Pierres de rêve et pierres à encre
samedi 13 juin 2026, 12:24 Rochers de lettrés 供石 Lien permanent

Dans mon billet précédent je parlais des paysages en pot, ces mondes en réduction qui invariablement étaient constitués de rochers et d’arbres miniaturisés. La pierre, en général, fascine les Chinois (j’ai toute une conférence sur ce thème, si ça intéresse…)
La dernière passion en date est née aux 17e-18e siècles, elle concerne ce qu’on appelle en français les “pierres de rêve”, et en chinois 石画 shi hua, les peintures de pierre. Ce sont des marbres de la région de Dali, dans le Yunnan. On en coupe des tranches et on découvre, ô joie, des impuretés qui peuvent suggérer des paysages : montagnes escarpées, torrents tumultueux, etc. On les encadre et ça devient, là encore, des objets de méditation.








Quand elles ne trônent pas sur un bureau ou ne sont pas accrochées tel un tableau, on intègre ces pierres, ces plaques de marbre étranges, aux bâtiments :

Ou bien on en fait des dossiers de fauteuils, excellents pour la colonne vertébrale :

Ces pierres peuvent être à l’occasion retravaillées à l’aide de produits chimiques pour renforcer la suggestion de paysage, parce qu’un petit coup de pouce ne fait de mal à personne… Les rochers de lettrés (dont il fut question dans de précédents billets, par ici et par là), sont également, parfois, non seulement polis mais aussi troués, sculptés. On arrange la réalité, on l’idéalise, afin qu’elle serve au mieux l’idée, le principe.

Arrière-boutique d’un marchand de rochers à Suzhou
À côté de ça, nous avons un autre type de pierre qui va nourrir l’inspiration, c’est la pierre à encre 砚台 yàn tái, (littéralement plate-forme à encre) qui peut être d’une extrême simplicité ou bien très décorée, abondamment sculptée. C’est l’un des quatre trésors du lettré, les trois autres étant le pinceau, le papier, et le bâtonnet d’encre. Les pierres à encre se collectionnent, les passionnés se les arrachent à coups de canne à bout ferré, les exposent ensuite sur des étagères vitrées protégées par des vigiles. En 2023, le Musée national du Palais de Taipei organisa une importante exposition sur le sujet. Le website de l’expo est par là.

Le titre en anglais de cette exposition est « Pierres à encre à travers le regard d’un aficionado ». Le titre chinois est plus explicite, puisqu’il dit : « Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé ».

Dynastie Song, 10e-13e s.

Pierre à encre décorée d’une chauve-souris, symbole de bonheur (j’en ai déjà parlé par là)

Gros plan de la chauve-souris


Décor de dragons

Pierre à encre à l’effigie de Su Dongpo (visible au-dessous)

Su Dongpo, alias Su Shi (1036 – 1101) était un poète, écrivain, peintre et calligraphe sous la dynastie Song

Pierre à encre en jade décorée de fleurs de prunier (ladite fleur symbolise la recherche de l’inspiration)

Pierre à encre en jade sculptée
« Aimer les pierres à encre jusqu’à en devenir obsédé », disait le musée national du Palais de Taipei. Dans son traité intitulé À propos des rochers du lac Tai, Bai Juyi, un poète du 9e siècle, avait prévenu que certains rochers pouvaient créer une addiction, et que les vrais sages ne devraient pas leur consacrer plus que quelques heures par jour. Douze siècles plus tard, Roger Caillois, dans la Nouvelle Revue Française de janvier 1965, raconte cette anecdote mettant en scène le poète et fou des rochers Mi Fu (dont j’ai déjà parlé par là) et sa passion pour les cailloux :
Mi Fu « était alors gouverneur de Lien-chouei, non loin de Ling-pi, endroit célèbre par les pierres qu’on y trouvait et qui, convenablement taillées et polies, avaient des vertus musicales. Mi Fu les collectionnait, les contemplait, les caressait tout le jour, leur donnait les noms qui convenaient à leur beauté et délaissait complètement l’administration de la province. Le censeur Yang Ts’eu-Kong s’en émut et vint l’admonester officiellement. L’entretien est rapporté en ces termes :
“Le Prince vous a confié la charge d’une commanderie de mille li. Se peut-il que vous jouiez tout le jour avec des pierres, sans examiner le moins du monde les affaires de la commanderie ? Mi se plaça juste devant l’enquêteur et prit une pierre dans sa manche gauche. Cette pierre était percée à jour de profondes crevasses ; cimes et cavernes s’y trouvaient au complet ; la couleur était d’une extrême beauté. Mi la fit tourner en tout sens pour la montrer à Yang et dit :
– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ?
Yang n’eut pas un regard pour l’objet. Alors Mi fit rentrer la pierre dans sa manche et en sortit une autre. Celle-là présentait des alignements étagés de cimes escarpées, des plus extraordinaires. De nouveau Mi la fit rentrer dans sa manche et, en dernier lieu, sortit une pierre toute céleste par son dessin, toute divine par sa ciselure. Il regarda Yang et dit :
– Une pierre comme celle-ci, peut-on ne pas l’aimer ?
Yang dit tout à coup :
– Vous n’êtes pas seul, monsieur, à l’aimer ; moi aussi, je l’aime !”
Puis il arracha la pierre des mains de Mi Fu, monta en voiture et s’en alla. Ainsi dépouillé de la plus belle pièce de sa collection, Mi, tout déconcerté, chercha vainement pendant plusieurs mois à se faire rendre son bien. Il écrivit à maintes reprises pour redemander qu’on le lui renvoyât, mais jamais ne le récupéra. »
On voit par là que les Chinois sont zinzins des cailloux. Quant à moi, j’arrête quand je veux, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Commentaires
“Quant à moi, j’arrête quand je veux” mais ça serait quand même dommage.