L’insensée passion des sceaux

Né avec une passion pour les sceaux


Les sceaux chinois ne sont pas que des « tampons » de pierre, de jade ou de bronze servant à signer des documents, des peintures, des calligraphies. Loin de là. Ce sont de redoutables objets addictifs. Le peintre Shitao 石涛 (1641-1719) avait à sa disposition quatre-vingt-deux (82) sceaux différents pour signer ses peintures. 

Quelques-uns des sceaux de Shitao


Le peintre et collectionneur Xiang Molin 项墨林 (1525-1590) en apposa vingt-trois (23) sur une peinture de Qian Xiuan 錢選 (1235–1307), La demeure dans les montagnes de jade flottantes :


Les vingt-trois sceaux de Xiang Molin
 

Histoire que tout le monde comprenne bien que cette peinture lui appartenait à lui, et à personne d’autre. Comme ce n’était pas suffisant, il en apposa soixante-dix (70) sur un célèbre texte calligraphié, l’Autobiographie de Huaisu (737-799) et quatre-vingt-dix-huit (oui, 98) sur un autre texte calligraphié, le Lantingji Xu de Chu Suiliang (596-658). Xiang Molin était particulièrement fêlé. Dans le genre collectionneur compulsif il fut toutefois battu par l’empereur Qianlong (1711-1799) qui posséda mille huit cents (1 800) sceaux, mais qui n’en mettait jamais plus de six sur les peintures et calligraphies qu’il possédait. Ce qui est déjà pas mal.

Quant à moi, je conserve dans mes tiroirs (et pour l’instant) vingt-trois sceaux différents pour signer mes peintures. Un seul n’est pas de ma main, c’est un cadeau d’un ami graveur.


Collectionner les sceaux relève sûrement de la maladie, la même qui affecte le péquin entassant boîtes d’allumettes, cendriers publicitaires, peluches ou jeux vidéo. On l’appelle collectionnite, syllogomanie, ou encore accumulation compulsive. D’ordinaire, les patients atteints d’une telle affection ne fabriquent pas les objets dont ils sont fous. Ils se contentent de les commander ou de les rechercher frénétiquement en vue de les entasser. 


Quelques-un des sceaux de l’empeur Qianlong
 

Le collectionneur de sceaux, lui, est parfois également graveur. Aussi peut-il assouvir à loisir sa passion dévorante dans les limites de son imagination et de son habileté. Outre ma vingtaine de sceaux-signature, j’en possède donc environ cent cinquante autres, sinon plus, comportant des inscriptions diverses et variées, que j’ai tous gravés. Certains ne m’ont servi qu’une seule fois, pour une peinture précise. 




Rapide coup d’œil sur ma collection de sceaux


Si un sceau yin, c’est-à-dire en négatif (caractères blancs sur fond rouge), peut être gravé rapidement – quinze minutes sont parfois suffisantes –, un sceau yang, positif (caractères rouges sur fond blanc), peut prendre cinq, dix, quinze, vingt heures, voire plus. S’il n’est apposé qu’une unique fois, on peut se dire qu’il y a là comme une étrangeté, sinon quelque chose qui dépasse l’entendement. Pourquoi se donner tant de mal ? C’est oublier le plaisir qu’il y a à réaliser l’objet dans des pierres parfois rétives, quand il ne s’agit pas d’autres matériaux plus ou moins récalcitrants. 

Imaginer un sceau, le concevoir en différents styles, en sélectionner un puis le créer sur une pierre qu’on aura préalablement choisie avec soin, l’utiliser ensuite une ou plusieurs fois, voilà qui place le graveur au-dessus du collectionneur prisonnier de son obsession entassant fébrilement les objets de son désir tout en se lamentant de ne pas posséder telle ou telle pièce, forcément unique, qui lui échappera toujours. Le collectionneur est un animal frustré. Le graveur, lui, rêve du prochain sceau qu’il va graver : quelle phrase choisira-t-il ? Quel format de pierre ? Quel type de caractères ? Quand il aura choisi, quand il aura déterminé la mise en page de son futur sceau, il restera une question : sera-t-il capable de relever ce nouveau défi qu’il s’impose ? Pour le savoir, il lui suffira de coincer la pierre dans l’étau et de se saisir du burin…


Et c’est ainsi que Lao-Tseu est grand.

Mise à jour du 2/09/2026 : Le projet de sceau ci-dessus, réalisé :

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