Poser un regard capitaliste sur le monde

J’ai toujours détesté ces vidéos dans lesquelles des chefs-d’œuvre de la peinture occidentale sont “animés”. Comme s’ils avaient besoin de ça pour être vivants ! Par cette pratique, relevant du racolage, on prend les spectateurs pour des abrutis qui par définition ne sauraient contempler une image fixe.

Cela dit, je suis longtemps resté circonspect devant les animations de peintures de paysages chinois qui sont toujours très réussies. Alors quoi ? Ce qui n’est pas bon pour la peinture occidentale le serait pour la peinture asiatique ? 

Que nenni ! Car en vérité je vous le dis, ces paysages chinois animés relèvent d’une arnaque encore pire que les animations d’œuvres occidentales. Ci-dessous, une mise en scène de la Lecture dans la forêt en automne par Xiang Shengmo (1623) ; l’œuvre originale, qui mesure 106 cm x 34 cm, est conservée au British Museum.

 

 

Il suffit de regarder ces vidéos avec un peu de recul pour se rendre compte du procédé, toujours identique : les peintures de paysages chinois nous offrent des images plongeantes avec plusieurs points de vue qui s’empilent l’un après l’autre, comme les étages d’un immeuble (j’en ai parlé par là, notamment). Ces animations, elles, oublient cette particularité et nous plongent dans une vision occidentale à point de vue unique, soumis aux lois de la perspective arithmétique inventée par la Renaissance italienne. Ainsi, au lieu d’avoir une image complexe dans laquelle l’homme n’est qu’un tout petit élément parmi les arbres, les ruisseaux, les rochers et les pics, nous nous retrouvons avec le point de vue d’un être humain qui par sa vision unique et simpliste embrasse le monde, se l’approprie du regard. C’est toute la logique d’un art subtil, toute la philosophie d’un peuple imprégné de taoïsme (l’union de l’homme avec la nature) qui se trouve ainsi balayée par la vision occidentale, capitalistique, qui s’approprie le vivant, le détourne pour le soumettre à sa philosophie.

Elles sont très joliment faites, ces vidéos, mais ne vous laissez pas abuser. Voir un chef-d’œuvre de cette manière, c’est s’illusionner : croire qu’on le comprend parce que grâce à l’animation on a repéré tel ou tel détail bien caché, mais en fait ne rien saisir de l’esprit de l’œuvre, la consommer en 2 mn 30 et passer à la suivante, allez, hop ! hop ! hop ! plus vite que ça !

Petit détail énervant, de nombreux oiseaux assez gros, assez détaillés sur cette Lecture dans la forêt en automne de Xiang Shengmo, ont été ajoutés au début de la vidéo. D’autres encore volent au-dessus de la montagne à la fin de la séquence. Chez Xiang Shengmo ils sont tout petits, quasiment invisibles (jeu : 11 oiseaux se cachent dans cette image, sauras-tu les retrouver ?). Oublions donc cette détestable animation, et prenons notre temps pour contempler la peinture originale. Désespérément fixe. 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

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