Les Mao de Warhol

Affiche de l’exposition Mao au musée Galliéra à Paris, 1974


J’ai toujours été fasciné par Andy Warhol. Il y eut, en 1970, une exposition rétrospective au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Je ne crois pas l’avoir vue (j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien), mais à coup sûr je connaissais déjà ses boîtes de soupe Campbell, son merveilleux diptyque consacré à Marilyn, ses bouteilles de Coca vertes, ses boîtes de Brillo, etc.

Ce dont je me souviens parfaitement, en revanche, c’est d’avoir vu en 1974 son exposition Mao au musée Galliéra à Paris, qui se tint du 23 février au 18 mars de cette année-là. Deux cents portraits du Grand Timonier, tous réalisés à partir de la même photo officielle, certains mesurant quelques dizaines de centimètres de haut et d’autres d’une hauteur d’environ 3,50 m. 


Un reportage télévisé, assez amusant, en rendit compte et c’est par là.

En 1972, Richard Nixon s’était rendu en Chine où il avait rencontré Mao Zedong. Les deux hommes s’étaient médiatiquement serré la louche, mettant fin ainsi à des années d’isolement politique et commercial.  


Peut-être est-ce à l’issue de cette rencontre qu’Andy Warhol décida de sérigraphier le portrait de Mao. Pour cela il utilisa une photographie officielle largement répandue, que voici :


Et voilà maintenant une version peinte et en couleurs de cette même photo, qui fut tirée en affiches à des millions d’exemplaires :


Des étudiants tiennent des portraits de Mao Zedong
lors de la commémoration du 120e anniversaire de sa naissance,
le 21 décembre 2013, à Taiyuan, province chinoise du Shaanxi.
Photo publiée dans Le Monde le 17 septembre 2024 


Quand j’ai vu ces portraits peints par Warhol, j’ai été saisi. D’abord par l’absolue beauté de l’ensemble. Puis, très vite, par l’incongruité et l’absurdité de la chose. Warhol était jusqu’alors connu pour son utilisation des produits de consommation courante Made in USA : Coca, soupes Campbell, boîtes de lessive Brillo, mais aussi les icônes Marilyn, Elvis, Jackie Kennedy et Liz Taylor, ravalées au niveau des rayons de supermarché. Le tout, dupliqué à des centaines d’exemplaires. OK. On a compris le message. 

Mais Mao ? Ou plutôt l’image de Mao, considérée tel un simple produit de consommation ? Il y avait là, me semblait-il (et j’ai toujours la même opinion), un inexcusable détournement de sens. Car si son image a été diffusée en Chine à des millions d’exemplaires, si aucun bâtiment public ou privé n’en était dépourvu, ce n’était pas forcément par choix, par envie, comme on a envie de boire un Coca ou d’acheter une affiche Elvis. Il y avait une obligation, certes non écrite, d’afficher partout en Chine ce portrait du Grand Timonier. Refuser pouvait coûter cher. D’ailleurs, personne n’y aurait songé. Alors que ne pas boire un Coca, voire engloutir un Pepsi, n’a jamais entraîné la moindre répression.

En réduisant Mao à une image de consommation courante à la mode américaine – ce qu’elle n’était pas – Warhol nous le rendait presque sympathique à l’instar d’Elvis, Marilyn ou Liz Taylor. Et l’on oubliait ainsi le Grand Bond en avant qui, de 1958 à 1960, entraîna la mort de millions de personnes victimes de la famine ; on effaçait d’un coup de pinceau ses Gardes rouges assassins au service de la sanglante Révolution culturelle, qui dura de 1966 à 1976. Mao devenait un produit de consommation courante tel la Joconde ou le fer à repasser. C’est là, me semble-t-il, la grande faute de Warhol qui, à n’en pas douter, était bien conscient de ce que je viens de dire. Mais qui s’en foutait royalement. Son obsession était de faire du fric, un point c’est tout. Si Staline avait été encore vivant dans les années 70, il l’aurait également sérigraphié en des images de 3,50 m de haut pourvu que ça lui rapporte quelques milliers de dollars. Le cynisme de Warhol n’avait pas de limites, en cela il était lui-même la parfaite illustration de son époque.

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