Je vais parler ici de quelques séries télévisées chinoises qui ont un lien particulier avec la peinture. Elle est évidemment une source documentaire pour les auteurs de séries, leur sert de base pour confectionner costumes et décors. Mais certaines d’entre elles vont un petit peu plus loin. Il en est ainsi de A Dream of Splendor 梦华录, série sortie en 2022 qui a remporté un franc succès et continue de faire des adeptes. Dans cette histoire il est notamment question d’une peinture, un rouleau horizontal qui s’intitule Le Banquet nocturne de Xue Que (je n’en dis pas plus, ce billet est garanti 100% vierge de divulgâchage). On ne voit jamais cette œuvre sinon une fois, de très loin :
Ce petit bout d’image ne correspond pas à la peinture qui a inspiré les scénaristes. Car en vérité, ce Banquet nocturne de Xue Que fait référence à un véritable long rouleau horizontal peint sur soie, intitulé en français Le Banquet nocturne de Han Xizai 韩熙载夜宴图. Il a été peint par Gu Hongzhong 顾闳中 (910-980), sous la dynastie Tang. Petit détail gênant : l’action de A Dream of Splendor se situe sous la dynastie Song, c’est-à-dire entre 960 et 1279. Il y a là comme un léger anachronisme mais ils sont légion dans les séries chinoises, alors passons.
La véritable peinture a une histoire intéressante, dont les scénaristes se sont également un peu inspiré : après ses nuits de beuverie en compagnie d’accortes servantes et musiciennes, le ministre Han Xizai ne parvenait pas à se lever et ratait systématiquement les audiences matinales avec l’empereur Li Yu. Aussi, ce dernier a-t-il, pense-t-on, chargé Gu Hongzhong de peindre les nocturnes agapes du ministre Han Xizai afin de lui faire honte, et de lui faire changer de comportement. Le Banquet nocturne de Han Xizai décrit une quarantaine de personnages dont certains ont existé, sont reconnaissables. Il est divisé en cinq parties qui doivent être considérées de droite à gauche :
Han Xizai écoute un récital de pipa
Il est assis à gauche près de la musicienne, la sœur de celle-ci est debout derrière, en blanc
Han Xizai admire des danseuses, tout en jouant du Jiegu, du tambour
De manière tout à fait improbable, son ami le moine De Ming est là qui l’écoute
Han Xizai se repose un chouïa, il se lave les mains
Une servante, en grande discussion avec une de ses collègues, amène flûte et pipa
pendant qu’un possible couple est couché dans le lit
(on remarquera l’oreiller qui se trouve au pied dudit duo)
Han Xizai écoute de la musique
En habit de nuit, il donne un ordre à l’une de ses servantes
Han Xizai dit adieu à ses invités qui discutent entre eux
Tout à gauche, un couple un tantinet excité
Il faut savoir que danseuses et musiciennes étaient également un tantinet prostiputes. Il suffit de regarder le couple à l’extrême gauche du rouleau pour comprendre. J’ai déjà parlé du lit situé au milieu de la peinture. Quant à celui qui figure au tout début du rouleau à droite, il est occupé par une musicienne dont on ne voit que le manche de la pipa. Est-elle seule ? Difficile à dire.
Revenons à la série. Dans Dream of Splendor, Ouyang Xu refuse de prendre Zhao Pan’er pour épouse légitime parce qu’elle fut, par le passé, prostituée dans une maison close. Les femmes assignées à la prostitution constituent un point central du récit. Elles sont, on l’a vu, également présentes dans Le Banquet nocturne de Han Xizai, et très probablement dans le rouleau intitulé Le Banquet nocturne de Xue Que qui constitue l’une des intrigues de A Dream of Splendor.
Comme je le disais plus haut, on ne voit pas, dans la série, Le Banquet nocturne de Xue Que. Ou si peu que ça revient au même. On voit très bien, en revanche, une autre peinture chinoise célèbre, Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée 搗練圖卷, ainsi qu’une mise en scène de celle-ci :
Cette peinture sur soie, sous couvert de décrire le battage de la soie au printemps, est une allusion aux rapports sexuels. Quant au printemps, il est à cette époque clairement associé au sexe, à l’éveil des sens. Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée est ce qu’on appelle une “peinture du palais du printemps”, autrement dit une peinture érotique. Aussi, rinçons-nous l’œil sans fausse honte et tentons de considérer d’un autre point de vue les instruments utilisés par les femmes pour traiter la soie :
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Le Banquet nocturne de Han Xizai et Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée ne sont pas les œuvres originales, il s’agit de copies.
• La première peinture, comme je le disais plus haut, a été réalisée par Gu Hongzhong 顾闳中 (910-980), sous la dynastie Tang. Mais les images ci-dessus proviennent d’une copie anonyme réalisée au XIIe siècle, sous la dynastie Song.
• La seconde, Les dames de la cour préparant la soie nouvellement tissée, est l’œuvre de Zhang Xuan 張萱 (713-755), qui vivait sous la dynastie Tang. La copie que nous avons ici est l’œuvre de l’empereur Huizong 宋徽宗 (1082-1135), de la dynastie Song.
Pourquoi des copies et pas les originaux ? J’en parlerai dans un prochain billet et j’évoquerai la pratique de la copie en général dans la peinture chinoise.
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