lundi 21 septembre 2026

Le vieux Yu déplace les montagnes


Le vieux Yu déplace les montagnes, 1940, par Xu Beihong 徐悲鴻 (1895-1953)


J’avais, il y a sept ou huit ans de ça, gravé un sceau qui disait : Le vieux Yu déplace les montagnes 愚公移山.


Je l’ai effacé et l’ai gravé à nouveau. Le résultat ne correspond pas vraiment à ce que j’aurais voulu, mais j’avais oublié combien cette pierre était difficile :


Le vieux Yu déplace les montagnes est un célèbre conte vantant le travail en commun et la détermination. Xu Beihing en fit une mémorable peinture, placée ci-dessus en tête de ce billet (on la reproduisit même sur des timbres postaux). C’est aussi le titre du discours de clôture du VIIe Congrès du Parti communiste chinois prononcé par Mao Zedong le 11 juin 1945. Mao se servit du conte pour encourager l’édification du socialisme. Voici le texte du conte en question :

Le vieux Yu déplace les montagnes

Deux énormes montagnes, Taihang et Wangwu, se trouvaient autrefois au sud de Jizhou et au nord de Heyang. Face à ces montagnes vivait un vieil homme de près de quatre-vingt-dix ans appelé Yugong (en français « le Vieux Yu », sachant que Yu veut également dire «stupide, niais»). Yugong se désolait face à la grande difficulté du passage menant vers le sud de Yuzhou. 

Il rassembla donc sa famille et proposa : « Travaillons tous ensemble pour tenter d’aplanir ces montagnes et de créer un chemin jusqu’aux rives du fleuve Han. Qu’en pensez-vous ? » Tout le monde était d’accord, mais sa femme exprima quelques doutes : « Tu n’as même pas la force de déplacer la petite butte de Kuifu. Comment comptes-tu venir à bout des monts Taihang et Wangwu ? Et d’ailleurs, où iras-tu déverser la terre et les rochers ?
— On peut les jeter dans la mer de Bohai, ou les déverser dans la région de Yintu », s’écrièrent-ils tous.

Yugong partit avec trois de ses fils et ses petit-fils. Ils cassèrent les rochers, creusèrent la terre, transportèrent le tout grâce à des palanches jusqu’au bord de la mer de Bohai. Yugong avait un voisin nommé Jingcheng, qui était mort en laissant une veuve et un petit garçon qui venait juste d’atteindre l’âge où poussent les dents définitives, et qui se précipita pour les aider. Tous ensemble ils travaillèrent été comme hiver, ne rentrant chez eux qu’une seule fois. Or, au détour d’un méandre de la rivière vivait un certain Zhisou (en français « Le Vieil Homme sage »), qui se moqua de leurs efforts et leur conseilla d’arrêter : « Comment pouvez-vous être aussi stupides !? Vous n’arriverez pas à entamer ces montagnes d’un poil ! »
— Tu as l’esprit borné, tu es incapable de raisonner logiquement, tu n’arrives même pas à la cheville de la veuve et de son petit garçon chétif, répondit Yugong dans un soupir. Alors écoute bien : même si je dois mourir, il me reste mes fils et mes petit-fils. Eux-mêmes auront des fils. Ces fils auront à leur tour des fils et des petits-fils. Les fils et les petits-fils se succéderont sans fin ; quant aux montagnes, elles resteront inchangées. Alors pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ne pas les aplatir ? » 

Zhisou resta bouche bée. Entendant cela, le dieu de la montagne craignit toutefois qu’ils ne viennent à bout de leur tâche et en fit part à l’empereur céleste. Celui-ci, touché par la détermination de Yugong et de sa descendance, ordonna aux deux fils du dieu Kua’eshi de porter les montagnes sur leur dos, d’en déposer l’une à l’est de Shuozhou et l’autre au sud de Yongzhou. Depuis, de Jizhou aux rives du fleuve Han, plus aucune montagne ne barre la route.

Extrait du Lie Zi, le Classique du vide parfait, de Lie Yukou (450 av. J.-C.-375 av. J.-C.)
Traduction par ma pomme, via l’anglais.


Moving Mountains
, un film de Yang Fudong, 2016

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 17 septembre 2026

Passage Choiseul

 

Paris, samedi 8 mai 1971, vers 11 heures et quelques du matin. La petite Lili Zhang découvrit le corps démantibulé d’un nain roux à demi-nu nommé Roland de Long qui venait de tomber du haut de l’immeuble, avait traversé la marquise en verre de l’entrée du passage Choiseul pour finir sur le trottoir du 40 rue des Petits Champs dans une mare de sang et des éclats de verre rougis. Elle examina le corps des pieds à la tête et de l’épaule droite à la gauche, l’étudia en long, puis en large, en biais, le détailla, le reconstruisit, en conclut probablement que même dans cet état de puzzlification il n’était pas très passionnant, et donc s’en retourna chez elle. La police survint peu après dans un concert de pinpons, avec à sa tête l’officier Marco Bachrich.

Il apparut rapidement que le sieur De Long, passionné d’arts chinois et employé à la Sécurité sociale, était un drôle de citoyen diversement apprécié par son entourage. Dans quelles circonstances avait-il chu ? Crime ou accident ? se demanda dans un soupir Marco Bachrich, contraint d’abandonner la partie de jeu de go qu’il avait en tête pour se mettre, hélas, au boulot. 

La presse en parle

« Passage Choiseul est un roman policier savant et amusant empreint d’ironie, d’humour glacé et de subtiles références littéraires qui ravira à la fois les boomers nostalgiques et les zoomers fascinés par la déco seventies. » 
Télérama

« Passage Choiseul est un roman policier plaisant et érudit, empreint d’humour glacé, d’ironie et de délicates références littéraires, qui ravira en même temps les membres de la GenZ et leurs aînés chenus. »
Le Monde

« Passage Choiseul est une bouse sans intérêt, passez votre chemin. »
Les Inrocks

***

Passage Choiseul est disponible gratuitement ci-dessous, aux formats PDF et ePub. Cela dit, l’écriture étant mon métier, vous pouvez toujours verser une obole par virement au compte indiqué en bas de page. Merci à vous, 谢谢 et bonne lecture !

/dotclear/public/78-Passage_Choiseul/Passage_Choiseul_-_Alain_Korkos.pdf
/dotclear/public/78-Passage_Choiseul/Passage_Choiseul_-_Alain_Korkos.epu

IBAN : FR76 1444 5202 0004 1898 3962 288 
BIC : CEPAFRPP444

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 1 avril 2026

Tremblement de terre et boulettes de porc braisées


Jane Doe et moi avons terminé l’écriture d’un gros roman de 650 pages (nom de code : ZB) qui se passe aux États-Unis pré-trumpiens et dont les sujets principaux sont le cinéma, la photographie et la peinture. Quel rapport avec la culture chinoise, qui est le thème obsessionnel de ces lieux ? Aucun. Et pourtant, telle une nouvelle Route de la Soie, la Chine traverse le roman de part en part. 

• On y rencontre un serveur de restaurant à Lawrence, Kansas, ci-devant peintre et faussaire qui dut quitter précipitamment sa Chine natale.

• On y raconte les mésaventures à Shanghaï d’une mormone de Salt Lake City qui faillit mourir, empoisonnée de manière subtile par une fidèle taoïste.

• On narre l’histoire d’un Chinois nommé Wang Didi qui entreprit d’acheter tous les commerces d’une rue de Chicago. Il y ouvrit un restaurant, un salon de thé, un modeste étal de brioches vapeur, une échoppe de tailleur et une herboristerie, qui tous partirent malencontreusement en fumée. 

• On n’oubliera pas cette Japonaise nommée Nanami qui mange, à Missoula dans le Montana, des têtes de lion, c’est-à-dire des boulettes de porc braisées en sauce 红烧狮子头.

• On se promène dans le Chinatown de New York où un certain Joe Kaplan va perdre une partie de morpion contre une poule.

• On y apprend la déplorable histoire de deux urnes funéraires en forme de vases Ming, et celle de leurs occupants réduits en cendres.

• On croise une jeune Chinoise nommée Xixin qui, sortant de son cours du soir de gravure sur bois, rencontre un vieil alcoolique japonais brandissant un gros revolver dans le but de refroidir son épouse.

• On fait la connaissance d’une certaine famille Li, dont l’une des héroïnes de ce roman épousera le fils aîné. Ils auront plusieurs aventures, l’une d’elles les mettant aux prises avec la redoutable triade de la Montagne Froide, célèbre pour sa promptitude à faire des trous dans la peau des récalcitrants.

• On découvre un marionnettiste chinois qui raconte, avec ses poupées articulées, l’histoire d’une chanteuse d’opéra nommée Shou Pei Pei qui était en réalité un travesti travaillant pour les services secrets.

• Et bien d’autres histoires encore !

Dont celle-ci : le 18 avril 1906 à 5 heures 12 du matin un énorme tremblement de terre ravagea San Francisco. Les secousses furent ressenties jusqu’au Nevada. Les incendies qui s’ensuivirent détruisirent totalement la ville, dont il ne resta rien.


14 000 personnes environ vivaient dans le Chinatown de San Francisco. 3 000 seraient mortes, principalement dans les incendies. Bien avant cette catastrophe, des investisseurs immobiliers avaient des vues sur ce quartier situé sur une parcelle très enviée où l’on aurait bien construit quelques immeubles de luxe. On disait donc que Chinatown n’abritait que des taudis, des bordels et des bouges où l’on consommait de l’opium nuit et jour. Il fallait raser tout ça, nettoyer par le vide et rebâtir Chinatown au bas de la ville sur des terrains plats envahis par la vase, les marécages. Les Chinois y furent, évidemment, fermement opposés.

Article de 1905 suggérant la “relocalisation” du Chinatown de San Francisco sur une rive boueuse
 

Chinatown avant le tremblement de terre

Chinatown après le tremblement de terre
 

La catastrophe relança ce projet de déménagement autoritaire, qui de nouveau fâcha les intéressés. Le premier secrétaire de la légation chinoise et le consul général de Chine informèrent les autorités de la ville que Cixi, l’impératrice douairière, était fort mécontente et comptait bien faire reconstruire le consulat de Chine à l’endroit précis où il s’élevait précédemment, et non dans une banlieue vaseuse. À défaut, les commerces chinois iraient s’installer dans une autre cité portuaire et dès lors, adieu les taxes perçues par la ville de San Francisco !

« Si les citoyens de San Francisco instrumentalisent les Chinois et les chassent, ces derniers fuiront vers d’autres villes et s’empareront du commerce oriental qui échappera à San Francisco… La Chine est actuellement l’un des plus grands marchés au monde pour les produits américains et son importance ne fera que croître ; toutes les nations seront ravies de commercer avec elle… Isoler les Chinois ne serait pas dans l’intérêt de San Francisco. Cela se retournera contre elle à terme…»

Extrait d’une protestation chinoise parue dans le Oakland Tribune, 10 mai 1906

La ville finit par céder, Chinatown fut entièrement reconstruit à l’endroit où il se dressait auparavant, un an seulement après sa disparition. Les nouveaux immeubles modernes qui se dressèrent prirent à l’extérieur une allure exagérément chinoise avec des toits recourbés couverts de tuiles vernissées surmontés par des espèces de pagodes, les lampadaires publics devinrent des pseudo-lanternes traditionnelles soutenues par une paire de dragons. C’est ainsi que le nouveau Chinatown, Chine de pacotille proposant restaurants et boutiques de souvenirs, devint l’un des hauts lieux du tourisme san-francisquain, Disneyland asiatique avant l’heure. Ni hao ! Ni hao ! Xie xie ! Xie xie !

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Projets de reconstruction, 1906
(ces bâtiments ont été construits, ils existent toujours)

Reconstruction, 1906

1906

Années 1930


Années 1970
 

dimanche 4 janvier 2026

Bonsoir, la rose

Le premier roman que j’avais conseillé dans cette série, Quatre générations sous un même toit de Lao She, comportait 1 800 pages. Le suivant est bien plus court, 213 pages seulement. Il s’agit de 

Bonsoir, la rose
de Chi Zijian 


L’histoire se déroule de nos jours à Harbin, dans le Heilongjiang, c’est-à-dire dans le Grand Nord, l’ex-Mandchourie, à quatre cents kilomètres environ de la frontière russe. Harbin n’a vraiment rien à voir avec Pékin, dont il était question dans Quatre générations sous un même toit de Lao She. C’est une ville moderne, certes, chinoise, certes, quoique. On y compte des églises orthodoxes et  des synagogues à bulbes, d’antiques hôtels russes, et même une vieille logeuse juive, Léna, qui s’est réfugiée en Mandchourie après la révolution d’Octobre et chez qui l’héroïne, Xiao’e, va habiter. « Nous découvrons avec elle, nous dit la traductrice, le Harbin du siècle dernier, refuge des Juifs exilés, puis occupé par les Japonais avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale. »

Xiao’e, elle, va évoquer la campagne, le Grand Nord si souvent enneigé, ses longues soirées d’hiver, ses esprits, ses fantômes. Xiao’e, d’ailleurs, se croit fille de fantôme. Pour une bonne raison liée à cette chose dont elle mettra du temps à parler, et qui est le cœur du roman. Je n’en dirai pas plus, sauf deux mots à propos du titre. Que signifie ce Bonsoir, la rose, dont le titre original est Bien l’bonsoir, la rose ? « La femme est une rose, l’homme est l’abeille, dit l’un des personnages. Quand il a fini de butiner son pollen, qu’elle n’a plus d’attraits pour lui, il s’envole vers une autre rose. »

Voici les premiers mots de ce roman :

« Léna Ji fut ma troisième logeuse à Harbin. Elle avait plus de quatre-vingts ans lorsque j’ai fait sa connaissance. 
Sa maison se trouve dans le quartier Daoli, tout près de la grand-rue. C’est un petit immeuble de briques et de bois de couleur crème, dans le style des maisons russes traditionnelles. Elle doit dater d’il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans. Avec son toit pentu plein de charme, sa terrasse ouverte, ses hautes fenêtres étroites et ses petites marches, elle tranche sur la forêt de béton environnante. Elle fait penser à un faon naïf et gauche, vif et espiègle, venu s’abreuver au fleuve en cachette. »

Chi Zijian, l’auteure, est née à Mohe, un village au bord du Cercle arctique. Et si tous les romans qu’elle écrit se passent dans sa région, ils sont tous très différents. Tantôt c’est la ville, Harbin, qu’elle a appris à aimer, tantôt c’est l’hiver dans le Grand Nord, la vie des gens de ce coin, mi-russes mi-chinois, nomades souvent, éleveurs de rennes. Chi Zijian a écrit une quarantaine de nouvelles et romans. Bien peu ont été traduits, malheureusement, en voici la liste intégrale : Le courage des oiseaux migrateurs, Neige et corbeaux, À la cime des montagnes, Le dernier quartier de lune, Toutes les nuits du monde et Bonsoir, la rose. Six romans absolument magnifiques, tous parus aux éditions Picquier. Chi Zijian est l’un de mes auteurs préférés.

 

lundi 29 décembre 2025

Quatre générations sous un même toit

Je vais entamer ici une chronique des romans chinois que j’aime, en espérant fortement que vous les lirez. On va commencer par 

Quatre générations sous un même toit
de Lao She



Conçu en trois tomes, Quatre générations a paru en Chine de 1949 à 1951. La trame de ce roman est simple et peut être comprise par tout un chacun, sans qu’il soit nécessaire de connaître l’histoire de la Chine, sa langue, sa culture et ses traditions. C’est l’histoire d’une famille qui vit dans une maison traditionnelle sise au sein d’un hutong, c’est-à-dire une quartier de rues et de ruelles parfois très étroites. Ces maisons comportent une ou deux cours intérieures, dont voici un plan typique :

Pour plus d’explications (en anglais) sur l’architecture de ces maisons traditionnelles pékinoises,
il convient de lire cette page très détaillée, dotée d’animations.


Là, vit la famille Qi. Il y a le patriarche, son fils, la femme de son fils, leurs enfants, qui sont mariés, etc. En tout, dix personnes. Il faut également compter deux familles entières de voisins, dix personnes également, et enfin une troisième dizaine de personnages isolés : le barbier, le tireur de pousse-pousse, un couple de chanteurs d’opéra… Tout ce petit monde peuple la ruelle du Petit-Bercail, où va se situer l’essentiel de l’action. (Pour ne pas se perdre, une liste des personnages est fournie en début de chaque tome.)

Le 13 août 1937, les Japonais envahissent Pékin. Les personnages vont subir huit années d’occupation, qui se termineront en 1945 avec les bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Nous aurons des héros - parfois très discrets - des salauds tonitruants, des éternels hésitants qui se demanderont pendant tout ce temps s’il faut s’engager dans la Résistance ou pas alors que d’autres, sans se poser de questions, collaboreront allègrement avec l’ennemi.

Quatre générations sous un même toit est un roman fleuve d’environ 1 800 pages réparties en trois tomes qui se lisent d’une traite parce qu’écrites d’une plume légère et captivante ; les deux premiers tomes parurent sous forme de feuilleton dans la presse. Lao She y décrit des personnages, les conflits qui naissent entre eux, mais aussi la ruelle, le quartier, et au delà, la ville. Intrigues, fidélités éternelles, petites et grandes trahisons, grandeurs et bassesses de l’âme humaine, amour, haine, folie et mort, tout y est, chacun y reconnaîtra son beau-frère, sa voisine ou ses grands-parents. Malgré sa longueur qui peut de prime abord effrayer, Quatre générations sous un même toit est le roman parfait pour entrer dans la littérature chinoise.

Il a paru dans la collection Folio de Gallimard :