi 24 octobre 2025

Vive l’amitié sino-soviétique !


L’amitié entre les peuples chinois et soviétique durera éternellement 

 

En mai 2021, un blog intitulé Rare Historical Photos a publié un billet intitulé The Unintentionally Homoerotic Chinese-Soviet Communist Propaganda Posters, 1950-1960 (Les affiches de propagande communiste sino-soviétique involontairement homo-érotiques, 1950-1960).

Dans ce billet, repris par plusieurs sites, une palanquée d’affiches chinoises de l’époque maoïste vantant les liens indéfectibles entre l’URSS et la Chine (Mao rencontra Staline à Moscou en 1949) nous montrant un Soviétique et un Chinois bardés de muscles, très très près l’un de l’autre, parfois se tenant par la main. 

L’article affirme que ces images « ressemblent à des photos de vacances d’un couple gay, voire à une publicité pour le mariage gay interracial », bien que « les concepteurs de ces affiches [n’eurent] pas conscience de leur caractère homo-érotique. » D’autant plus que « la Chine et l’Union soviétique étaient toutes deux des sociétés plutôt homophobes. » 

Cependant, « les bolcheviks (…) avaient dépénalisé l’homosexualité masculine en 1922. Joseph Staline la re-criminalisa en 1933-1934, avec une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison avec travaux forcés. La Russie la dépénalisa en 1993 après la chute de l’Union soviétique en 1991, afin de rejoindre le Conseil de l’Europe. »


Vive l’amitié entre les peuples et les armées de Chine et d’Union soviétique 




Toujours ensemble !




L’amitié sino-soviétique éternelle !

 

Rien, dans cet article, ne nous dit ce qu’il en fut et ce qu’il en est en Chine. Heureusement, la Wikipedia anglophone nous renseigne sur l’homosexualité dans les temps anciens ainsi qu’aux XXe et XXIe siècles, où l’acceptation est diverse selon l’époque et les endroits.

L’article s’achève ainsi, son propos étant plus la monstration d’images que l’analyse historique. Le plus important, finalement, réside peut-être dans les quatre commentaires dont voici le dernier, in extenso :

Li Ting Haw 13 MARS 2022
Pour un Américain cela semble homo-érotique, mais dans ces pays, les relations amicales étroites entre hommes incluent le fait de se tenir la main (sans rapport sexuel). Et il est également normal que des hommes s’embrassent. Encore une fois, personne n’insère la langue.

Difficile à comprendre pour les Américains, qui jugent cela à travers le prisme de leur propre culture.

À l’inverse, le “Je t’aime, mon fils” américain suivi d’un “Je t’aime aussi, papa” n’est pas considéré comme de l’inceste homosexuel aux États-Unis.

Pour les Chinois et les Russes, en revanche, c’est malsain. 


Alors ? Ces images sont-elles homo-érotiques, comme notre culture occidentale nous le suggère, ou dépourvues de toute connotation sexuelle comme l’affirme ce commentateur d’origine chinoise ? À vous de voir…
 


Notre amitié solide comme l’acier



L’amitié pour toujours pour le bonheur des peuples

 


Amitié pour toujours 

 


Tirons les leçons de l’expérience de production avancée de l’Union soviétique
et efforçons-nous d’industrialiser notre pays 

 


Nous ne permettrons pas que l’hostilité s’installe entre les peuples !

 


Vive la journée internationale de la femme ! - Notre amitié est indestructible !

 


Renforçons notre amitié au nom de la paix et du bonheur 

 


Le chemin de la paix et de l’amitié

 


Amis pour toujours 

 


Nous renforçons notre amitié nous avec des mots, mais par des actes !



Vive l’amitié entre les peuples chinois et soviétique  !



Amitié pour toujours !

samedi 18 octobre 2025

Le Fú 福 de Kangxi


Le caractère Fú 福, le bonheur, la bénédiction, est le caractère le plus utilisé en Chine. On le calligraphie à des millions d’exemplaires au moment du Nouvel An, il est affiché sur toutes les portes, des habitations comme des entreprises. À d’autres moments de l’année, on l’affiche dès que l’on veut s’attirer une bonne fortune. C’est le porte-bonheur par excellence.


L’habitude de coller des Fú 福 sur les portes a commencé quand Jiang Taigong, conseiller militaire du 12e s. av. J.-C., est devenu un dieu parmi les dieux. Sa femme, jalouse, voulait elle aussi une place dans cette divine assemblée. Alors Jiang Taigong fit d’elle une “déesse pauvre”, qui avait interdiction d’aller dans les endroits où le mot “fortune” était affiché. Les gens ont donc collé le mot Fú 福, Fortune, sur leur porte, et ont fait exploser des pétards pour éloigner cette “déesse pauvre” qui ne pouvait leur apporter que des ennuis.


Le caractère Fú 福 calligraphié dans neuf styles différents

Il existe une autre légende à propos de ce caractère, celle du Fú 福 de Kangxi (1654-1722), empereur qui régna sous la dynastie Qing. Kangxi était un excellent calligraphe, dont on ne possède que peu d’œuvres. L’une d’elles est un Fú 福 qu’il traça et offrit à sa mère, bien malade. Le talisman devait la guérir, et ô miracle, il remplit son office. 


Faisons un petit saut dans le temps. Quand l’empereur Kangxi mourut, l’un de ses fils lui succéda. Quand ce fils mourut à son tour, l’un de ses fils lui succéda idem, prit le nom de Qianlong (1711-1799). Vers la fin de sa vie, Qianlong eut un conseiller favori, Heshen (1750-1799). On dit de Heshen qu’il fut l’homme politique le plus corrompu de Chine, et aussi - par voie de conséquence - l’homme le plus riche que le pays ait jamais connu. Sa fortune fut évaluée à plus de vingt années de recettes fiscales impériales. On dit que Heshen, non content de rançonner le peuple, vola également le Fú 福 de Kangxi. C’était petit.

Ce gars-là ne manquait pas de moyens, ni d’aplomb. Il se fit construire un merveilleux palais à Pékin : quarante bâtiments, des jardins, des plans d’eau magnifiques, un opéra, sur une surface totale de 60 000 mètres carrés. 




Il en profita pendant quelque années, jusqu’au jour où Qianlong, son protecteur, vint à décéder. Un nouvel empereur fut appelé à régner, et ce fut son fils, Jiaqing (1760-1820). Lequel fit immédiatement arrêter Heshen, qui fut condamné à la peine de mort par écartèlement. Quelques jours plus tard la peine fut commuée en suicide, exit Heshen. Son palais passa ensuite entre les mains du prince Yonglin, puis de Yixin alias le prince Gong. Ce lieu extraordinaire existe toujours, on l’appelle le Palais du prince Gong. 

Oui, bon, d’accord, mais le Fú 福, là-dedans ? J’y viens… Au cours du temps, le palais connut bien des avanies. En 1982 on entama sa rénovation, qui dura quatorze ans. C’est pendant cette période que l’on découvrit, dans l’une de ces grottes artificielles qui parsèment les jardins (la Grotte des Nuages mystérieux, tel est son nom)…


… un grand Fú 福 gravé dans la pierre, le Fú 福 de Kangxi. Ainsi, malgré la disparition de la calligraphie originale, on en retrouva la trace. N’est-ce pas merveilleux ?


La boutique de souvenirs du palais du prince Gong propose, pour une poignée de yuan, le Fú 福 de Kangxi tel un talisman que vous pouvez accrocher chez vous, au rétroviseur de votre voiture ou de votre vélo-cargo, où vous voulez. Il vous portera chance, bonheur, richesse et félicité.


 

En attendant de vous rendre dans ce lieu magique (dont voici l’adresse : No.14, Liuyin Street, Xicheng District, Beijing, attention c’est fermé le lundi), vous pouvez toujours vous exercer à calligraphier le Fú 福 de Kangxi. Et si vous n’y arrivez pas, consolez-vous avec l’une des cent autres manières de tracer ce caractère ô combien bénéfique :

vendredi 17 octobre 2025

De quelques calligraphies


Voici quelques calligraphies que j’aime bien. Dans le désordre, comme ça me vient. Ceux qui seraient intéressés par une conférence carrée sur le sujet peuvent toujours me contacter, j’ai ça dans mes cartons…

1.
Le caractère Longévité 寿 shou, tracé dans le style dit “sigillaire” par Qi Baishi 齐白石 (1864-1957). Qi Baishi était un peintre fort célèbre, connu pour ses peintures d’animaux et de fleurs. Il a aussi révolutionné la pratique de la gravure de sceaux.


2.
Voici un très court extrait du Livre des Rites Lǐjì 礼记 qui est l’un des cinq classiques du canon confucéen. La calligraphie, dans le style “herbe”, est anonyme et date de la dynastie Yuan (1271-1368).

Le texte nous assure que « L’arrogance ne doit pas se développer ; les désirs ne doivent pas être satisfaits ; l’ambition ne doit pas être débridée ; les plaisirs ne doivent pas aller jusqu’à l’excès. »
Compris ?


3.
Le bonheur, fú, 福 de l’empereur Kangxi.
Un de ces jours je vous raconterai l’histoire peu banale de cette calligraphie, véritable roman policier.


4.
Six pages extraites d’un vieux manuel de calligraphie, souvent réédité. Une merveille.

Longue vie - Bonheur



Dragon - Tigre



Son, rime - vent

 

5.
Le poème qui accompagne ces Grues de bon augure peintes en 1112 par l’empereur Huizong 宋徽宗 (1082-1135) est également de la main de l’empereur.

Fabuleux calligraphe, Huizong inventa ce style baptisé “filet d’or”, toujours utilisé aujourd’hui.



6.
Copie par Xu Tianjin 徐天进 (né en 1958) d’une inscription sur un récipient en bronze datant de la fin des Zhou occidentaux (1046-771 avant notre ère). 

Les caractères de cette calligraphie sont appelés Grand Sigillaire, ou Grand Sceau. Cette graphie, abandonnée vers 220 avant notre ère, conserve les faveurs des calligraphes qui reproduisent encore de nos jours des textes dans ce style, sans trop se préoccuper de leur signification : celui copié ici concerne un processus d’indemnisation foncière…


7.
Poèmes manuscrits de Wang Duo 王铎(1592-1652), avec de vraies ratures dedans. Sublime.



8.
Pour finir ce billet désordonné, voici une sentence en quatre caractères très connue issue du Classique de la poésie, « Les cerfs-volants s’envolent vers les cieux, les poissons bondissent dans les abysses » 鳶飛魚躍. Elle est ici calligraphiée par quatre artistes différents.

La phrase est une métaphore à propos des créatures qui évoluent selon leur nature, chacune trouvant sa place pasqu’on aime les choses bien rangées, petit scarabée.




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