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jeudi 25 juin 2026

La philosophie en carton de Petit Scarabée


Êtes-vous assez âgé(e) pour vous souvenir de la série télé Kung Fu avec David Carradine, qui fut diffusée dans les années 70 puis 80 ? Le jeune Kwai Chang Caine (plus connu sous le sobriquet de Petit Scarabée) apprenait les arts martiaux au monastère de Shaolin, puis s’en allait exercer son art au pays des cow-boys infesté de maudits rascals et de pâles crevures à foie jaune winchestérisées.

Cette série vit le jour à la suite des films de Bruce Lee, participa à la propagation de l’idée selon laquelle l’art de la baston extrême-orientale avait quelque chose de métaphysique, de mystique : on tabassait son voisin tout en pensant au yin et au yang et inversement. Or donc réjouissez-vous, King Fu a ressuscité dans une version féminine qui compte déjà deux saisons (inédites en France). Parce que des nanas qui se tabassent, c’est trop sexy.



Le vernis métaphysique des arts martiaux chinois s’est largement propagé au Japon, qui a tellement emprunté à la Chine que la liste de ses inventions ne devant rien à l’Empire du Milieu tiendrait sur la tranche d’un ticket de métro. Le Japon, riante contrée où l’on n’aime rien tant que se taper dessus avec le bouddhisme zen pour excuse (lequel est la version japonaise du bouddhisme chan tel qu’enseigné au monastère de Shaolin où a étudié Petit Scarabée), distille des milliers d’histoires à ce sujet, en voici une.
 
Miyamoto Musashi était un célèbre samouraï du XVIIe siècle auteur de nombreux faits d’armes, réels ou inventés. Voici l’un d’eux : un obscur samouraï, qui avait entendu parler des qualités de notre ami Musashi, vint lui rendre visite en se disant que peut-être, s’il arrivait à couper en deux la vedette de ces lieux, sa modeste réputation monterait illico d’un cran ou deux. Musashi l’accueillit, lui proposa de partager son thé. Les deux hommes s’assirent, le visiteur posa son sabre à terre près de lui, et Musashi officia. Le visiteur se disait qu’il y aurait bien un moment où l’honorable Miyamoto laisserait entrevoir une faille dans ses gestes, et qu’il profiterait de cette minuscule imperfection pour, tchick-tchack ! lui aérer les tripes. Manque de bol en porcelaine bleue de Chine, il n’en fut rien, les gestes de Musashi étaient si précis que le visiteur ne put rien tenter dans le genre “taillons dans le vif du sujet une probable péritonite”. Il avala son thé vert tout pâteux puis rentra chez lui fort désolé, sa modeste réputation sous le bras.

Myamoto Musashi
 

Cette anecdote ne sert pas seulement la gloire de Miyamoto Musashi. Elle a également pour but de nous faire accroire l’idée selon laquelle les arts martiaux japonais et les arts traditionnels plus pacifiques comme la cérémonie du thé, la calligraphie, la peinture, la poterie, l’arrangement floral ou le tuning de scooter forment un ensemble indissociable, pile et face, yang et yin du pareil au même, tout est dans tout et inversement. Balivernes ! Billevesées en forme d’intégrales foutaises !

Démonstration

La calligraphie chinoise ou japonaise est tout entière contenue dans le geste, le mouvement. C’est un art de l’instant, une expérience spirituelle et corporelle ô combien éphémère dont la seule trace tangible, le seul souvenir palpable consiste en quelques signes tracés à l’encre sur de la soie ou du papier.
 


À moins qu’ils soient tracés à l’eau sur le dallage d’un jardin public et s’effacent au bout de quelques instants sous l’action du soleil :

Photo © Mrs Marple au Palais d’été à Pékin


Les arts martiaux japonais sont eux aussi une pratique de l’instant et du geste. Les katas, séries de mouvements imposés réalisés contre un adversaire imaginaire, en sont la plus belle expression.


On peut voir un kata exécuté par ce monsieur par là.


En cela, arts traditionnels et arts martiaux semblent se rejoindre. Recherche du geste parfait, concentration extrême, sans parler de l’aspect spirituel de part et d’autre invoqué, contenu dans le concept de “voie”. La voie 道, (Dào en chinois ou Dō en japonais) doit se comprendre dans le sens de chemin mais aussi de moyen. Le mot anglais way recouvre lui aussi ces deux sens, propre et figuré. Dō apparaît sous la forme de suffixe dans les mots judō (voie de la souplesse), aikidō (voie de l’union des énergies), shodō (voie de l’écriture, c’est-à-dire calligraphie) etc.

Or donc, iaidō (l’art de dégainer le sabre) et shodō (la calligraphie) - pour ne prendre que ces deux exemples - seraient au bout du compte une seule et même chose puisque ces deux pratiques cultivent l’art du geste dans un but éminemment métaphysique. À l’appui de ce genre d’affirmation, une citation de Lao-Tseu qui écrivit dans le Dao de jing (La voie et la vertu) :

« La voie qui peut être nommée n’est pas la voie. »

Autrement dit, peu importe le moyen, peu importe la nature de la pratique, tout cela est indifférent, seul compte l’accomplissement.

Lao Tseu chevauchant son buffle


On peut sans aucun doute trouver, pour peu qu’on soit un tantinet initié, de la beauté dans la contemplation de ces mouvements si complexes exécutés à main nue ou avec des armes (on parle alors de kobudō, la voie des anciens arts martiaux).

Cela dit, je ne voudrais pas remuer le pinceau dans la plaie mais il me semble qu’il existe une différence essentielle entre arts martiaux et arts traditionnels extrêmement orientaux : les seconds restituent une beauté intemporelle. Ainsi, par exemple, les calligraphes Huang Tingjian (1045-1105) ou Zhang Xu (675-750) n’en finissent pas de s’adresser à nous à travers les siècles. Nous pouvons ressentir la légèreté de leurs traits, leurs caractères aux formes simplifiées qui s’enchaînent les uns aux autres dans le seul souffle de la poésie.

Le parfum des fleurs par Huang Tingjian (1045–1105), dynastie Song

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang

Quatre poèmes de style ancien par Zhang Xu (675-750), dynastie Tang


Idem pour la peinture, la poterie, la poésie, etc. De leur côté, les arts martiaux engendrent certes une forme particulière de beauté ; mais ils ont pour objectif non pas la beauté pour elle-même, non pas l’accomplissement personnel, l’illumination (satori en japonais), mais la mort. Celle d’autrui, et celle de soi. Les arts martiaux japonais se réfugient derrière le paravent du bouddhisme zen, ils sont en vérité fondamentalement morbides. Pour preuve, ces deux citations célèbres parmi tant d’autres. La première est extraite du Hagakuré, texte écrit par un moine zen du XVIIe siècle :

« La vie du guerrier signifie la volonté déterminée de mourir. Quand tu te trouveras au carrefour des voies et que tu devras choisir la route, n’hésite pas : choisis la voie de la mort. »

Et ça continue comme ça sur des lignes et des lignes.

La seconde est un poème de Tsukahara Bokuden, célèbre maître escrimeur du XVIIe siècle :

« Le samouraï doit apprendre
une chose seulement,
une chose ultime :
affronter la mort avec fermeté. »

La beauté, là-dedans…

Un plan du film Hara-Kiri (Seppuku) de Masaki Kobayashi (1962),
où un vaillant samouraï se transperce consciencieusement le bidon
à la recherche d’un éventuel kyste rénal


Le Petit Scarabée, lui, termine son initiation en se plongeant les mains dans les braises avant d’aller se geler les panards dans la neige pasque si tu le fais pas, t’es pas vraiment un vrai disciple de Shaolin. Pfff !

« Tamade ! », s’exclament les Chinois incrédules (ce qui se traduit par “putaaaain !”).

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

jeudi 2 octobre 2025

Papiers découpés et série télé

Le générique de la série chinoiseThis Thriving Land* fait référence aux traditionnels papiers découpés rouges.



Le papier découpé chinois 剪紙 jiǎnzhǐ remonte à la plus haute Antiquité. À plus de quinze siècles, selon certains. En ces temps anciens, pendant les guerres et les famines, les gens n’avaient rien à faire d’autre que se plaindre de leur triste condition. Aussi, quand ils n’avaient plus de larmes, passaient-ils leur temps à plier des supports souples et à les découper pour faire des rondes de chevaux, des rosaces de fleurs et des silhouettes de singes. 



C’est du moins ce que l’on a découvert dans une tombe vieille de mille sept cents ans, située dans la province du Xinjiang.
À cette époque le papier n’avait pas encore été inventé, ces découpages ont probablement été effectués dans des feuilles d’argent, de la soie ou du cuir (je n’ai pas trouvé la précision).



Selon d’autres sources, le plus ancien motif de découpage a été découvert en 1959 dans une tombe datant des environs de 386 à 581 après J.-C. seulement, dans cette même région du Xinjiang. Enfin bref, les papiers découpés ont fait leur petit bonhomme de chemin, se sont considérablement développés pendant les dynasties Tang et Song (en gros, entre 618 et 1279), période pendant laquelle s’est créée une véritable industrie du papier découpé.



Il existe trois catégories de papiers découpés :

1. ceux de tous les jours, qui décorent la maison.
2. ceux du Nouvel An, des anniversaires, des mariages, etc.
3. ceux utilisés comme patrons pour les broderies, comme pochoirs pour les céramiques, les lanternes et les tissus. On abandonne ici le côté décoratif pour un emploi strictement utilitaire. Ajoutons à cela les patrons pour les silhouettes du théâtre d’ombres, réalisées en un support souple tel que le cuir.


Chaque région a son style, ses caractéristiques. Petit tour, non exhaustif.
 

Province du Shaanxi


Découpage à coller sur une fenêtre
Entre les deux frises d’oiseaux, le caractère 寿 shou, longévité, 
répété huit fois (le chiffre 8 est porte-bonheur)



Province du Shandong

Le mariage des souris
(la mariée, au centre, a un voile sur la tête)


Feuilles et fleurs de lotus
(le papier découpé peut être rouge, mais aussi vert, noir, bleu, brun…)


Province du Anhui


Les monts Huangshan, à la manière d’une peinture sur paravent


Phénix, paons et oiseaux de diverses marques


Province du Jiangsu



Découpage à coller sur une fenêtre
Peinture du Bœuf de printemps


Découpage à coller sur une fenêtre
Le poète Li Bai, qui ne pouvait écrire qu’en étant saoul


Province du Guangdong


Le défilé des lettrés qui ont réussi leur examen


Shen San et Wu Nian
Célèbre pièce d’opéra de la région du Fujian


Province du Guizhou


Danses


Pékin et Shanghai


L’abattage du cochon de Printemps chez le peuple Yi
(le caractère 春 Printemps est écrit sur l’animal)


Comptine de campagne

__________

*This Thriving Land peut se traduire par Cette terre prospère, mais en chinois le titre est 生万物 shēng wàn wù, La Naissance de toutes choses. Shēng signifie « naître » et wàn wù signifie « Dix Mille Êtres », c’est-à-dire tous les êtres, mais aussi l’univers. C’est une notion un tantinet compliquée propre au taoïsme.

lundi 18 août 2025

« A Dream of Splendor », entre banquets nocturnes et gros pilons

Je vais parler ici de quelques séries télévisées chinoises qui ont un lien particulier avec la peinture. Elle est évidemment une source documentaire pour les auteurs de séries, leur sert de base pour confectionner costumes et décors. Mais certaines d’entre elles vont un petit peu plus loin. Il en est ainsi de A Dream of Splendor 梦华录, série sortie en 2022 qui a remporté un franc succès et continue de faire des adeptes. Dans cette histoire il est notamment question d’une peinture, un rouleau horizontal qui s’intitule Le Banquet nocturne de Xue Que (je n’en dis pas plus, ce billet est garanti 100% vierge de divulgâchage). On ne voit jamais cette œuvre sinon une fois, de très loin :

Ce petit bout d’image ne correspond pas à la peinture qui a inspiré les scénaristes. Car en vérité, ce Banquet nocturne de Xue Que fait référence à un véritable long rouleau horizontal peint sur soie, intitulé en français Le Banquet nocturne de Han Xizai 韩熙载夜宴图. Il a été peint par Gu Hongzhong 顾闳中 (910-980), sous la dynastie Tang. Petit détail gênant : l’action de A Dream of Splendor se situe sous la dynastie Song, c’est-à-dire entre 960 et 1279. Il y a là comme un léger anachronisme mais ils sont légion dans les séries chinoises, alors passons.

Le Banquet nocturne de Han Xizai par Gu Hongzhong

La véritable peinture a une histoire intéressante, dont les scénaristes se sont également un peu inspiré : après ses nuits de beuverie en compagnie d’accortes servantes et musiciennes, le ministre Han Xizai ne parvenait pas à se lever et ratait systématiquement les audiences matinales avec l’empereur Li Yu. Aussi, ce dernier a-t-il, pense-t-on, chargé Gu Hongzhong de peindre les nocturnes agapes du ministre Han Xizai afin de lui faire honte, et de lui faire changer de comportement. Le Banquet nocturne de Han Xizai décrit une quarantaine de personnages dont certains ont existé, sont reconnaissables. Il est divisé en cinq parties qui doivent être considérées de droite à gauche : 


Han Xizai écoute un récital de pipa
Il est assis à gauche près de la musicienne, la sœur de celle-ci est debout derrière, en blanc 


Han Xizai admire des danseuses, tout en jouant du Jiegu, du tambour
De manière tout à fait improbable, son ami le moine De Ming est là qui l’écoute


Han Xizai se repose un chouïa, il se lave les mains
Une servante, en grande discussion avec une de ses collègues, amène flûte et pipa
pendant qu’un possible couple est couché dans le lit
(on remarquera  l’oreiller qui se trouve au pied dudit duo)


Han Xizai écoute de la musique
En habit de nuit, il donne un ordre à l’une de ses servantes 


Han Xizai dit adieu à ses invités qui discutent entre eux
Tout à gauche, un couple un tantinet excité


Il faut savoir que danseuses et musiciennes étaient également un tantinet prostiputes. Il suffit de regarder le couple à l’extrême gauche du rouleau pour comprendre. J’ai déjà parlé du lit situé au milieu de la peinture. Quant à celui qui figure au tout début du rouleau à droite, il est occupé par une musicienne dont on ne voit que le manche de la pipa. Est-elle seule ? Difficile à dire.

Revenons à la série. Dans Dream of Splendor, Ouyang Xu refuse de prendre Zhao Pan’er pour épouse légitime parce qu’elle fut, par le passé, prostituée dans une maison close. Les femmes assignées à la prostitution constituent un point central du récit. Elles sont, on l’a vu, également présentes dans Le Banquet nocturne de Han Xizai, et très probablement dans le rouleau intitulé Le Banquet nocturne de Xue Que qui constitue l’une des intrigues de A Dream of Splendor.  

Comme je le disais plus haut, on ne voit pas, dans la série, Le Banquet nocturne de Xue Que. Ou si peu que ça revient au même. On voit très bien, en revanche, une autre peinture chinoise célèbre, Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée 搗練圖卷, ainsi qu’une mise en scène de celle-ci :

"Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée" par Zhang Xuan, copie de Huizong


Cette peinture sur soie, sous couvert de décrire le battage de la soie au printemps, est une allusion aux rapports sexuels. Quant au printemps, il est à cette époque clairement associé au sexe, à l’éveil des sens. Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée est ce qu’on appelle une “peinture du palais du printemps”, autrement dit une peinture érotique. Aussi, rinçons-nous l’œil sans fausse honte et tentons de considérer d’un autre point de vue les instruments utilisés par les femmes pour traiter la soie :





***

Le Banquet nocturne de Han Xizai et Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée ne sont pas les œuvres originales, il s’agit de copies.

• La première peinture, comme je le disais plus haut, a été réalisée par Gu Hongzhong 顾闳中 (910-980), sous la dynastie Tang. Mais les images ci-dessus proviennent d’une copie anonyme réalisée au XIIe siècle, sous la dynastie Song.

• La seconde, Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée, est l’œuvre de Zhang Xuan 張萱 (713-755), qui vivait sous la dynastie Tang. La copie que nous avons ici est l’œuvre de l’empereur Huizong 宋徽宗 (1082-1135), de la dynastie Song.  

Pourquoi des copies et pas les originaux ? J’en parlerai dans un prochain billet et j’évoquerai la pratique de la copie en général dans la peinture chinoise. 

Et sinon, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur les séries télé chinoises sans avoir jamais osé le demander est disponible sur l’indispensable blog des Drama Kouigns (un plaid, du wifi, du thé, des filles et des dramas).