Trans-Europ-Express, matriochkas et paysages en pot
mercredi 10 juin 2026, 10:52 Jardins 文人園 Lien permanent

Quand j’étais gamin, j’avais un semblant de train électrique. Une locomotive de type BB 25200 qui tournait en rond inlassablement, traînant derrière elle un wagon de marchandises Hornby HO. Et quand j’avais trois sous, je me rendais à La Maison des Trains située dans le passage du Havre près de la gare Saint-Lazare, pour y acheter une maquette de gare de province, une paire d’arbres, deux ou trois figurines. Mais le plus souvent, je me contentais de passer des samedis après-midi dans cet étroit magasin, à contempler les locomotives hors de prix de marque Fleishmann, les modèles réduits beiges et rouges du Trans-Europ-Express à la ligne futuriste dont le logo me fascinait, les systèmes de feux de signalisation…

Trans-Europ-Express allemand, garde du Nord, Paris, années 60
De là est née ma passion pour les mondes en réduction, les maquettes de villes, de boutiques, etc. Recréer le monde en petit de manière hyperréaliste, en grandeur nature ou avec des perspectives illusionnistes quand il s’agit de décors pour le cinéma.

Maquette de décor d’Alexandre Trauner pour Le jour se lève de Marcel Carné, 1939
Quel rapport avec la Chine, objet de mes préoccupations sur ce blog ? J’y viens.
La dynastie des Han s’étend, en gros, de 206 avant notre ère jusqu’à 220 après notre ère. Au cours de cette période on se consacrera à la création de jardins privés avec de vrais gros morceaux de rochers dedans, censés représenter des montagnes. Mais pas seulement ! On fabriquera également des paysages en miniature qu’on disposera à l’intérieur des pièces d’habitation des résidences impériales et chez les particuliers fortunés. On les appellera pénjǐng, paysage en pot.



Ces paysages en pot sont, à l’instar des jardins, des objets de contemplation qui permettent d’accomplir des “voyages mystiques” : le propriétaire d’un tel jardin miniature s’y promène par la pensée, visite la grotte qui y figure souvent, dissimulée au sein des rochers. Cette grotte est, évidemment, un lieu d’initiation*. Le paysage en pot est donc un lieu de retraite microscopique lui-même enfermé dans ce lieu de retraite un peu moins microscopique qu’est le jardin de lettré ; le tout étant contenu à l’intérieur d’une ville souvent ceinturée par une muraille qui fait partie de l’Empire du Milieu, la Chine. On pourrait parler, si on n’avait pas peur des rapprochements osés, d’effet Matriochka.

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* Un livre a été consacré à ce sujet, Le monde en petit par Rolf A. Stein, éd. Flammarion, 1987.
Et ce lieu minuscule, ce paysage en pot qui n’est qu’une fabrication, a autant voire plus de force, de qi, de pouvoir magique, que le jardin de lettré ; qui lui aussi est une fabrication et qui a plus de pouvoir que la nature authentique, dont il est une recréation idéalisée. De la même manière, une peinture de montagne et d’eau peut avoir autant, voire plus de qi que le paysage de montagne et d’eau qu’il est censé représenter. Plus la recréation est petite, plus son pouvoir est grand. Du concentré de matriochkas.



On peut faire le lien entre ce paysage en pot de taille conséquente et cet autre amas rocheux, beaucoup plus grand, dans un autre jardin :

On peut également associer ce genre d’images avec cette peinture de Tang Yin :

Promenade au bord du ruisseau par Tang Yin(1470-1524, dynastie Ming)
Ou bien avec cette autre de Zhang Daqian, le plus grand peintre chinois du 20e s., mort en 1983 :

Et là, il y a un truc rigolo avec un double effet Kiss Cool :
1. des jardiniers s’inspirent de peintures pour inventer, en modèle réduit, des paysages de montagne et d’eau qui décoreront des jardins de lettrés
2. les mêmes créent dans des pots des paysages plus petits encore que l’on contemplera à l’intérieur les jours de pluie (sauf que parfois ils se laissent aller et le paysage en pot est trop grand pour entrer dans la maison…)
3. des artistes s’inspirent parfois de ces paysages en pot pour peindre des paysages inventés (on a des preuves de ça).
Pendant ce temps le serpent se mord la queue, les bambous poussent et la caravane passe.
Ces jardins en pot apparurent sous la dynasite Han, qui a duré, disais-je, du 3e s. avant notre ère jusqu’à l’an 220 de notre ère. Plus tard, sous la dynastie Jin (3e-4e s.), on ôtera de ces jardins miniatures les rochers, les maisons, les petits ponts et les figurines pour ne garder que l’arbre en modèle réduit, unique objet de désir.

Banian bonsaï dans la cour d’un temple de Taipei (Taiwan)
Le pénjǐng 盆景, paysage en pot, deviendra alors pénzāi 盆栽, plante en pot. Il arrivera au Japon au 11e s., où on l’appellera bonsaï.
Pénzāi, bonsaï, c’est le même mot, 盆栽. Mais ces arbres minuscules sans aucune caillasse, comme disait Confucius, Tchouang-Tseu ou Jean-Jacques Rousseau, c’est une autre histoire.
Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Commentaires
Mais non !!! Incroyable. J’en connais un qui va upgrader ses bonsaï fraîchement taillés illico presto !
Je suis à “ça” de lancer un projet jardin de lettré miniature (bon, il y a de la flemme et de la contrainte pas drôle en masse dans le ça, mais quand même, une envie est née !)
SACRIP’ANNE : J’ai hâte de voir ça !
Oui alors déjà va falloir parler aux chats, et au banquier. Après : facile. Ou presque !
Haaaaaaan !!!!
En effet, je suis à ça 🤏 de me lancer dans un chantier de mise en beauté pénjǐng de mon Fuki フキ…
Et c’est ainsi que Alain-Tseu est tentateur…
Et toi, comment cela se fait-il que tu n’as pas fait de pénjǐng encore ? Avec des petits rochers de Lettrés, ce serait magnifique pourtant… je dis ça je dis rien…
C’est trop chouette de se promener de bon matin dans ton post :)
(et effectivement, ça donne envie d’avoir la même chose chez soi…)
ORPHEUS : J’y réfléchis. Mais je me souviens avoir quand même tué quatre ou cinq bonsaï par le passé…
C’est bien tentant quand même.
Mon tout premier bonsaï a été un cerisier prunus. Et en effet, il a clamsé en saison 2. 🤷♂️⚰️
J’ai maintenant 2 bonsaïs ficus ginseng. Et franchement, faut vraiment le vouloir pour les faire mourir. Mon Fuki フキ de bientôt 20 ans a survécu à un abandon sans arrosage pendant un mois chez une personne qui avait pourtant promis de s’en occuper, ainsi qu’à deux attaques de cochenilles… Alors oui, c’est peut-être les moins spectaculaires des bonsaïs, mais le risque de les perdre ou de foirer une taille est vraiment minime.
Juste pour info, bien sûr 😉
Oui, bon, alors, j’ai regardé, le vrai enjeu c’est de faire pousser l’arbre “au travers” des rochers avec certaintes variétés et tailles privilégiés (hauts avec une touffe en haut). Donc je propose qu’Orpheus nous les démarre et fasse la distribution, et après on les aime toute leur (longue) vie.
Et on fait un club des Bonsaïs de lettrés.
Sacrip’Anne > 🤣 Ça va ? Tranquille ?
SACRIP’ANNE : C’est pas un club des Bonsaïs de lettrés, qu’il faut créer, mais un club de pénjǐng qui s’appelleriot Le Pénjǐng Occitano-Parigo-Bigoudin.
POPB.
Ou autre nom plus rigolo.
POPB ! Mooooouarf !
(Au moins ce club ne sera pas racheté par une chaîne d’hôtels et conservera son nom…)