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dimanche 23 août 2026

À la recherche du tout premier billet de blog (Plongée dans les archives sans masque ni bouteilles)

En plongeant dans mes archives je suis tombé sur un truc rigolo, mon tout premier billet de blog. Il est daté du 15 décembre 2004, il y a presque vingt-deux ans de cela. Ce premier billet de la défunte Boîte à Images était consacré à un plagiat, celui d’une pochette de disque de Dave (Vaninaaaaa !) qui s’inspirait un peu trop largement des œuvres de David Hockney, dont certainement son public n’avait jamais entendu parler. 

Le deuxième billet, publié le lendemain, s’intitulait Les affiches chinoises - 1ère partie. Je le restitue ici dans son intégralité, avec ses images dans leur petit format original. Il est truffé de liens que j’ai laissés mais tous, avec le temps, sont devenus inactifs. Cela dit, Stefan Landsberger, dont il sera question plus bas, a depuis créé un nouveau site, très riche, intitulé ChinesePoster.net.

En fin de billet, j’ai laissé le seul commentaire qui fut posté à l’époque. J’en parle juste en-dessous d’icelui.
 

***

16 décembre 2004

LES AFFICHES CHINOISES -1ère partie

J’adore les images, toutes les images. Des peintures du Louvre aux reproductions de calendrier. Si la peinture officielle a ses génies, l’imagerie populaire a ses artistes et ses petits chefs-d’oeuvres.
Il en est ainsi des affiches de propagande de la Chine communiste. Leur message est sans nuance, voire brutal, mais elles sont aussi, souvent, naïves et belles.
Stefan R. Landsberger les collectionne depuis vingt ans, ainsi qu’il l’explique dans une INTERVIEW (en anglais). On peut en contempler des centaines sur son site, Stefan Landsberger ‘s Chinese Propaganda Poster Pages.

Des affiches éminemment politiques, bien sûr,
qui couvrent toute l’histoire du pays depuis l’avènement
du communisme en 1949
(ici une peinture de Wei Jingshan et Chen Yifei)

mais aussi des affiches de Nouvel An
(jumeaux traditionnels posant devant l’idéogramme
doublé de la chance, symboles de l’année nouvelle),

de prévention du SIDA et du SRAS

sans oublier des images de jeunes filles
gentiment sexy issues de calendriers shanghaïens

ou celles d’ouvrières nettement plus viriles !


Une foule d’autres sujets sont abordés par les affiches chinoises: le sport, la danse, les peintures typiques de la région du Huxian, etc.

NOTE : Il faudra que je parle ici de la tradition picturale chinoise (comment l’affiche communiste trouve ses racines dans la peinture traditionnelle) et de la révolution graphique naissante en Chine, dont l’affiche anti-SRAS publiée ci-dessus est un exemple.

A partir des affiches de Landsberger, le site français ramou.net, spécialisé dans l’enseignement du chinois mandarin, donne des cours de langue et d’écriture.

L’Université de l’Ohio présente, elle aussi, une exposition virtuelle d’affiches chinoises. Elles sont beaucoup moins nombreuses (une soixantaine) mais ont le mérite d’être visibles dans un plus grand format.

Demain, deuxième partie de ce mini-dossier avec quelques mots sur l’affiche publicitaire shanghaïenne des années 20 et 30.

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Commentaires

Pfffff on voit que tu n’as rien à foutre de tes journée !!!!
Non je déconne, j’adore ces affiche et autres chinoiseries, j’mappelle pô XXX pour rien, on a acheté une superbe toile d’une militaire chinoise de l’époque MAO il me semble j’mettrai en ligne une tauph de la toile.

Ecrit par : Gandalf | 16 décembre 2004

***

Bien des années plus tard, en 2021, le sieur Gandalf et Jacqueline, sa régulière, m’offrirent la toile en question, elle figure en bonne place dans mon atelier. J’en ai longuement parlé il y a un an dans un billet intitulé Portraits chinois, 3, car il y a toute une histoire à propos de la jeune fille représentée.


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 10 août 2026

Les tribulations d’un Chinois en Chine

Pour le plaisir (enfin, surtout le mien), voici quelques-unes des cinquante-deux illustrations de Léon Benett pour Les tribulations d’un Chinois en Chine, roman de Jules Verne paru en 1879. Occasion rêvée de lire ou relire cette charmante histoire – quoique bourrée de petites réflexions un tantinet racistes –, en oubliant la très infidèle et insipide adaptation cinématographique de Philippe de Broca avec Belmondo en vedette qui sautait vainement comme un cabri.

L’amateur curieux lira avec délice ce passionnant article sur la traduction en chinois des Tribulations qui vaut son pesant de baozi au sésame noir (recette).
















Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

mercredi 3 juin 2026

Le “Shidai Manhua” ou “Modern Sketch”, 1


Le Shidai Manhua 时代漫画, dont j’ai déjà un peu parlé dans un précédent billet intitulé Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !, était un journal satirique shanghaïen qui vécut de 1934 à 1937. Il portait parfois le surtitre Modern Sketch. En français, son nom peut être traduit par Caricatures contemporaine ou Dessins d’humour de notre temps. 

Le Shidai Manhua vécut en des temps fort troublés puisque Shanghai, qui avait été bombardée par les Japonais en janvier 1932, était alors aux mains des Français, des Anglais, des Américains et des Japonais qui y possédaient des concessions, et par là même tout le business. La même année, les mêmes Japonais avaient également envahi la Mandchourie où ils avaient instauré un État fantoche, le Mandchoukouo, qui perdurera jusqu’en 1945. 

Le magazine Shidai Manhua rendit compte de la permanence de la menace japonaise, de la politique en général, de la Seconde Guerre mondiale qui se profilait, mais aussi de la vie quotidienne à Shanghai. Son dernier numéro parut en juin 1937. Deux mois plus tard, les Japonais bombardaient Shanghai encore une fois, prenaient possession de la ville, puis s’en allaient allègrement massacrer la population de Nankin (environ 300 000 victimes).

Voici d’abord une douzaine de couvertures du Shidai Manhua. À noter le logo du journal, très stylisé, qui se lit de droite à gauche.


Petit aparté

Le mot chinois manhua est dérivé du mot japonais manga. Ce dernier, qui signifie “dessin grotesque”, devient courant au Japon grâce à plusieurs publications des XVIIIe et XIXe siècles dont les quinze carnets de croquis de Katsushika Hokusai, intitulés Hokusai Manga.


Bateau pris dans les vagues au bord du rocher, Katsushika Hokusai


Prêtres apaisant les fantômes de Kasane et d’Okiku, Katsushika Hokusai


Poissons, 
Katsushika Hokusai

Mais c’est le journal Jiji Shinpô, créé par Fukuzawa Yukichi (important personnage politique), qui impose définitivement le mot manga en remplacement du terme jusqu’alors utilisé de ponchi-e pour désigner les cartoons, qui lui semblait trop connoté occidental.

Bande dessinée de Rakuten Kitazawa (1876-1955) extraite du Jiji Shinpô


Quant au mot manhua, traduction chinoise du mot manga, il aurait été introduit en 1925 à Shanghai par un magazine intitulé La Semaine littéraire. 

Fin du petit aparté


On pouvait lire, dans le Shanghai des années 30, une vingtaine de magazines d’humour. Et sans aucune doute, le Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était le meilleur d’entre tous.

Voici quelques illustrations puisées dans ses trente-neuf numéros. Elles montrent l’éclectisme du magazine qui avait neuf sujets de prédilection : la vie quotidienne à Shanghai, les jeunes et la modernité à l’américaine, la femme érotisée, l’exploitation et l’oppression, la politique et la corruption, le “Nouveau Désordre mondial”, la menace japonaise, le monde moderne et grotesque, et enfin la prostitution enfantine. On notera la variété des styles qui emprunte aux mouvements artistiques occidentaux de l’époque : Nouvelle Objectivité allemande, collages dada à la John Heartfield, surréalisme, etc. Enfin bref, une palette des plus riches à consulter sans modération.


La vie quotidienne à Shanghai, image satirique où le trottoir de gauche est réservé aux femmes, et celui de droite aux hommes


La femme érotisée


L’exploitation et l’oppression (sauf erreur, le dessin est titré “Les Chinois dans la ligne de mire”)


La politique et la corruption (sauf erreur, le dessin est titré “Autopsie”)


Le “Nouveau Désordre mondial”(sauf erreur, le dessin est titré “Le Dernier Traître”)


La menace japonaise 
(sauf erreur, le dessin est titré “Un jour glorieux pour notre nation -
Ce message tragique est dédié à tous les camarades armés du pays”)


Le monde moderne et grotesque (le titre dit, approximativement,
“Les dépenses colossales du général Franco,
occupant de Bilbao, vues par un enfant espagnol”)


Cases extraites d’une BD intitulée “La biographie illustrée d’une enfant prostituée”

 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

vendredi 22 mai 2026

Kim Jong-un à la plage

Puisque vous avez été, si j’en crois les commentaires, au moins… deux, oui, deux à apprécier mon billet sur la dynastie Kim, en voici un autre.

Or donc, en décembre 2024, Kim Jon-un et sa fille se sont promenés sur une plage. À cette occasion, il a  « dévoilé le plan d’un nouveau complexe hôtelier en bord de mer », nous dit Libération. Ce lieu fait partie du « projet de développement Wonsan-Kalma dans l’est du pays », il est « une première grosse étape» pour développer le tourisme. 


Quelque temps après, l’atelier Mansuade, dont j’ai parlé dans le précédent billet, a pondu cette magnifique peinture :


Jouons au Jeu des Sept Zerrreurs.


1. La fifille, bien que promise à la succession au trône, pouff !! a disparu de l’image.

2. À la place, un petit vent léger soulève le bas du manteau de Kim. Ce n’est pas étonnant, dans plusieurs de ses représentations un vent léger qui soulève un pan de son manteau ou de sa veste, ce type doit trimballer une boîte-à-brise avec lui. 


La  boîte-à-brise héritée de son père Kim Jong-il, qui lui aussi avait le pan de veste sensible au vent.


3. Dans la photo, Kim est plus petit que les immeubles ; sur la peinture il  est plus grand. Forcément.

4. Les immeubles, parlons-en. Pour la plupart, ceux qui figurent sur la peinture n’existent pas puisqu’il ne s’agit que d’un projet immobilier. 


5. Représenter des immeubles qui n’existent pas mais qui existeront peut-être un jour dans un superbe ciel bleu traversé par quelques nuages et une poignée de mouettes, OK. Mais raser les collines de l’arrière-plan pour y élever d’affreux gratte-ciel ! On voit par là que le projet est ambitieux au delà du raisonnable.

6. Observons le visage de Kim Jong-un :


Sur la peinture, sa tête est plus ronde, les angles ont été gommés ; le sommet de ses cheveux, à l’arrière, est devenu courbe. L’ombre sous le menton est plus grande, ce qui permet de dissimuler un peu le double menton qui a été un peu raboté ; dans le même ordre d’idée, le petit pli sur le cou à hauteur de l’encolure a été supprimé ; enfin, la verrue sur la joue gauche de Kim a été supprimée. Toutes ces modifications sous le signe de la rondeur concourent à lui donner, sur la peinture, un visage plus jeune et plus jovial. 

7. Sur la photo, enfin, Kim marche avec les pieds en canard, ouverts à 10h10. Sur la peinture sa démarche est plus noble.


Quelle leçon tirer de tout cela ? Bah… Comme disait Orwell, « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. » D’où les mouettes.

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mercredi 20 mai 2026

Kim Jong-un, le doigt près du bouton

Ce billet est assez long. Si vous avez d’autres trucs à faire, allez-y et revenez plus tard ! Sinon, merci de me lire…

On a appris récemment qu’au cours d’une exposition à Pyongyang, capitale de la Corée du Nord, une statue de Kim Jong-un le montrant avec le doigt près d’un bouton de lancement d’une possible attaque nucléaire avait été exposée. C’était le 27 février dernier, lors d’une émission de la télévision d’État nord-coréenne. L’information a été reprise par divers médias occidentaux le 4 mars dernier, voici la sculpture en question :


Cette statue est remarquable à plus d’un titre. Mais avant de la décrire, de l’analyser, faisons un petit détour artistique et ô combien politique par l’atelier qui a créé cette œuvre impérissable (et voilà pourquoi ce billet est long, mais ça en vaut la peine).

Or donc, cette statue a été créée par le très officiel atelier Mansuade qui est d’abord un immense atelier de peinture, au sein duquel travaillent un millier d’artistes. Plusieurs sujets sont traités dans cet atelier. Le premier, le plus important, concerne le bienveillant Leader affectueux Kim Il-sung, son fils Kim Jong-il et son petit-fils Kim Jong-un, représentés à l’envi :

Fresque dans l’hôtel Chongchon, près du mont Myohyang



Kim Jong-un passant en revue des toiles où l’on voit son père Kim Jong-il diffusant
au tréfonds des cœurs d’une poignée de sous-fifres engalonnés pétrifiés
la glorieuse et resplendissante histoire révolutionnaire
 

Le deuxième sujet concerne les glorieux combattants révolutionnaires anti-japonais grâce auxquels s’épanouit pleinement la vie indépendante et créatrice des masses populaires, devenues protagonistes de l’Histoire :



Compagnons d’armes ayant fait le serment de combattre jusqu’au dernier souffle
de leur vie pour que soit accomplie l’œuvre sacrée de restauration de la patrie engagée
par le grand Leader afin d’établir sur cette terre le paradis du peuple


Le troisième sujet est celui des courageux travailleurs luttant vigoureusement pour la prospérité de la patrie socialiste riche et puissante établie par le camarade Kim Il-sung, grand Leader :


Les artistes de l’atelier Mansuade travaillent sur la peinture ci-dessus,
réalisent des prodiges en portant haut le fanion des Trois révolutions,
idéologique, technique et culturelle



La lutte exaltante des combattants de l’acier qui accélèrent l’édification socialiste
de grande envergure tout en déchaînant le vent violent du « combat de vitesse »

Artiste de l’atelier Mansuade réalisant une ode picturale aux joyeux travailleurs du BTP


Le quatrième sujet est celui de la vie quotidienne du peuple méditant avec une vive émotion sur les brillantes traditions révolutionnaires établies par le grand Leader auxquelles est redevable leur bonheur d’aujourd’hui :



Le cinquième grand sujet est celui, inévitable, des paysages de montagne et d’eau. Ils sont le plus souvent réalisés sur papier :



Parfois sur des murs :

Hôtel près du mont Kumgang


Toutes ces œuvres ou presque, originales ou copies, sont en vente à l’atelier Mansuade de Pyongyang :


On en trouve de similaires à Dandong, dans la province du Liaoning, au nord-est de la Chine. La ville, située sur le fleuve Yalu qui fait frontière avec la Corée du Nord, abrite des galeries ainsi qu’un centre culturel nord-coréen exposant d’impérissables œuvres :


C’est à Dandong que des hommes d’affaires et des commerçants viennent acheter des tonnes de paysages de montagne et d’eau, des portraits de tigres, des sous-bois enneigés ou des cerisiers en fleur qui seront offerts à des partenaires commerciaux à moins qu’ils n’illuminent  des chambres d’hôtel et des salles de restaurant. Ces joyeux acheteurs peuvent aussi se rendre à l’annexe de l’atelier Mansuade qui se trouve à Pékin, dans le quartier des galeries (le 798 Art District) :


L’atelier Mansuade de Pyongyang confectionne également (et là nous nous rapprochons dangereusement de notre sujet initial) de gigantesques sculptures à la gloire de son passé glorieux et de ses dirigeants non moins glorieux :



Regardez bien ces deux photos des statues de Kim Il-sung et de Kim Jong-il (respectivement grand-père et père de Kim Jong-un)  qui se dressent fièrement à Pyongyang, et considérez la taille des fourmis s’inclinant devant :



Voyez-vous une différence ?

La première a été prise en 2012, la seconde en 2014. Entre-temps, Kim Jong-un a troqué son manteau contre un élégant anorak qui, paraît-il, lui était coutumier !

L’atelier Mansuade exporte également ses sculptures vers l’Afrique. En Namibie, au Zimbabwe, au Botswana, au Mozambique, en Éthiopie, au Sénégal, etc. Une quinzaine de pays africains se sont ainsi offert des représentations en trois dimensions de leurs fiers combattants et de leurs vaillants chefs d’État.

En Namibie

Au Zimbabwe

Au Botswana


Sauf qu’en vérité il convient de parler au passé, car l’atelier Mansuade n’exporte plus aujourd’hui aucune sculpture. À cause de trois fois rien, une broutille : le Conseil de sécurité des Nations unies s’est aperçu, en 2016, que les exportations artistico-métalliques de l’atelier Mansuade n’étaient qu’un paravent, un trompe-l’œil permettant à la Corée du Nord de vendre des usines d’armement et des bases militaires à certains pays africains. Les Nations unies décrétèrent donc un embargo sur cette activité, exit l’exportation de sculptures, terminées les valises de dollars en route pour Pyongyang.

Mais ce n’était qu’un premier épisode. En 2017, après de menus essais nucléaires tentés par la Corée du Nord, le Conseil de sécurité décida d’interdire toute exportation de la part de l’atelier Mansuade : œuvres d’art, monuments, etc., ainsi que tout partenariat avec des entreprises étrangères. 

Pas de panique ! Cela n’empêche pas l’annexe pékinoise de l’atelier de continuer de vendre des peintures, sans rencontrer de problème. Une entreprise italienne, qui avait passé un contrat d’exclusivité avec ledit atelier, continue elle aussi de vendre des œuvres nord-coréennes en affirmant que celles-ci ont été achetées avant les sanctions onusiennes.

Bah ! de toute façon, ces mesures ne concernent directement que l’atelier Mansuade de Pyongyang, qui peut trouver d’autres solutions pour diffuser sa marchandise : des galeries nord-coréennes peuvent vendre les peintures de l’atelier en prétendant qu’elles proviennent d’artistes indépendants.

Revenons à cette superbe statue, instigatrice de ce billet :


Elle est étonnante parce que : 

1. Il n’est pas dans la coutume nord-coréenne de statufier un dirigeant vivant. 

2. Cette représentation de Kim Jong-un n’a pas de pieds ! C’est un buste amélioré, pourrait-on dire. Cette coupe à mi-cuisses permet de mettre en valeur la terrible boîte sur laquelle le bien-aimé Kim s’appuie, impavide malgré le vent qui souffle.

3. Contrairement aux statues habituelles, elle est de la même taille qu’un véritable être humain. Sa couleur est étonnante, on dirait qu’elle a été réalisée en terre glaise. Est-ce un projet, une maquette pour une œuvre plus imposante ? Nul ne sait.


4. L’annonce de ce Kim Jong-un statufié, reprise par les médias occidentaux, est un message adressé à nous autres, tigres de papier : « Attention, j’ai le doigt près du bouton de lancement de l’attaque nucléaire finale, faudrait pas que je dérape, un accident est vite arrivé, ça ne tient qu’à vous… » 

Bon, d’un autre côté, il n’a pas de jambes, l’Occident aura du mal à lui glisser une peau de banane sous les pieds. Tout ça c’est de l’esbrouffe, et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

P.S. : Les envolées lyriques qui parsèment ce billet ne relèvent pas de la caricature, elles sont issues d’un livret d’opéra nord-coréen intitulé en français Les Chants du Paradis (1978).

mardi 12 mai 2026

Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !


 

Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était un magazine satirique qui parut à Shanghai entre 1934 et 1937. Admirons cette couverture dont le personnage représenté rappelle furieusement le Mitsuhirato de Hergé dans Le Lotus bleu :


Le Lotus bleu parut entre août 1934 et octobre 1935 dans les pages du Petit Vingtième ; cette couverture de Shidai Manhua* fut quant à  elle réalisée par Lu Shaofei en octobre 1936. Le Chinois aurait-il copié le Belge ? Sommes-nous devant un énième cas de contrefaçon ? Que nenni. Car en vérité, le personnage représenté par Lu Shaofei n’est pas Mitsuhirato mais le japonais Tojo Hideki. Hein ? Tojo Hideki c’est qui ?

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* Il faudrait parler de la typographie du titre 時代漫畫, variable selon les numéros et toujours absolument géniale. Mais ça n’intéresserait que moi, probablement…


En 1932, le Japon envahit la Mandchourie, y crée un État fantoche, le Mandchoukouo, qui va perdurer jusqu’en 1945. En 1935, Tojo Hideki est promu chef de la police militaire au Mandchoukouo. En 1937, il deviendra chef de l’état-major de l’armée du Mandchoukuo et dirigera des opérations visant à s’emparer de la Mongolie. En 1940 il sera bombardé ministre de l’armée, et premier ministre l’année suivante. Destitué par l’empereur en 1944, arrêté en 1945 par les Américains pour crimes de guerre, il apprendra la balançoire au bout d’une corde en 1948.

Tojo, donc, fut un personnage d’importance qui, dans les années 30 et 40, incarna l’invasion japonaise de la Mandchourie et de Shanghai. Voilà pourquoi il figure sur cette couverture du magazine Shidai Manhua d’octobre 1936.

Penché sur un jeu d’échecs chinois, il semble donner l’ordre de l’assaut à un cavalier des steppes brandissant un étendard sur lequel figure le mot “famille”, “maison”, qui peut aussi signifier “école de pensée”, et c’est une allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois que l’Asie était une grande famille unie contre l’Occident.

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Revenons au Lotus bleu. Son action se situe à Shanghai en 1934-1935. À l’époque, les Français, les Anglais, les Américains et les Japonais y possèdent des concessions. Ces derniers, qui ont le territoire le plus étendu, bombarderont la ville en 1937 avant de l’envahir. Hergé s’est à l’évidence inspiré des photos des Japonais de l’époque pour créer Mitsuhirato, le grand méchant tout maigre du Lotus bleu.

Mitsuhirato, par sept fois à la une du Petit Vingtième

Mais en vérité, Mitsuhirato ne ressemble pas spécialement à Tojo, qui était un tantinet ventripotent :


Le général Haranochi de Hergé, en revanche, lui doit beaucoup :



Si l’on regarde un peu plus loin, on s’aperçoit que nombre de Japonais du Lotus bleu ont les mêmes particularités physiques que Tojo : lunettes rondes, moustaches et grandes dents.



Ou plutôt, les mêmes caractéristiques physiques que l’empereur Hirohito, tant il est vrai que les vassaux d’un puissant ont souvent une nette tendance à vouloir lui ressembler. (Plus près de nous et en France, on se souviendra de ces ministres giscardiens qui tentaient de reprendre la diction particulière de leur patron.)



Ce sont d’ailleurs ces particularités, empruntées par Tojo, qui serviront bientôt à désigner n’importe quel militaire japonais. Dans le numéro de janvier 1936 de Shidai Manhua, par exemple, on trouve cette caricature d’un troufion nippon signée Yang Yi Ding Jia qui peut être tout aussi bien celle de Tojo que celle de Hirohito :


Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne cesseront de caricaturer le général et premier ministre Tojo (qu’ils surnommeront Tokio Joe), et d’utiliser son faciès pour représenter le danger japonais.




C’est lui qu’on voit incarnant des bidasses japonais tous identiques avec petite moustache, lunettes rondes et grandes quenottes dans l’un des épisodes de la série Private Snafu intitulé Censored. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (l’auteur de Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), la série de dessins animés mettant en scène le soldat Snafu était exclusivement destinée aux forces armées. (SNaFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal all Fucked Up, autrement dit « C’est la merde, c’est normal ».)



Enfin bref, pour en revenir à Mitsuhirato, « Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin ! »

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 11 mai 2026

L’enseignement du croquis

Je possède un vieux manuel de dessin chinois publié en 1979 et intitulé L’enseignement du croquis, que j’avais acheté aux puces de Pékin en 2002. En voici quelques pages, qui me ravissent. Le style est à ranger au rayon “réalisme socialiste”, largement inspiré par les images de propagande soviétique. Il n’empêche qu’il se dégage de ces portraits au fusain une humanité, une profondeur qui réchauffent. 

Ce manuel comprend soixante-dix portraits, mais aussi des croquis de courageux travailleurs, de vaillants sportifs, et puis des scènes industrielles, quelques paysages, des animaux, des soldats s’exerçant au tir avec leur copie d’AK-47. En 1979 Mao est mort depuis trois ans, Deng Xiaoping est à la manœuvre, la Révolution culturelle a été jetée aux orties mais dans les arts, on continue sur la lancée amorcée dans les années 50.  Bah ! Admirons ces portraits et n’oublions pas : c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

vendredi 24 octobre 2025

Vive l’amitié sino-soviétique !


L’amitié entre les peuples chinois et soviétique durera éternellement 

 

En mai 2021, un blog intitulé Rare Historical Photos a publié un billet intitulé The Unintentionally Homoerotic Chinese-Soviet Communist Propaganda Posters, 1950-1960 (Les affiches de propagande communiste sino-soviétique involontairement homo-érotiques, 1950-1960).

Dans ce billet, repris par plusieurs sites, une palanquée d’affiches chinoises de l’époque maoïste vantant les liens indéfectibles entre l’URSS et la Chine (Mao rencontra Staline à Moscou en 1949) nous montrant un Soviétique et un Chinois bardés de muscles, très très près l’un de l’autre, parfois se tenant par la main. 

L’article affirme que ces images « ressemblent à des photos de vacances d’un couple gay, voire à une publicité pour le mariage gay interracial », bien que « les concepteurs de ces affiches [n’eurent] pas conscience de leur caractère homo-érotique. » D’autant plus que « la Chine et l’Union soviétique étaient toutes deux des sociétés plutôt homophobes. » 

Cependant, « les bolcheviks (…) avaient dépénalisé l’homosexualité masculine en 1922. Joseph Staline la re-criminalisa en 1933-1934, avec une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison avec travaux forcés. La Russie la dépénalisa en 1993 après la chute de l’Union soviétique en 1991, afin de rejoindre le Conseil de l’Europe. »


Vive l’amitié entre les peuples et les armées de Chine et d’Union soviétique 




Toujours ensemble !




L’amitié sino-soviétique éternelle !

 

Rien, dans cet article, ne nous dit ce qu’il en fut et ce qu’il en est en Chine. Heureusement, la Wikipedia anglophone nous renseigne sur l’homosexualité dans les temps anciens ainsi qu’aux XXe et XXIe siècles, où l’acceptation est diverse selon l’époque et les endroits.

L’article s’achève ainsi, son propos étant plus la monstration d’images que l’analyse historique. Le plus important, finalement, réside peut-être dans les quatre commentaires dont voici le dernier, in extenso :

Li Ting Haw 13 MARS 2022
Pour un Américain cela semble homo-érotique, mais dans ces pays, les relations amicales étroites entre hommes incluent le fait de se tenir la main (sans rapport sexuel). Et il est également normal que des hommes s’embrassent. Encore une fois, personne n’insère la langue.

Difficile à comprendre pour les Américains, qui jugent cela à travers le prisme de leur propre culture.

À l’inverse, le “Je t’aime, mon fils” américain suivi d’un “Je t’aime aussi, papa” n’est pas considéré comme de l’inceste homosexuel aux États-Unis.

Pour les Chinois et les Russes, en revanche, c’est malsain. 


Alors ? Ces images sont-elles homo-érotiques, comme notre culture occidentale nous le suggère, ou dépourvues de toute connotation sexuelle comme l’affirme ce commentateur d’origine chinoise ? À vous de voir…
 


Notre amitié solide comme l’acier



L’amitié pour toujours pour le bonheur des peuples

 


Amitié pour toujours 

 


Tirons les leçons de l’expérience de production avancée de l’Union soviétique
et efforçons-nous d’industrialiser notre pays 

 


Nous ne permettrons pas que l’hostilité s’installe entre les peuples !

 


Vive la journée internationale de la femme ! - Notre amitié est indestructible !

 


Renforçons notre amitié au nom de la paix et du bonheur 

 


Le chemin de la paix et de l’amitié

 


Amis pour toujours 

 


Nous renforçons notre amitié nous avec des mots, mais par des actes !



Vive l’amitié entre les peuples chinois et soviétique  !



Amitié pour toujours !

jeudi 14 août 2025

L’humour à la chinoise


L’humour à la chinoise est une chose trop riche et trop complexe pour être décortiqué ici. Disons brièvement que c’est d’abord un humour du verbe parlé ou écrit, un humour acerbe, vachard, qui s’abreuve de jeux de mots. 

Anecdote : mon surnom chinois de peintre est Lǎo Shí 老石, Vieux rocher. Avec le deuxième ton, montant,  sur le « í ». Un jour, un marchand de papier pour peintres et calligraphes m’a dit que prononcé lǎo shi 老 实, avec un « i » sans ton qu’on prononce à peine, mon nom signifiait Honnête, mais aussi Naïf, Benêt, Crétin. Il aurait pu évoquer, comme on le fait souvent, lǎo shī 老师, avec le premier ton plat sur le « ī », qui signifie Professeur. Mais non, il a préféré se moquer de moi avec lǎo shi, Honnête mais Crétin. Qu’un renard à neuf queues le dévore pour l’éternité plus un jour !


L’humour chinois peut aussi être dessiné. C’est alors un humour plus doux (pour ce que j’en sais), un humour à la Sempé, à la Tati parfois, qui jette sur les gens un regard gentiment amusé, absent d’ironie. C’est cet humour-là qui m’intéresse ici, celui de He Youzhi 賀友直, de Xie Yousu 谢友苏 et de Ye Xiong 叶雄. Tous les trois sont nés à Shanghai ou dans les environs, ont profité de l’énorme creuset culturel que fut la ville pendant des dizaines d’années avec ses musées, ses académies de peinture et de bandes dessinées, etc. Aujourd’hui, le moteur de Shanghai est l’argent. Autres temps, autres moeurs.

He Youzhi 賀友直 (1922-2016) est né à Zhenhai, près de Shanghai. Conformément à  la politique des années 50-60, cet artiste a produit des tonnes de BD narrant des histoires traditionnelles, mais aussi une foule de récits à haute teneur politique.

Extrait de Grands changements dans un village de montagne,
une BD qui expose les bienfaits de la collectivisation

Bande dessinée et affiche étaient alors, avec le cinéma et l’opéra, les média privilégiés pour « éduquer les masses populaires ». Les petits recueils de bandes dessinées se louaient au coin des rues pour quelques centimes, on les lisait sur le trottoir, puis on les rendait.


Le fascicule en haut à gauche est une adaptation de Roméo et Juliette (罗密欧与朱丽叶 Luomiou Yu Zhuliye).
Celui en bas à droite s’intitule Dévoiler la vraie nature de Confucius 剥开 孔圣人的画皮

Les BD de He Youzhi se sont vendues, en Chine, à des millions d’exemplaires. Deux de ses ouvrages, tardifs, ont été traduits en France. Un recueil autobiographique illustré intitulé Mes années de jeunesse paru aux éditions de l’An 2 en 2005, et Cent métiers du vieux Shanghaï paru chez le même éditeur l’année suivante (mais He Youzhi l’avait dessiné en 1987-1988). Voici quelques extraits de ces deux ouvrages magnifiques :










Xie Yousu 谢友苏 est né 1948 à Suzhou, non loin de Shanghai. On n’en sait pas beaucoup plus sur ce bonhomme, très discret. Ses peintures décrivent la vie quotidienne dans la vieille ville de Suzhou, celle des canaux et des ponts. Son humour jamais méchant et empreint de poésie le rattache dans l’esprit, à Sempé. Et à Norman Rockwell, qu’il cite parfois. Xie Yousu possède une galerie à Suzhou, où il vend des reproductions de ses œuvres. J’en ai une dans l’entrée de ma maison, elle représente des vieux messieurs en admiration devant un petit rocher de lettrés…





 

Ye Xiong 叶雄 est né en 1950 sur l’île de Chongming, à Shanghai. Comme tous les peintres, illustrateurs ou bédéistes nés à partir des années 40, il a réalisé des oeuvres à la gloire du maoïsme : plusieurs illustrations et BD sur ce sujet dont un portrait de Deng Xiaoping, une série intitulée Lieu sacré de la révolution, patrie des grands hommes, sans oublier une autre série sur le thème du centenaire de la fondation du Parti communiste chinois. L’homme n’est pas avare en ce domaine…

Ode au fleuve Huangpu

Ye Xiong a commencé à dessiner professionnellement dans les années 60. Voici une page, issue d’un récit intitulé Zi Ye 子夜 Minuit, adaptation d’un célèbre roman de Mao Dun qui parut en 1982 dans La Revue de bande dessinée (Lianhuanhua bao 连环画报). L’action se passe à Shanghai pendant les années 30, la première case montre la célèbre Nanjinglu, alias Nanjing Road, vaste avenue commerçante qui est aujourd’hui piétonne.


À part ça, Ye Xiong a réalisé nombre de peintures très rigolotes telles celles ci-dessous, qui montrent des foules et qu’il faut examiner patiemment, à la loupe, presque.

Il y a vingt-trois ans de cela j’ai presque failli en acheter une, dans une galerie de Shanghai. Ça ne se voit pas à l’écran, mais elles peuvent être très grandes. C’était un peu cher pour moi, je n’avais pas le sou (j’étais en Chine pour le boulot, voyage et hébergement étaient payés). Et donc, je n’ai pas acheté la peinture qui me plaisait tant. Hélas, mille fois hélas.



Extraits de peintures du même style dont je n’ai pas retrouvé l’intégralité :





Je parlerai un de ces jours de deux revues consacrées à la bande dessinée et au dessin de presse chinois. 等等…

vendredi 23 mai 2025

Sun Wu-kong et les Quatre-vingt-sept Immortels

En Chine paraît à la fin du XVIe siècle Le Pèlerinage vers l’Ouest 西游记 de Wu Cheng’en 吴承恩 (1500-1582, dynastie Ming). Ce roman épique, fantastique, qu’on traduit aussi parfois par La Pérégrination vers l’Ouest ou encore Le Voyage vers l’Occident, narre les aventures de Sun Wou Kong, le turbulent Roi des Singes.


L’histoire s’inspire de la vie du moine Hiun Tsang (ou Tripitaka), qui vécut au VIIe siècle, sous la dynastie Tang. Ce moine entreprit en 629 un périlleux voyage vers l’Inde, y arriva en 633. Il y étudia le bouddhisme, revint en Chine douze ans plus tard, écrivit le récit fortement enjolivé de ses aventures : Le Pèlerinage vers l’Ouest. Neuf siècles plus tard, Wu Cheng’en reprendra le titre et la base de cette autobiographie romancée pour écrire son célèbre roman.

L’ouvrage connaîtra aussitôt un immense succès, jamais démenti depuis. Car sous les apparences d’un roman fantastique, l’auteur y dénonçait les exactions du pouvoir Ming combattu par un héros justicier, Sun Wou Kong. Le Pèlerinage vers l’Ouest a été maintes fois adapté : pièces de théâtre, opéras, théâtre d’ombres, feuilletons radiophoniques, bandes dessinées, films, dessins animés, que ce soit en Chine, au Japon, en Corée, au Viêt Nam et sans doute ailleurs encore. 

Au début des années 60, Zhao Hongben 赵宏本 et Qian Xiaodai 钱笑呆 réalisent des illustrations pour l’un des épisodes de cette histoire. L’ouvrage paraîtra en 1962 sous le titre Le Singe corrige trois fois le démon aux os blancs.

La version française

Suivi par Zhu Bajie le cochon et Sha Seng le lion, Sun Wou Kong doit accompagner le moine Xuan Zang dans son pèlerinage vers l’Ouest — c’est-à-dire l’Inde — à la recherche de livres sacrés. En chemin, ils devront combattre le démon aux os blancs. Cette adaptation, très éloignée du texte original de Wu Cheng’en, s’inspire en fait de l’opéra du même nom, sorti un an avant la parution du livre. Mao l’avait vu et l’avait apprécié parce qu’il correspondait, selon lui, à la situation politique des années 1960 : dans l’opéra, le singe intelligent et loyal fut perçu comme une figure de Mao et du peuple ; le démon squelette représentait le révisionnisme marxiste moderne et le moine, enfin, incapable de distinguer le démon de l’humain, symbolisait les hommes ignorants trompés par la voie du révisionnisme. Mais oui. En Chine, derrière les images se cache souvent la politique (voir mon billet précédent). Une analyse politique détaillée de l’opéra — et donc de la version illustrée par Zhao Hongben et Qian Xiaodai — est lisible, en chinois et en anglais, par ici.

Les deux illustrateurs ont exécuté cent douze dessins qui deviendront tout de suite très populaires. Images verticales en noir et blanc, au trait et sans ombre, en plongée ou contre-plongée, d’une beauté, d’une élégance incomparables. L’album sera traduit en français par les Éditions en langue étrangère de Pékin, il paraîtra en 1964 sous le titre Le Roi des Singes et la Sorcière au Squelette. Ci-dessous, quelques images de ce superbe livre introuvable en librairie.


Ce style de dessin au pinceau, fait de traits réguliers sans adjonction de couleurs, se retrouve dans tout l’Orient, du Japon à l’Iran en passant par la Corée, le Cambodge, etc. Aujourd’hui encore très prisé dans l’illustration et la BD chinoises, il remonte à une bonne poignée de siècles. On l’appelle baimiao 白描, dessin au trait. Wu Daozi 吴道子 (680-740, dynastie Tang) serait l’inventeur de cette technique. Wu Daozi est célèbre pour avoir peint trois cents fresques religieuses et une centaine de rouleaux dont un seul subsiste, un rouleau de soie long de 2,92 mètres représentant une procession de quatre-vingt-sept divinités — des Immortels — descendant des cieux. Cette œuvre avait été commandée par un général qui voulait rendre ainsi hommage à sa mère récemment décédée. On inventa pour l’occasion l’expression « Brise de Wu », parce que les spectateurs contemplant cette peinture ont souvent l’impression qu’une brise légère agite les vêtements, les rubans et les bannières des personnages. 

Wu Daozi, "Les 87 Immortels"Le rouleau des Quatre-vingt-sept Immortels de Wu Daozi dans son intégralité
 

Quelques gros plans :


Alors certes, cette procession d’Immortels est aussi statique que les images de Sun Wu-kong sont dynamiques. Oublions la mise en scène et considérons seulement le trait, ce style graphique qui influence aujourd’hui encore des centaines de dessinateurs chinois, japonais, coréens, etc. Ce trait de Wu Daozi, perpétué à travers les siècles, est — étonnamment — l’une des origines de la fameuse “Ligne claire” belge. Sapristi !