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mercredi 3 juin 2026

Le “Shidai Manhua” ou “Modern Sketch”, 1


Le Shidai Manhua 时代漫画, dont j’ai déjà un peu parlé dans un précédent billet intitulé Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !, était un journal satirique shanghaïen qui vécut de 1934 à 1937. Il portait parfois le surtitre Modern Sketch. En français, son nom peut être traduit par Caricatures contemporaine ou Dessins d’humour de notre temps

Le Shidai Manhua vécut en des temps fort troublés puisque Shanghai, qui avait été bombardée par les Japonais en janvier 1932, était alors aux mains des Français, des Anglais, des Américains et des Japonais qui y possédaient des concessions, et par là même tout le business. La même année, les mêmes Japonais avaient également envahi la Mandchourie où ils avaient instauré un État fantoche, le Mandchoukouo, qui perdurera jusqu’en 1945. 

Le magazine Shidai Manhua rendit compte de la permanence de la menace japonaise, de la politique en général, de la Seconde Guerre mondiale qui se profilait, mais aussi de la vie quotidienne à Shanghai. Son dernier numéro parut en juin 1937. Deux mois plus tard, les Japonais bombardaient Shanghai encore une fois, prenaient possession de la ville, puis s’en allaient allègrement massacrer la population de Nankin (environ 300 000 victimes).

Voici d’abord une douzaine de couvertures du Shidai Manhua. À noter le logo du journal, très stylisé, qui se lit de droite à gauche.


Petit aparté

Le mot chinois manhua est dérivé du mot japonais manga. Ce dernier, qui signifie “dessin grotesque”, devient courant au Japon grâce à plusieurs publications des XVIIIe et XIXe siècles dont les quinze carnets de croquis de Katsushika Hokusai, intitulés Hokusai Manga.


Bateau pris dans les vagues au bord du rocher, Katsushika Hokusai


Prêtres apaisant les fantômes de Kasane et d’Okiku, Katsushika Hokusai


Poissons, 
Katsushika Hokusai

Mais c’est le journal Jiji Shinpô, créé par Fukuzawa Yukichi (important personnage politique), qui impose définitivement le mot manga en remplacement du terme jusqu’alors utilisé de ponchi-e pour désigner les cartoons, qui lui semblait trop connoté occidental.

Bande dessinée de Rakuten Kitazawa (1876-1955) extraite du Jiji Shinpô


Quant au mot manhua, traduction chinoise du mot manga, il aurait été introduit en 1925 à Shanghai par un magazine intitulé La Semaine littéraire

Fin du petit aparté


On pouvait lire, dans le Shanghai des années 30, une vingtaine de magazines d’humour. Et sans aucune doute, le Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était le meilleur d’entre tous.

Voici quelques illustrations puisées dans ses trente-neuf numéros. Elles montrent l’éclectisme du magazine qui avait neuf sujets de prédilection : la vie quotidienne à Shanghai, les jeunes et la modernité à l’américaine, la femme érotisée, l’exploitation et l’oppression, la politique et la corruption, le “Nouveau Désordre mondial”, la menace japonaise, le monde moderne et grotesque, et enfin la prostitution enfantine. On notera la variété des styles qui emprunte aux mouvements artistiques occidentaux de l’époque : Nouvelle Objectivité allemande, collages dada à la John Heartfield, surréalisme, etc. Enfin bref, une palette des plus riches à consulter sans modération.


La vie quotidienne à Shanghai, image satirique où le trottoir de gauche est réservé aux femmes, et celui de droite aux hommes


La femme érotisée


L’exploitation et l’oppression (sauf erreur, le dessin est titré “Les Chinois dans la ligne de mire”)


La politique et la corruption (sauf erreur, le dessin est titré “Autopsie”)


Le “Nouveau Désordre mondial”(sauf erreur, le dessin est titré “Le Dernier Traître”)


La menace japonaise 
(sauf erreur, le dessin est titré “Un jour glorieux pour notre nation -
Ce message tragique est dédié à tous les camarades armés du pays”)


Le monde moderne et grotesque (le titre dit, approximativement,
“Les dépenses colossales du général Franco,
occupant de Bilbao, vues par un enfant espagnol”)


Cases extraites d’une BD intitulée “La biographie illustrée d’une enfant prostituée”

 


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

mardi 12 mai 2026

Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin !


 

Shidai Manhua, alias Modern Sketch, était un magazine satirique qui parut à Shanghai entre 1934 et 1937. Admirons cette couverture dont le personnage représenté rappelle furieusement le Mitsuhirato de Hergé dans Le Lotus bleu :


Le Lotus bleu parut entre août 1934 et octobre 1935 dans les pages du Petit Vingtième ; cette couverture de Shidai Manhua* fut quant à  elle réalisée par Lu Shaofei en octobre 1936. Le Chinois aurait-il copié le Belge ? Sommes-nous devant un énième cas de contrefaçon ? Que nenni. Car en vérité, le personnage représenté par Lu Shaofei n’est pas Mitsuhirato mais le japonais Tojo Hideki. Hein ? Tojo Hideki c’est qui ?

————
* Il faudrait parler de la typographie du titre 時代漫畫, variable selon les numéros et toujours absolument géniale. Mais ça n’intéresserait que moi, probablement…


En 1932, le Japon envahit la Mandchourie, y crée un État fantoche, le Mandchoukouo, qui va perdurer jusqu’en 1945. En 1935, Tojo Hideki est promu chef de la police militaire au Mandchoukouo. En 1937, il deviendra chef de l’état-major de l’armée du Mandchoukuo et dirigera des opérations visant à s’emparer de la Mongolie. En 1940 il sera bombardé ministre de l’armée, et premier ministre l’année suivante. Destitué par l’empereur en 1944, arrêté en 1945 par les Américains pour crimes de guerre, il apprendra la balançoire au bout d’une corde en 1948.

Tojo, donc, fut un personnage d’importance qui, dans les années 30 et 40, incarna l’invasion japonaise de la Mandchourie et de Shanghai. Voilà pourquoi il figure sur cette couverture du magazine Shidai Manhua d’octobre 1936.

Penché sur un jeu d’échecs chinois, il semble donner l’ordre de l’assaut à un cavalier des steppes brandissant un étendard sur lequel figure le mot “famille”, “maison”, qui peut aussi signifier “école de pensée”, et c’est une allusion au discours japonais qui tentait de persuader les Chinois que l’Asie était une grande famille unie contre l’Occident.

***

Revenons au Lotus bleu. Son action se situe à Shanghai en 1934-1935. À l’époque, les Français, les Anglais, les Américains et les Japonais y possèdent des concessions. Ces derniers, qui ont le territoire le plus étendu, bombarderont la ville en 1937 avant de l’envahir. Hergé s’est à l’évidence inspiré des photos des Japonais de l’époque pour créer Mitsuhirato, le grand méchant tout maigre du Lotus bleu.

Mitsuhirato, par sept fois à la une du Petit Vingtième

Mais en vérité, Mitsuhirato ne ressemble pas spécialement à Tojo, qui était un tantinet ventripotent :


Le général Haranochi de Hergé, en revanche, lui doit beaucoup :



Si l’on regarde un peu plus loin, on s’aperçoit que nombre de Japonais du Lotus bleu ont les mêmes particularités physiques que Tojo : lunettes rondes, moustaches et grandes dents.



Ou plutôt, les mêmes caractéristiques physiques que l’empereur Hirohito, tant il est vrai que les vassaux d’un puissant ont souvent une nette tendance à vouloir lui ressembler. (Plus près de nous et en France, on se souviendra de ces ministres giscardiens qui tentaient de reprendre la diction particulière de leur patron.)



Ce sont d’ailleurs ces particularités, empruntées par Tojo, qui serviront bientôt à désigner n’importe quel militaire japonais. Dans le numéro de janvier 1936 de Shidai Manhua, par exemple, on trouve cette caricature d’un troufion nippon signée Yang Yi Ding Jia qui peut être tout aussi bien celle de Tojo que celle de Hirohito :


Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne cesseront de caricaturer le général et premier ministre Tojo (qu’ils surnommeront Tokio Joe), et d’utiliser son faciès pour représenter le danger japonais.




C’est lui qu’on voit incarnant des bidasses japonais tous identiques avec petite moustache, lunettes rondes et grandes quenottes dans l’un des épisodes de la série Private Snafu intitulé Censored. Créée sur une idée de Frank Capra et notamment dessinée par Chuck Jones (l’auteur de Bip Bip et le Coyotte, Bugs Bunny, Daffy Duck, etc.), la série de dessins animés mettant en scène le soldat Snafu était exclusivement destinée aux forces armées. (SNaFU est une expression militaire qui signifie Situation Normal all Fucked Up, autrement dit « C’est la merde, c’est normal ».)



Enfin bref, pour en revenir à Mitsuhirato, « Dieu ait son âme ! Mais c’était un rude coquin ! »

Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

lundi 11 mai 2026

L’enseignement du croquis

Je possède un vieux manuel de dessin chinois publié en 1979 et intitulé L’enseignement du croquis, que j’avais acheté aux puces de Pékin en 2002. En voici quelques pages, qui me ravissent. Le style est à ranger au rayon “réalisme socialiste”, largement inspiré par les images de propagande soviétique. Il n’empêche qu’il se dégage de ces portraits au fusain une humanité, une profondeur qui réchauffent. 

Ce manuel comprend soixante-dix portraits, mais aussi des croquis de courageux travailleurs, de vaillants sportifs, et puis des scènes industrielles, quelques paysages, des animaux, des soldats s’exerçant au tir avec leur copie d’AK-47. En 1979 Mao est mort depuis trois ans, Deng Xiaoping est à la manœuvre, la Révolution culturelle a été jetée aux orties mais dans les arts, on continue sur la lancée amorcée dans les années 50.  Bah ! Admirons ces portraits et n’oublions pas : c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

 

vendredi 24 octobre 2025

Vive l’amitié sino-soviétique !


L’amitié entre les peuples chinois et soviétique durera éternellement 

 

En mai 2021, un blog intitulé Rare Historical Photos a publié un billet intitulé The Unintentionally Homoerotic Chinese-Soviet Communist Propaganda Posters, 1950-1960 (Les affiches de propagande communiste sino-soviétique involontairement homo-érotiques, 1950-1960).

Dans ce billet, repris par plusieurs sites, une palanquée d’affiches chinoises de l’époque maoïste vantant les liens indéfectibles entre l’URSS et la Chine (Mao rencontra Staline à Moscou en 1949) nous montrant un Soviétique et un Chinois bardés de muscles, très très près l’un de l’autre, parfois se tenant par la main. 

L’article affirme que ces images « ressemblent à des photos de vacances d’un couple gay, voire à une publicité pour le mariage gay interracial », bien que « les concepteurs de ces affiches [n’eurent] pas conscience de leur caractère homo-érotique. » D’autant plus que « la Chine et l’Union soviétique étaient toutes deux des sociétés plutôt homophobes. » 

Cependant, « les bolcheviks (…) avaient dépénalisé l’homosexualité masculine en 1922. Joseph Staline la re-criminalisa en 1933-1934, avec une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison avec travaux forcés. La Russie la dépénalisa en 1993 après la chute de l’Union soviétique en 1991, afin de rejoindre le Conseil de l’Europe. »


Vive l’amitié entre les peuples et les armées de Chine et d’Union soviétique 




Toujours ensemble !




L’amitié sino-soviétique éternelle !

 

Rien, dans cet article, ne nous dit ce qu’il en fut et ce qu’il en est en Chine. Heureusement, la Wikipedia anglophone nous renseigne sur l’homosexualité dans les temps anciens ainsi qu’aux XXe et XXIe siècles, où l’acceptation est diverse selon l’époque et les endroits.

L’article s’achève ainsi, son propos étant plus la monstration d’images que l’analyse historique. Le plus important, finalement, réside peut-être dans les quatre commentaires dont voici le dernier, in extenso :

Li Ting Haw 13 MARS 2022
Pour un Américain cela semble homo-érotique, mais dans ces pays, les relations amicales étroites entre hommes incluent le fait de se tenir la main (sans rapport sexuel). Et il est également normal que des hommes s’embrassent. Encore une fois, personne n’insère la langue.

Difficile à comprendre pour les Américains, qui jugent cela à travers le prisme de leur propre culture.

À l’inverse, le “Je t’aime, mon fils” américain suivi d’un “Je t’aime aussi, papa” n’est pas considéré comme de l’inceste homosexuel aux États-Unis.

Pour les Chinois et les Russes, en revanche, c’est malsain. 


Alors ? Ces images sont-elles homo-érotiques, comme notre culture occidentale nous le suggère, ou dépourvues de toute connotation sexuelle comme l’affirme ce commentateur d’origine chinoise ? À vous de voir…
 


Notre amitié solide comme l’acier



L’amitié pour toujours pour le bonheur des peuples

 


Amitié pour toujours 

 


Tirons les leçons de l’expérience de production avancée de l’Union soviétique
et efforçons-nous d’industrialiser notre pays 

 


Nous ne permettrons pas que l’hostilité s’installe entre les peuples !

 


Vive la journée internationale de la femme ! - Notre amitié est indestructible !

 


Renforçons notre amitié au nom de la paix et du bonheur 

 


Le chemin de la paix et de l’amitié

 


Amis pour toujours 

 


Nous renforçons notre amitié nous avec des mots, mais par des actes !



Vive l’amitié entre les peuples chinois et soviétique  !



Amitié pour toujours !

jeudi 14 août 2025

L’humour à la chinoise


L’humour à la chinoise est une chose trop riche et trop complexe pour être décortiqué ici. Disons brièvement que c’est d’abord un humour du verbe parlé ou écrit, un humour acerbe, vachard, qui s’abreuve de jeux de mots. 

Anecdote : mon surnom chinois de peintre est Lǎo Shí 老石, Vieux rocher. Avec le deuxième ton, montant,  sur le « í ». Un jour, un marchand de papier pour peintres et calligraphes m’a dit que prononcé lǎo shi 老 实, avec un « i » sans ton qu’on prononce à peine, mon nom signifiait Honnête, mais aussi Naïf, Benêt, Crétin. Il aurait pu évoquer, comme on le fait souvent, lǎo shī 老师, avec le premier ton plat sur le « ī », qui signifie Professeur. Mais non, il a préféré se moquer de moi avec lǎo shi, Honnête mais Crétin. Qu’un renard à neuf queues le dévore pour l’éternité plus un jour !


L’humour chinois peut aussi être dessiné. C’est alors un humour plus doux (pour ce que j’en sais), un humour à la Sempé, à la Tati parfois, qui jette sur les gens un regard gentiment amusé, absent d’ironie. C’est cet humour-là qui m’intéresse ici, celui de He Youzhi 賀友直, de Xie Yousu 谢友苏 et de Ye Xiong 叶雄. Tous les trois sont nés à Shanghai ou dans les environs, ont profité de l’énorme creuset culturel que fut la ville pendant des dizaines d’années avec ses musées, ses académies de peinture et de bandes dessinées, etc. Aujourd’hui, le moteur de Shanghai est l’argent. Autres temps, autres moeurs.

He Youzhi 賀友直 (1922-2016) est né à Zhenhai, près de Shanghai. Conformément à  la politique des années 50-60, cet artiste a produit des tonnes de BD narrant des histoires traditionnelles, mais aussi une foule de récits à haute teneur politique.

Extrait de Grands changements dans un village de montagne,
une BD qui expose les bienfaits de la collectivisation

Bande dessinée et affiche étaient alors, avec le cinéma et l’opéra, les média privilégiés pour « éduquer les masses populaires ». Les petits recueils de bandes dessinées se louaient au coin des rues pour quelques centimes, on les lisait sur le trottoir, puis on les rendait.


Le fascicule en haut à gauche est une adaptation de Roméo et Juliette (罗密欧与朱丽叶 Luomiou Yu Zhuliye).
Celui en bas à droite s’intitule Dévoiler la vraie nature de Confucius 剥开 孔圣人的画皮

Les BD de He Youzhi se sont vendues, en Chine, à des millions d’exemplaires. Deux de ses ouvrages, tardifs, ont été traduits en France. Un recueil autobiographique illustré intitulé Mes années de jeunesse paru aux éditions de l’An 2 en 2005, et Cent métiers du vieux Shanghaï paru chez le même éditeur l’année suivante (mais He Youzhi l’avait dessiné en 1987-1988). Voici quelques extraits de ces deux ouvrages magnifiques :










Xie Yousu 谢友苏 est né 1948 à Suzhou, non loin de Shanghai. On n’en sait pas beaucoup plus sur ce bonhomme, très discret. Ses peintures décrivent la vie quotidienne dans la vieille ville de Suzhou, celle des canaux et des ponts. Son humour jamais méchant et empreint de poésie le rattache dans l’esprit, à Sempé. Et à Norman Rockwell, qu’il cite parfois. Xie Yousu possède une galerie à Suzhou, où il vend des reproductions de ses œuvres. J’en ai une dans l’entrée de ma maison, elle représente des vieux messieurs en admiration devant un petit rocher de lettrés…





 

Ye Xiong 叶雄 est né en 1950 sur l’île de Chongming, à Shanghai. Comme tous les peintres, illustrateurs ou bédéistes nés à partir des années 40, il a réalisé des oeuvres à la gloire du maoïsme : plusieurs illustrations et BD sur ce sujet dont un portrait de Deng Xiaoping, une série intitulée Lieu sacré de la révolution, patrie des grands hommes, sans oublier une autre série sur le thème du centenaire de la fondation du Parti communiste chinois. L’homme n’est pas avare en ce domaine…

Ode au fleuve Huangpu

Ye Xiong a commencé à dessiner professionnellement dans les années 60. Voici une page, issue d’un récit intitulé Zi Ye 子夜 Minuit, adaptation d’un célèbre roman de Mao Dun qui parut en 1982 dans La Revue de bande dessinée (Lianhuanhua bao 连环画报). L’action se passe à Shanghai pendant les années 30, la première case montre la célèbre Nanjinglu, alias Nanjing Road, vaste avenue commerçante qui est aujourd’hui piétonne.


À part ça, Ye Xiong a réalisé nombre de peintures très rigolotes telles celles ci-dessous, qui montrent des foules et qu’il faut examiner patiemment, à la loupe, presque.

Il y a vingt-trois ans de cela j’ai presque failli en acheter une, dans une galerie de Shanghai. Ça ne se voit pas à l’écran, mais elles peuvent être très grandes. C’était un peu cher pour moi, je n’avais pas le sou (j’étais en Chine pour le boulot, voyage et hébergement étaient payés). Et donc, je n’ai pas acheté la peinture qui me plaisait tant. Hélas, mille fois hélas.



Extraits de peintures du même style dont je n’ai pas retrouvé l’intégralité :





Je parlerai un de ces jours de deux revues consacrées à la bande dessinée et au dessin de presse chinois. 等等…

vendredi 23 mai 2025

Sun Wu-kong et les Quatre-vingt-sept Immortels

En Chine paraît à la fin du XVIe siècle Le Pèlerinage vers l’Ouest 西游记 de Wu Cheng’en 吴承恩 (1500-1582, dynastie Ming). Ce roman épique, fantastique, qu’on traduit aussi parfois par La Pérégrination vers l’Ouest ou encore Le Voyage vers l’Occident, narre les aventures de Sun Wou Kong, le turbulent Roi des Singes.


L’histoire s’inspire de la vie du moine Hiun Tsang (ou Tripitaka), qui vécut au VIIe siècle, sous la dynastie Tang. Ce moine entreprit en 629 un périlleux voyage vers l’Inde, y arriva en 633. Il y étudia le bouddhisme, revint en Chine douze ans plus tard, écrivit le récit fortement enjolivé de ses aventures : Le Pèlerinage vers l’Ouest. Neuf siècles plus tard, Wu Cheng’en reprendra le titre et la base de cette autobiographie romancée pour écrire son célèbre roman.

L’ouvrage connaîtra aussitôt un immense succès, jamais démenti depuis. Car sous les apparences d’un roman fantastique, l’auteur y dénonçait les exactions du pouvoir Ming combattu par un héros justicier, Sun Wou Kong. Le Pèlerinage vers l’Ouest a été maintes fois adapté : pièces de théâtre, opéras, théâtre d’ombres, feuilletons radiophoniques, bandes dessinées, films, dessins animés, que ce soit en Chine, au Japon, en Corée, au Viêt Nam et sans doute ailleurs encore. 

Au début des années 60, Zhao Hongben 赵宏本 et Qian Xiaodai 钱笑呆 réalisent des illustrations pour l’un des épisodes de cette histoire. L’ouvrage paraîtra en 1962 sous le titre Le Singe corrige trois fois le démon aux os blancs.

La version française

Suivi par Zhu Bajie le cochon et Sha Seng le lion, Sun Wou Kong doit accompagner le moine Xuan Zang dans son pèlerinage vers l’Ouest — c’est-à-dire l’Inde — à la recherche de livres sacrés. En chemin, ils devront combattre le démon aux os blancs. Cette adaptation, très éloignée du texte original de Wu Cheng’en, s’inspire en fait de l’opéra du même nom, sorti un an avant la parution du livre. Mao l’avait vu et l’avait apprécié parce qu’il correspondait, selon lui, à la situation politique des années 1960 : dans l’opéra, le singe intelligent et loyal fut perçu comme une figure de Mao et du peuple ; le démon squelette représentait le révisionnisme marxiste moderne et le moine, enfin, incapable de distinguer le démon de l’humain, symbolisait les hommes ignorants trompés par la voie du révisionnisme. Mais oui. En Chine, derrière les images se cache souvent la politique (voir mon billet précédent). Une analyse politique détaillée de l’opéra — et donc de la version illustrée par Zhao Hongben et Qian Xiaodai — est lisible, en chinois et en anglais, par ici.

Les deux illustrateurs ont exécuté cent douze dessins qui deviendront tout de suite très populaires. Images verticales en noir et blanc, au trait et sans ombre, en plongée ou contre-plongée, d’une beauté, d’une élégance incomparables. L’album sera traduit en français par les Éditions en langue étrangère de Pékin, il paraîtra en 1964 sous le titre Le Roi des Singes et la Sorcière au Squelette. Ci-dessous, quelques images de ce superbe livre introuvable en librairie.


Ce style de dessin au pinceau, fait de traits réguliers sans adjonction de couleurs, se retrouve dans tout l’Orient, du Japon à l’Iran en passant par la Corée, le Cambodge, etc. Aujourd’hui encore très prisé dans l’illustration et la BD chinoises, il remonte à une bonne poignée de siècles. On l’appelle baimiao 白描, dessin au trait. Wu Daozi 吴道子 (680-740, dynastie Tang) serait l’inventeur de cette technique. Wu Daozi est célèbre pour avoir peint trois cents fresques religieuses et une centaine de rouleaux dont un seul subsiste, un rouleau de soie long de 2,92 mètres représentant une procession de quatre-vingt-sept divinités — des Immortels — descendant des cieux. Cette œuvre avait été commandée par un général qui voulait rendre ainsi hommage à sa mère récemment décédée. On inventa pour l’occasion l’expression « Brise de Wu », parce que les spectateurs contemplant cette peinture ont souvent l’impression qu’une brise légère agite les vêtements, les rubans et les bannières des personnages. 

Wu Daozi, "Les 87 Immortels"Le rouleau des Quatre-vingt-sept Immortels de Wu Daozi dans son intégralité
 

Quelques gros plans :


Alors certes, cette procession d’Immortels est aussi statique que les images de Sun Wu-kong sont dynamiques. Oublions la mise en scène et considérons seulement le trait, ce style graphique qui influence aujourd’hui encore des centaines de dessinateurs chinois, japonais, coréens, etc. Ce trait de Wu Daozi, perpétué à travers les siècles, est — étonnamment — l’une des origines de la fameuse “Ligne claire” belge. Sapristi !